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  • Dialogues avec Thomas Piketty et Julia Cagé : Géographie des votes de gauche et stratégie de conquête électorale.

    Mercredi 20 septembre, à partir de 19h30, l’Institut La Boétie vous invite à participer à un dialogue exceptionnel entre chercheur·euses et dirigeants politiques autour du livre Une histoire du conflit politique. Cette soirée aura lieu au Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM), amphithéâtre Paul-Painlevé (292 Rue Saint-Martin, 75003 Paris). Sur inscription obligatoire ici.

    Le 8 septembre 2023, Thomas Piketty et Julia Cagé ont publié un livre somme “Une histoire du conflit politique : élections et inégalités sociales 1789-2022”. Cet ouvrage met sur la scène publique des données inédites sur les élections en France depuis deux siècles et demi. Grâce à un énorme travail de collecte, de mise en forme et d’interprétation des archives électorales, croisées avec des variables sociales et géographiques, il est possible d’ouvrir de nombreuses discussions sur les réalités électorales contemporaines dans leur inscription historique. Il a déjà permis, en tout cas, de battre en brèche certains clichés sur le vote populaire, le vote Macron ou l’abstention.

    L’Institut La Boétie a pour vocation d’organiser, pour le camp de l’émancipation, le dialogue, l’interface entre monde politique et monde universitaire. C’est pourquoi il organise le 20 septembre à partir de 19h30, une soirée d’échanges autour de cet ouvrage. Thomas Piketty et Julia Cagé échangeront avec des dirigeants politiques comme Jean-Luc Mélenchon, Mathilde Panot ou Manuel Bompard mais aussi d’autres chercheur·euses comme Stefano Palombarini et Marion Carrel. Ils aborderont ensemble des questions stratégiques soulevées par la contribution de Julia Cagé et Thomas Piketty comme l’unité du bloc populaire ou la lutte contre l’abstention.

    Événement à suivre en direct sur notre chaîne YouTube.

  • L’Institut La Boétie à la Fête de l’Humanité !

    Pour la première année, l’Institut La Boétie sera présent à la Fête de l’Humanité. Rendez-vous au Village du Livre pour nous rencontrer, découvrir nos activités, consulter ou acheter nos derniers travaux…

    L’Institut La Boétie sera également co-organisateur de la programmation de conférences du stand LFI-NUPES à la Fête de l’Humanité.

    Les 15-16-17 septembre à La Base 217 (91). Toutes les informations sur : https://fete.humanite.fr/

  • Chili 1973 : un coup d’État militaire contre l’État social. 50 ans après, quelles leçons pour aujourd’hui ?

    Samedi 9 septembre à 14h, à l’occasion des 50 ans du coup d’État au Chili, l’Institut La Boétie vous invite à participer à un colloque exceptionnel pour mieux connaître, comprendre et tirer les leçons de l’expérience de l’Unité Populaire et du coup d’État du 11 septembre 1973. Sur inscription ici.

    Le 11 septembre 1973, le bombardement de la Moneda et la mort du président Salvador Allende mettaient fin à l’expérience socialiste et démocratique de l’Unité populaire. S’ouvraient alors trois décennies de dictature militaire, au cours desquelles le gouvernement du Général Pinochet a fait du Chili à la fois un laboratoire de la répression politique et du néolibéralisme.

    50 ans après, l’expérience initiée par Allende a toujours une place particulière dans l’imaginaire politique des gauches, utilisée comme référence pour penser un gouvernement populaire. L’expérience traumatique du coup d’État, quant à elle, reste dans les esprits comme une menace pesant sur ces gauches en quête de rupture. 50 ans après, cette demi-journée visera à revenir sur l’expérience de l’Unité populaire et sur le coup d’État au regard des travaux de recherches récents, tout en s’interrogeant sur les conséquences et les leçons qui peuvent être tirées à gauche.

    En quoi consistait concrètement l’expérience de l’Unité populaire ? Quel était le projet politique, économique et social de l’Unité populaire ? Dans quel contexte politique chilien, mais aussi latino-américain et mondial, cette expérience a-t-elle été rendue possible ? Comment l’expérience de l’Unité populaire a-t-elle marqué la gauche européenne et comment le coup d’État a-t-il transformé les stratégies de conquête du pouvoir ? Comment peut-on puiser aujourd’hui dans cette expérience pour penser un gouvernement de gauche, notamment en terme de planification économique, écologique et sociale ? Comment les gouvernements Pinochet ont ensuite méthodiquement démantelé ce projet socialiste pour donner la main à des économistes ultra-libéraux disciples de Milton Friedman, inspirateur de l’école de Chicago, et faire du Chili un laboratoire unique à l’échelle mondiale d’expérimentation des idées néolibérales qui allaient ensuite largement se diffuser ?

    Pour répondre à ces questions, nous donnerons la parole à des historiennes et historiens spécialistes du Chili, grands témoins, chercheurs et chercheuses qui interrogent le cas chilien comme un laboratoire.

  • Constituer la deuxième promotion du cursus renforcé

    Il s’agit d’une formation militante ambitieuse, organisée sur dix week-ends pendant une période d’un an (avec présence obligatoire), autour de quatre parcours : matérialisme historique, humanisme global, ère du peuple et enjeux contemporains et enfin pratiques militantes. 
    Le cursus renforcé, à côté des formations locales pour les groupes d’action et des stages régionaux, répond à un objectif de la galaxie insoumise de développer la formation. Cet objectif est central dans la stratégie de construction de l’Union populaire et pour la révolution citoyenne.

    La constitution de la promotion : 

    Le cursus renforcé accueille 70 militant·es par promotion, à raison de deux promotions par an. 

    Cette limite s’impose à nous pour des raisons pédagogiques, car il est au-delà de ce nombre très difficile pour les professeurs d’adapter leurs cours aux profils très différents des promotions, de garantir une certaine interactivité et de permettre l’échange collectif.

    Cette limite s’impose à nous aussi pour des raisons matérielles, telles que la disponibilité des salles et la capacité financière de l’Institut La Boétie. En effet, le cursus représente un coût conséquent puisque les billets de train, l’hébergement et les repas sont pris en charge par l’Institut, et que la participation financière des élèves, progressive selon les revenus (cf. barème en annexe), ne représente qu’environ 10 % du total.

    La deuxième promotion :

    Le 29 juin, nous avons lancé un appel à candidatures auprès de l’ensemble des insoumis·es inscrit·es sur la plateforme. Nous avons reçu 860 réponses. Il nous a donc fallu en choisir 70, soit 8,1 %. 

    Il est donc évident que de très nombreuses bonnes candidatures n’ont pas pu être retenues cette fois-ci, comme lors de la première promotion. Il est donc conseillé à celles et ceux qui souhaitent participer au cursus renforcé de candidater à plusieurs reprises. 

    La composition des promotions, prise en charge par l’équipe de l’Institut La Boétie, veille à respecter certains critères : la représentation des différents secteurs du mouvement, la diversité géographique, la représentativité de différents milieux sociaux. 

    Les différents secteurs de La France Insoumise : 

    Pour composer ces promotions, la première étape consiste à consulter différents pôles du mouvement insoumis. Cela correspond à l’objectif de refléter et servir La France Insoumise en tant que mouvement polycentrique, où l’engagement militant peut prendre des formes diverses. 

    À ce titre, ont été consultés : le pôle des groupes d’action, les jeunes insoumis·es, le pôle des événements nationaux, le service d’ordre et le réseau des élu·es locaux·les et radicalités communales. 

    Parmi les candidat·es, 59 % étaient membres d’un groupe d’action. Logiquement, c’est beaucoup plus parmi les sélectionné·es : 83 %. La même évolution vaut pour les animateur·ices de GA (de 35 % à 56 %) et les membres des jeunes insoumis·es (de 18 % à 47 %). Nous nous sommes également appuyés largement sur le vivier des volontaires sur les événements nationaux (26 %), des ancien·nes candidat·es (23 %) et du service d’ordre (6 %).

    La représentativité géographique : 

    L’objectif du cursus renforcé de l’école de formation est de former des militant·es insoumis·es de toutes les régions de France, mais aussi de territoires différents : centres-villes, quartiers populaires, quartiers ruraux. 

    Dans les candidatures, la région Île-de-France était, sans surprise, sur-représentée, avec près de 26 % des candidat·es. D’autres régions sont en revanche sous-représentées, comme le Centre-Val-de-Loire (2,4 %), la Bourgogne-Franche-Comté (3 %) ou la Normandie (3,6 %). 

    La sélection a donc permis de rééquilibrer la répartition entre régions. Par exemple, les Francilien·nes sont 21 % dans la promotion finale, l’Auvergne-Rhône-Alpes passe de 12,9 % des candidat·es à 8,6 % dans la promotion et l’Occitanie de 12,6 % à 8,6 %. À l’inverse, les Pays-de-la-Loire passent de 5,6 % à 7,1 %, la Bourgogne-Franche-Comté de 3 % à 5,7 %, le Centre-Val-de-Loire de 2,4 % à 4,3 %.

    Au niveau des départements, 44 sont représentés, contre 42 dans la promotion précédente. Il s’agit autant de départements urbains comme Paris, la Seine-Saint-Denis, le Val-de-Marne, le Val-d’Oise, le Nord, les Bouches-du-Rhône, la Haute-Garonne, que de départements ruraux comme l’Allier, l’Aude, les Ardennes, le Loir-et-Cher ou l’Ain. 14 départements n’ayant pas été représentés dans la première promotion le sont dans la seconde.

    La représentativité sociale : 

    L’école de formation de l’Institut La Boétie a aussi vocation à réunir les différentes couches du peuple au sein de ses promotions. Nous nous inscrivons dans la tradition de l’éducation populaire, et la formation militante ne doit pas être réservée pour nous à une élite privilégiée. Le mouvement de la révolution citoyenne doit avoir à son service des femmes et des hommes issu·es du peuple. 

    Du point de vue du niveau de diplôme, le vivier de candidatures comportait, là aussi sans surprise, une forte sur-représentation des niveaux universitaires élevés avec 38,6 % des candidat·es titulaires d’un master (Bac+5). Entre les candidatures et la promotion finale, la proportion des titulaires d’aucun diplôme, de CAP, de BEP et du baccalauréat a augmenté, tandis que celle de titulaires de Bac+5, Bac+4 et Bac+3 a baissé. La proportion de titulaires d’aucun diplôme, CAP et BEP passe ainsi de 5,7 % à 14,3 %.

    Du point de vue du niveau de revenu, les faibles revenus sont particulièrement représentés dans la sélection, et même sur-représentés par rapport à leur présence dans le vivier de candidatures.

    L’âge : 

    Le choix de l’Institut La Boétie, dès la première promotion du cursus renforcé, a été de favoriser dans la sélection les tranches d’âge les plus jeunes, ce qui est cohérent avec l’objectif de formation et la ligne stratégique du bloc populaire qui a besoin d’une forte mobilisation de la jeunesse. 

    Cette direction a été poursuivie avec la sélection de la deuxième promotion. En effet, toutes les catégories d’âge de moins de 30 ans gagnent en proportion entre le vivier des 860 candidatures et la promotion des 70 élèves.

    Conclusion : 

    Bien sûr, tout processus de sélection est critiquable sur tel ou tel point. Certains choix sont d’ailleurs très difficiles à faire, et si nous pouvions agrandir les promotions du cursus renforcé, nous le ferions et en serions les premiers soulagés. 

    C’est d’ailleurs pour cette raison que nous proposons d’autres possibilités de formations avec les stages régionaux dont les trois premières éditions ont eu lieu à Marseille, Nantes et Lille en juillet 2023, et les formations locales pour les groupes d’action, disponibles sur notre site internet

    Nous pensons indispensable de faire cet exercice de transparence sur la composition des promotions du cursus renforcé et d’expliquer ses étapes : consultation des pôles de La France Insoumise et respect des équilibres géographiques, sociaux et d’âge. 

    Ce processus, comme tout ce que nous faisons, s’explique par nos objectifs politiques : re-connecter pensée critique et action révolutionnaire.

  • Déployer l’école de formation en régions

    Après la mise en place du cursus renforcé et des formations locales à la demande début 2023, l’objectif est de permettre encore à davantage d’insoumis·es de bénéficier des formations théoriques et pratiques développées par l’Institut La Boétie. 

    Pour chaque stage, c’est un groupe de 50 personnes qui a été sélectionné pour y participer, à la suite d’un appel à candidatures envoyé à l’ensemble des insoumis·es des régions concernées.

    Ce rapport vise à expliquer le contenu et les objectifs des stages ainsi que le processus de sélection des candidatures.

    Les stages régionaux

    Les stages régionaux de formation sont un nouvel étage qui vient s’ajouter au dispositif global de formation. 

    Complémentaires aux formations locales, qui sont organisées selon la demande des groupes d’action ou boucles départementales, ils sont organisés de façon centrale, selon un calendrier qui vise à couvrir l’ensemble des régions hexagonales en une année.

    Il permet ainsi à 50 personnes de chaque région, qui n’ont pas la disponibilité ou n’ont pas été sélectionnées pour le cursus renforcé, de bénéficier d’un stage intensif de trois jours. 

    Le programme des stages est inspiré de celui du cursus renforcé, dans une forme évidemment resserrée et volontairement dense, tenant lieu de formation intensive. Il comprend les 10 modules de formation suivants :

    • Qu’est-ce que La France insoumise : histoire et principes
    • Matérialisme
    • L’ère du peuple
    • Planification écologique
    • Contrer l’économie dominante
    • L’économie selon Marx
    • Enjeux européens
    • Militer en insoumis·e
    • Service d’ordre
    • Point sur la situation politique.

    Une soirée conviviale est également prévue dans chaque stage. L’ensemble des député·es insoumis·es des régions concernées ont également été invité·es à y participer, selon leur disponibilité.

    L’hébergement est pris en charge, pour les personnes qui en ont besoin, à travers des hébergements militants (appel à volontaires envoyé aux insoumis·es des villes d’accueil des stages). La restauration est prise en charge matin, midi et soir ; en revanche, le transport est à la charge des stagiaires. Aucune participation financière n’est demandée pour ces stages.

    Pour permettre l’accueil des stagiaires dans de bonnes conditions pédagogiques et matérielles, chaque stage accueille 50 personnes au maximum. 

    L’organisation locale – recherche et réservation des salles, de la restauration, du matériel, supervision sur place… – est assurée par une équipe de volontaires, composée cette fois-ci essentiellement des élèves de la promotion Louise-Michel qui militent dans les régions concernées. 

    L’élaboration du dispositif pédagogique, la recherche des formateur·rices, la coordination des équipes locales, la composition des groupes, la coordination des hébergements militants etc. sont assurés par l’équipe de l’Institut La Boétie.  

    L’appel à candidatures

    Pour cette première session, trois villes ont été sélectionnées pour accueillir les stages régionaux, en fonction de leur accessibilité en transports, de la disponibilité d’équipes militantes locales pour assurer l’organisation, et correspondant à des zones différentes de l’hexagone : 

    • Lille, qui accueille le stage régional de formation des Hauts-de-France
    • Marseille, qui accueille le stage régional de formation de PACA
    • Nantes, qui accueille le stage régional de formation des régions Pays-de-la-Loire et Bretagne.

    Un mail d’appel à candidatures a été envoyé à l’ensemble des insoumis·es de ces quatre régions le vendredi 12 mai 2023 les appelant à transmettre leur candidature via un formulaire sur Action Populaire avant le lundi 5 juin 2023. 

    Durant cette période de 3 semaines, 349 personnes ont déposé leur candidature : 144 pour la région PACA, 108 pour les régions Bretagne et Pays de la Loire et 97 pour les Hauts-de-France. 

    La composition des groupes

    L’appel à candidatures précisait que la sélection des 50 participant·es serait effectuée « selon les mêmes critères que le cursus renforcé (parité de genre ; diversité sociale, géographique ; représentativité des différents secteurs du mouvement : membres ou non de groupes d’action, du service d’ordre, des jeunes insoumis·es, etc.) ».

    Le premier critère, la parité de genre, vise à corriger le biais de genre que l’on constate dans tous les appels à candidatures. Dans un premier temps, les équipes locales sont sensibilisées en amont de l’appel à candidatures pour qu’elles proposent directement aux militantes de candidater. Malgré cette démarche spécifique, 61 % des candidatures émanent d’hommes et 38 % seulement de femmes. La composition des groupes se fait donc selon le critère de la parité stricte.

    L’école de formation de l’Institut La Boétie s’inscrit dans l’histoire riche de l’éducation populaire, au service de la construction d’un bloc populaire de rupture : elle s’attache donc à ce qu’aucun de ses dispositifs de formation ne soit réservé à une élite privilégiée, en prenant en compte les biais sociaux.

    Ainsi, une attention particulière est portée aux candidatures de personnes titulaires d’un CAP, BEP, baccalauréat professionnel, technologique ou général, et non titulaires d’un diplôme de l’enseignement supérieur. Entre les candidatures et la sélection, la part des CAP/BEP passe de 5 à 8 %, celle des baccalauréats professionnels et technologiques de 7 à 9 %, et celle des titulaires d’un baccalauréat général de 15 à 18 %. À l’inverse, les titulaires d’un diplôme du supérieur passent de 73 % des candidatures à 65 % des retenu·es. 

    On trouve ainsi dans les professions des personnes retenues : ouvrier dans la logistique, maraîcher, artisans, aides soignantes, éducateur de jeunes enfants, transporteur, techniciens dans les énergies renouvelables, conducteur de machine, forgeron, technicien de maintenance ou encore vendeuse.

    De la même façon, la composition porte une attention à l’équilibre en termes de niveau de revenus, afin qu’il soit le plus proche possible du peuple français.

    Le critère de diversité géographique vise à permettre de constituer des groupes où chaque département des régions concernées est représenté : le stage régional constitue en effet un moment privilégié pour faire se rencontrer des militant·es de toute la région et ainsi créer des liens entre les différents départements, en complément des boucles départementales. Tous les départements étaient donc représentés lors des stages régionaux, à l’exception d’un où les candidatures se sont désistées.

    La localisation des stages influe fortement sur le profil des candidatures, avec une majorité de candidat·es issu·es du département où la ville d’accueil est située. Ce biais n’a pu être corrigé que partiellement dans la composition des groupes, et nécessitera une réflexion quant au choix des villes lors des prochains stages dans ces mêmes régions.

    De la même façon, l’objectif de l’école de formation est d’irriguer chacun des secteurs du mouvement insoumis : groupes d’action, service d’ordre, jeunes, collaborateur·rices… 

    Pour assurer que les stages régionaux profitent bien à l’ensemble de ces secteurs, les responsables de pôles sont contactés : en amont de façon à relayer l’appel à candidatures aux personnes impliquées dans leur pôle ; et en aval, afin de vérifier la participation effective des candidat·es à ces tâches d’une part, et d’identifier les camarades les plus actifs et actives dans ces pôles ou réseaux d’autre part.

    Cela conduit donc à privilégier les candidatures impliquées dans un de ces secteurs, comme le montre l’évolution entre les candidatures et les profils retenus.

    En complément, l’engagement des candidates et candidats dans les luttes, à travers leurs engagements syndicaux, associatifs ou dans des collectifs, a également été un élément pris en compte positivement.

    La composition des groupes s’est enfin attachée à l’équilibre en termes d’âge. L’âge médian des candidatures aux stages régionaux est sensiblement plus élevé que celui des candidatures au cursus renforcé : 45 ans, contre 37 pour la première promotion et 36 pour la deuxième. Cette différence s’explique sans doute par les dates, moins adaptées aux étudiant·es en particulier.

    Ainsi, la composition par âge a visé à rééquilibrer, en laissant une grande place à la promotion de la jeunesse, en cohérence avec l’objectif de formation d’une génération militante faite pour incarner dans la durée les combats insoumis, mais en garantissant que toutes les tranches d’âge soient présentes dans les groupes.

    Premier bilan

    À l’issue de ces trois stages, un formulaire a été envoyé à chaque participant·e pour leur demander leurs retours sur le stage, sur l’organisation pratique et sur chacun des cours. 

    Les retours soulignent tous la grande qualité des intervenants et des cours, et l’immense satisfaction dans l’ensemble d’avoir pu participer à ce stage. Ils font également mention de la qualité de l’organisation et de la logistique, de la disponibilité et de la bienveillance des bénévoles et des organisateurs. 

    Certain·es participant·es notent que les journées sont très longues avec un emploi du temps très dense, trop pour certains, et font part de la difficulté à rester concentré·e lors des longs cours théoriques. Cependant, d’autres insistent dans leurs retours sur le fait qu’ils et elles ont été frustré·es en même temps de ne pas avoir le temps d’approfondir davantage certains sujets.

    Les cours les plus théoriques sont jugés parfois trop élémentaires, ou parfois difficiles à suivre, en fonction du parcours scolaire et de l’appétence des participant·es pour la matière (en économie notamment).

    Plusieurs pistes d’amélioration sont également proposées, dont notamment : 

    • l’ajout, au début du stage, d’un temps de présentation ;
    • une attention renforcée à l’ordre des cours entre eux et à leur placement dans la journée (cours théoriques le matin, cours pratiques plutôt l’après-midi) ;
    • le renforcement de la diversité des dispositifs pédagogiques, notamment les travaux en groupe ;
    • la généralisation, dans la mesure du possible, de l’envoi en amont de supports papier, de ressources bibliographiques et de présentations. 

    Les équipes d’organisation locales ont souligné, de leur côté, la bonne ambiance dans les stages, le plaisir des personnes d’y participer et la qualité des intervenant·es. 

    Perspectives

    L’organisation de ces trois premiers stages régionaux de formation est une étape importante franchie dans la création de l’école de formation militante de l’Institut La Boétie. 

    Leur organisation représente un défi logistique, nécessitant de mobiliser une trentaine d’intervenant·es le même week-end, dans trois villes différentes, tout en gardant l’exigence de qualité qui est la marque de l’école ; d’assurer la composition des trois groupes, et les ajustements inévitables dus aux désistements ou aux non-réponses ; de coordonner trois équipes locales de volontaires en même temps ; etc.

    Ils sont cependant un développement essentiel, parce qu’il permet aux formations de bénéficier progressivement à plus de personnes, de secteurs militants et de départements. Il permet aussi de mettre en situation d’organisation pratique de formation les élèves du cursus renforcé, complétant ainsi leur apprentissage et créant les conditions de la multiplication de ces dispositifs par la suite. 


    Tout au long de l’année scolaire 2023-2024, de nouveaux stages régionaux de formation seront organisés, qui devraient permettre de couvrir l’ensemble des régions hexagonales d’ici l’été 2024, tout en continuant à perfectionner le dispositif en fonction des retours des participant·es et des équipes locales.

  • Point de conjoncture #2 – Juillet 2023

    Cette note est la deuxième édition du « point de conjoncture » de l’Institut La Boétie.

    Chaque trimestre, le département d’économie vous propose dans ce point de conjoncture une lecture critique pour décrypter et mettre en perspective l’actualité économique, ainsi que des zooms spécifiques sur des questions économiques d’actualité.

    Inflation et croissance : une « stagflation » bien installée

    La France se trouve durablement dans une situation dite de « stagflation », c’est-à-dire qui associe une croissance très faible et une inflation forte.

    En effet, en 2023, l’inflation va se maintenir à un niveau élevé, selon les prévisions de l’Insee[1] : l’indice des prix à la consommation harmonisée (IPCH)[2] est attendu à plus de 5 % en fin d’année.

    Dans le même temps, la croissance va rester très faible tout au long de l’année 2023. La cible de 1 % en 2023 annoncée par le gouvernement ne sera pas atteinte :  la croissance ne devrait pas dépasser 0,6 %.

    Loin d’être une situation temporaire en voie de se régler, comme l’affirme le gouvernement, le risque de récession est fort à moyen terme. La demande interne (consommation et investissement) décline depuis la fin de l’année 2022 sous l’effet de l’inflation.

    La consommation en volume des ménages devrait baisser en 2023 (-0,2 %). Quant à l’investissement des entreprises, il a baissé de 0,4 % au 1er trimestre et devrait stagner d’ici la fin de l’année. Si la France a évité pour le moment une récession, c’est seulement « grâce » à la contraction des importations du fait de la faiblesse de la demande interne.

    La situation de stagflation s’installe également au niveau mondial.

    L’Union européenne est en récession technique puisque le PIB européen, entraîné par la chute de l’activité en Allemagne (-0,5 % au 4e trimestre 2022 et -0,3 % au 1er trimestre 2023), a baissé deux trimestres consécutivement.

    L’économie chinoise semble en phase de net ralentissement : en mai, la production industrielle a progressé de +3,5 % par rapport à mai 2022, contre +5,6 % en avril par rapport à avril 2022. En juin, les exportations ont chuté de 12,4 % sur un an et les importations de 6,8 %.

    Aux États-Unis, l’activité économique ralentit après un rebond au second semestre 2022. Le ralentissement permet de ramener l’inflation à 3 % en juin, mais l’inflation sous-jacente (hors alimentation et énergie) est à 4,8 %. L’investissement des entreprises stagne et la baisse de la productivité de 2,7 % au premier trimestre 2023, qui entraîne une baisse marquée des profits, ne laisse pas entrevoir une véritable reprise économique.

    Les pays « émergents » ou « en développement » sont particulièrement touchés par la hausse des taux d’intérêt dans les pays occidentaux, laquelle entraîne une dépréciation de leur monnaie et une hausse de la charge d’intérêts sur leur endettement. La situation est si catastrophique que le secrétaire général de l’ONU, Antonio Gutteres, a déclaré le 12 juillet que « la moitié de notre monde s’enfonce dans une catastrophe de développement, alimentée par une crise de la dette dévastatrice »[3].

    Salaires : travailler plus pour gagner moins

    Les salaires réels ne cessent de baisser depuis le 1er trimestre 2021.

    Le salaire mensuel de base moyen (salaire hors primes et heures supplémentaires) a augmenté de 4,7 % au 1er trimestre 2023 par rapport au 1er trimestre 2022, selon les données publiées par la Direction de l’animation de la recherche et des études statistiques (Dares)[4].

    C’est nettement moins que la hausse des prix sur un an (IPCH), qui est de 6,7 % en mars 2023 : les salaires réels ont donc baissé de 2 % sur un an. Cette baisse est encore plus forte (-2,9 %) si l’on inclut également l’évolution des prix des services financiers[5].

    Les salaires réels, y compris en incluant les primes et les heures supplémentaires (salaire moyen par tête), vont continuer à diminuer tout au long de l’année 2023 selon les prévisions de la note de conjoncture de l’Insee.

    Graphique 1 : Évolution du salaire salaire réel[6], en glissement annuel

    Source : Dares.

    Graphique 2 : Évolution prévue des salaires en 2023 en glissement annuel[7]

    Source : Insee.

    Non seulement les salaires baissent, mais le travail est de surcroît plus dur. Le malaise des salariés s’accroît comme en témoigne la progression sensible des arrêts maladie : les indemnités journalières ont augmenté de 8 % en 2022.

    Les mesures du gouvernement visant à faire travailler plus ont des effets concrets. Une proportion croissante de salariés à temps complet travaille plus de 38 heures par semaine : 14,7 % au 1er trimestre 2023 contre 11,5 % au 1er trimestre 2018[8].

    Pouvoir d’achat : la baisse continue, surtout pour les plus pauvres

    La baisse du pouvoir d’achat devrait s’accentuer en 2023, alors que le pouvoir d’achat moyen a déjà reculé de 0,3 % en moyenne annuelle en 2022. Il reculerait de 0,6 % au 1er trimestre 2023 et de 0,7 % au 2e trimestre 2023, avant de stagner lors du 2e semestre.

    Le pouvoir d’achat reculerait donc de 1,8 % entre fin 2021 et fin 2023. Il apparaît clairement que les mesurettes du gouvernement ont été très largement insuffisantes pour compenser la baisse des salaires réels.

    Mais au-delà des moyennes, on constate aussi une hausse des inégalités.

    Ainsi, les ménages les plus riches ont le plus bénéficié de la hausse de 15 % des revenus tirés du patrimoine entre le 1er trimestre 2022 et le 1er trimestre 2023. À l’inverse, l’inflation est plus élevée pour les plus pauvres : +0,3 point au-dessus de la moyenne nationale en avril, selon l’Insee.

    Les plus pauvres vont également être les premières victimes du programme d’économies prévu par le gouvernement. En effet, afin d’atteindre son objectif d’un déficit public inférieur à 3 % du PIB en 2027, le gouvernement prépare d’importantes coupes dans les dépenses publiques, avec l’objectif de réaliser 10 à 15 milliards d’économies dès 2024.

    Ce sont les dépenses dont bénéficient les ménages qui sont visées dans les pistes envisagées par le gouvernement : baisse des remboursements par la Sécurité sociale pour les soins dentaires dès octobre, hausse de la franchise sur les boîtes de médicament, introduction d’un reste à charge pour l’usage du compte personnel de formation (CPF), etc.

    Pendant ce temps, les dépenses publiques dont bénéficient le patronat, en très forte augmentation ces dernières décennies[9], sont sanctuarisées au nom de la défense de la compétitivité des entreprises françaises.

    Emploi : remontée du chômage en vue

    L’INSEE prévoit un fort déclin des créations d’emplois en France en 2023 : 175 000 créations nettes en 2023, contre 445 000 en 2022.

    La Banque de France table sur une hausse du taux de chômage officiel  à 7,4 %  en 2024, contre 7,1 % aujourd’hui. Le ralentissement économique du pays va en effet conduire à une remontée progressive du chômage, nous éloignant encore davantage des promesses de plein emploi du gouvernement.

    Avant même cette dégradation à venir, la situation actuelle est très médiocre.

    D’une part, les créations d’emplois s’expliquent en grande partie par le boom subventionné de l’apprentissage : l’apprentissage représente environ un tiers des emplois créés depuis fin 2019.

    Ce sont ainsi 20 milliards d’euros d’argent public qui ont été consacrés en 2022 à l’apprentissage, avec des subventions prenant en charge 100 % du salaire des apprentis de moins de 21 ans, et 80 % entre 21 et 25 ans. Une politique dispendieuse et non ciblée, d’ailleurs critiquée par la Cour des comptes qui pointe des effets d’aubaines massifs car elle bénéficie surtout à des étudiants en cursus long[10] et non aux jeunes les plus éloignés de l’emploi.

    D’autre part, la baisse du taux de chômage officiel est trompeuse : elle masque en réalité de nombreuses personnes privées d’emploi non répertoriées dans cette statistique[11].

    En effet, depuis 2008, si le nombre « officiel » de chômeurs, calculé selon les critères définis par le Bureau international du travail (BIT), est resté stable autour de 2,2 millions, le nombre d’inscrits à Pôle Emploi de catégorie A[12] a quant à lui très fortement augmenté : il est passé de 2,2 millions à plus de 3 millions.

    Cette différence a une explication claire. Le taux du BIT ne prend en compte que les chômeurs recherchant « activement » un emploi, tandis que la catégorie A de Pôle emploi compte tous les demandeurs d’emploi, y compris ceux qui n’ont pas fait une « recherche active » au cours des quatre dernières semaines.

    De plus en plus de chômeurs, notamment les séniors, sont découragés à force de ne pas trouver d’emploi : ils renoncent à une recherche dite « active » et sortent donc des statistiques du chômage au sens du BIT.

    Le nombre d’inscrits à Pôle emploi, toutes catégories confondues, a lui aussi fortement augmenté : de moins de 4 millions en 2008, il est passé à plus de 6 millions aujourd’hui.

    La France n’est pas sur le chemin du plein emploi. Elle développe au contraire un chômage de masse de longue durée, dû notamment à l’augmentation de la proportion des chômeurs découragés et non indemnisés par l’assurance chômage.

    Un chiffre illustre cette situation : 70 % des chômeurs étaient indemnisés en 2008. Aujourd’hui, ils ne sont plus  qu’environ 50 %.

    Graphique 3 : Évolution du nombre de chômeurs et d’inscrits à Pôle emploi depuis 1996

    Sources : Insee, Dares.

    Marges des entreprises : des profits qui se font sur le dos des salaires

    Le taux de marge[13] des entreprises a encore fortement augmenté au 1er trimestre 2023, à 32,3 % contre 31,9 % fin 2022.

    Cette hausse ne s’explique pas par une bonne dynamique économique, puisque la baisse de la productivité contribue à diminuer les marges de 0,4 point.

    Les profits des entreprises se font sur le dos des salariés et des finances publiques : c’est la baisse des salaires réels (0,3 point) et la baisse des impôts sur les entreprises (0,5 point) qui compensent le déclin de la productivité (voir zoom ci-après).

    Pour le reste de l’année 2023, l’Insee anticipe une stagnation de la productivité. Là aussi, c’est uniquement grâce à la faiblesse des salaires que les entreprises maintiendraient leur taux de marge.

    Marchés et politique monétaire : un choc monétaire aux effets inquiétants sur l’économie

    Face à l’inflation, la réponse unique des banques centrales a été d’augmenter leurs taux d’intérêt.

    La BCE a d’ailleurs de nouveau relevé ses taux directeurs d’un quart de point le 15 juin pour atteindre un niveau inédit depuis 2001. Une nouvelle hausse des taux devrait être décidée le 27 juillet. La Fed, la banque centrale étatsunienne, a quant à elle annoncé une pause temporaire de la hausse des taux.

    L’objectif assumé est de ralentir l’activité économique en faisant pression à la baisse sur les crédits aux particuliers et aux entreprises.

    La stratégie du ralentissement économique pour lutter contre l’inflation « fonctionne » : les effets négatifs du choc monétaire en cours se font sentir.

    Aux États-Unis, le nombre de défaut de paiements grimpe en flèche[14]. Partout, l’activité a bel et bien ralenti sous l’effet de la hausse des taux, en particulier dans le secteur immobilier, très dépendant des conditions de crédit aux ménages.

    Les faillites d’entreprises augmentent fortement en France et rattrapent les niveaux d’avant Covid.

    En regardant dans le détail, la situation est préoccupante en dehors des plus petites entreprises (moins de 10 salariés) avec +57 % de défaillances dans les TPE (entre 10 et 20 salariés) par rapport à 2019, +62,8 % dans les petites entreprises (entre 20 et 50 salariés), +50,4 % dans les moyennes (entre 50 et 250 salariés) et +103,8 % dans celles de plus de 250 salariés[15].

    Tableau 1 : Évolution du nombre de défaillances d’entreprises selon la taille entre 2019 et 2023
    Taille de l’entrepriseMoins de 10 salariésEntre 10 et 20 salariésEntre 20 et 50 salariésEntre 50 et 250 salariésPlus de 250 salariés
    Variation du nombre de défaillances-7,9 %+57 %+62,8 %+50,4 %+103,8 %

    Source : Banque de France.

    Focus : Un capitalisme malade qui ne dégage ses profits que grâce aux subventions publiques et à la baisse des salaires

    Alors que le gouvernement a présenté à l’Assemblée nationale son projet de loi intitulé « partage de la valeur », nous proposons dans ce zoom de revenir sur l’évolution du partage de la valeur ajoutée entre capital et travail.

    Graphique 4 : Part des salaires dans la valeur ajoutée des sociétés non financières[16]

    Source : Comptes nationaux, Insee.

    Pour étudier l’évolution du partage de la valeur ajoutée entre capital et travail, nous proposons d’analyser l’évolution de la part des salaires dans la valeur ajoutée depuis l’après-guerre. On distingue alors nettement quatre périodes (cf. graphique 3) :

    Période 1 – Du début des années 1950 jusqu’au début des années 1970 : un partage de la valeur stable dans un contexte de forte hausse de la productivité

    C’est le cœur de la période dite des « Trente Glorieuses ». La productivité horaire du travail, c’est-à-dire la quantité de richesses produites pour une heure de travail, est en nette hausse. La valeur supplémentaire ainsi produite pour une même quantité de travail, appelée « gains de productivité », permet une progression importante des salaires tout en maintenant les profits.

    La part des salaires reste assez stable, avec une légère tendance à la hausse, autour de 69 % en moyenne.

    Période 2 – Du début des années 1970 au début des années 1980 : un rapport de force en faveur des travailleurs, début de la baisse des gains de productivité

    La productivité continue de progresser, mais plus lentement. Les gains de productivité sont donc moins importants. L’inflation est en forte hausse, en raison des chocs pétroliers et du ralentissement de la productivité.

    Dans ce contexte, le partage de la valeur ajoutée se « déforme » au profit du travail : la part des salaires dans la valeur ajoutée atteint un pic de 74 %. C’est notamment dû aux grandes grèves ouvrières qui permettent d’obtenir des hausses de salaires importantes, s’appropriant ainsi une plus grande partie de la valeur ajoutée. Le taux de profit est alors en forte baisse.

    Période 3 – Les années 1980 : victoire du capital

    Le « tournant de la rigueur » de 1983 crée un mouvement inverse : le partage de la valeur ajoutée se déforme fortement, mais cette fois au bénéfice du capital. C’est la conséquence de la désindexation des salaires sur les prix et de l’émergence d’un chômage de masse qui fait pression sur les salaires. La part des salaires chute de 10 points entre 1983 et 1989, pour atteindre 64 % à la fin des années 1980. Les gains de productivité continuent de ralentir.

    Période 4 – Depuis le début des années 1990 : une situation durablement en défaveur du travail

    Dans un contexte de ralentissement de la croissance et de chômage de masse, le rapport de force reste favorable au capital qui voit son poids dans la valeur ajoutée se stabiliser, malgré la faiblesse des gains de productivité.

    La part des salaires reste relativement stable mais à un niveau très bas : autour de 65 %, soit 4 points en dessous des années 1950 et 1960.

    Un capitalisme malade incapable de dégager des profits

    En apparence, la situation actuelle du partage de la valeur pourrait sembler stable par rapport à ce qu’elle était depuis les années 1990. Pourtant, un phénomène inédit est intervenu depuis lors : au ralentissement continu des gains de productivité depuis les années 1970 succède une baisse absolue de la productivité horaire (soit des gains de productivité négatifs) depuis 2019.

    Graphique 5 : Evolution de la productivité horaire en France (secteur marchand)[17]

    Source : Comptes nationaux, Insee.

    Cette baisse de la productivité a des conséquences sur les marges des entreprises. Pour comprendre ce mécanisme, il faut analyser les facteurs qui influent sur l’évolution du taux de marge des entreprises[18] :

    • les gains de productivité horaire du travail : ils agissent positivement (font augmenter) sur les marges des entreprises ;
    • les hausses de salaire réel et de la part de l’emploi salarié dans l’emploi total : ils agissent négativement, c’est-à-dire que plus l’entreprise doit payer de salaires, plus sa marge diminue ;
    • l’évolution du ratio rapportant le prix de la valeur ajoutée au prix de la consommation finale des ménages : elle agit positivement, c’est-à-dire que si l’entreprise augmente ses prix plus vite que ses coûts et que l’ensemble des prix, alors sa marge augmente ;
    • les hausses d’impôts de production nets des subventions : plus l’entreprise paie d’impôts (après avoir retiré les subventions), moins sa marge est grande.

    En résumé, la hausse des gains de productivité permet d’augmenter les salaires sans baisser la marge des entreprises. Quand les gains de productivité diminuent, l’ajustement se fait soit en baissant la marge des entreprises, soit en réduisant les salaires.

    Ainsi, pendant les « Trente Glorieuses » (1945-1973), les gains de productivité étaient importants, ce qui a permis une progression soutenue des salaires réels, tout en gardant un taux de marge relativement stable. Entre 1974 et 1982, les gains de productivité ont ralenti. Les salaires réels continuant à augmenter, c’est le taux de marge qui a baissé. Entre 1982 et 1989 en revanche, la forte progression du taux de marge a été permise par le blocage des salaires, qui ont augmenté nettement moins vite que la productivité.

    Qu’en est-il donc dans le contexte de baisse de la productivité depuis 2019 ?

    Au premier trimestre 2023, le taux de marge des sociétés s’élève à 32,3 %. C’est environ un point de plus qu’en 2018 et un point de moins qu’en 2019 : le taux de marge est aujourd’hui au même niveau qu’avant-crise. Pourtant, la baisse de la productivité aurait dû tirer le taux de marge vers le bas.

    On observe en fait sur le graphique 6 que le maintien du taux de marge est causé par la baisse des salaires réels dans le secteur qui fait plus que compenser la baisse de la productivité horaire. Là encore le phénomène est totalement inédit depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. En effet, même lors de la « stagflation » (faible croissance et forte inflation) de la fin des années 1970, le salaire réel moyen a toujours progressé plus vite que les prix à la consommation.

    Graphique 6 : Contributions à l’évolution du taux de marge du secteur marchand

    Lecture : Entre 1952 et 1963, la hausse des salaires a fait baisser les marges des entreprises de plus de 25 %, phénomène compensé par les gains de productivité qui les ont fait augmenter du même ordre de grandeur. À partir de 1982, la faible augmentation des salaires a moins fait pression sur les marges, qui ont pu augmenter grâce aux gains de productivité. Depuis 2019, le mécanisme s’inverse : la baisse de la productivité fait baisser légèrement les marges, et c’est la baisse des salaires qui, en les soutenant de 2 % environ, permet de maintenir les marges des entreprises.
    Source : Comptes nationaux, Insee.

    Par ailleurs, cette stabilité moyenne du taux de marge masque une situation différenciée selon les secteurs d’activité. Dans certains secteurs (agroalimentaire, énergie, eau, déchets, transport), le taux de marge a même fortement augmenté depuis 2019, malgré la baisse de la productivité. Les entreprises de ces secteurs ont en effet profité des crises successives pour imposer des hausses des prix nettement supérieures à l’inflation moyenne. Exemple dans l’agroalimentaire, où la flambée des marges est permise par la baisse des salaires réels et la hausse extravagante des prix, qui outrepassent l’effet négatif de la baisse de la productivité.

    Graphique 7 :  Contributions à  l’évolution du taux de marge des industries agroalimentaires

    Source : Comptes nationaux, Insee.

    Ainsi le capitalisme contemporain ne parvient plus à dégager des gains de productivité et donc à augmenter ses profits par ses performances économiques propres. Il utilise la baisse des salaires et la hausse des prix pour se maintenir à flot.

    Mais on observe également un autre facteur qui contribue à maintenir, voire à augmenter les profits des entreprises, malgré la baisse de la productivité horaire : l’évolution de la dépense publique en faveur des entreprises.

    Des profits qui augmentent… grâce à l’argent public

    Pour évaluer le rôle des politiques publiques sur le partage de la valeur, et plus précisément sur l’évolution des profits des entreprises, nous proposons de comparer deux indicateurs :

    • la part dans la valeur ajoutée du « profit avant redistribution », qui correspond au profit avant le paiement des cotisations patronales, de tous les impôts et la réception de toutes les subventions ;
    • la part dans la valeur ajoutée du « profit après redistribution », qui correspond au profit après le paiement des cotisations patronales, de tous les impôts et la réception de toutes les subventions.

    Graphique 8 : Part du profit avant et après redistribution dans la valeur ajoutée des sociétés non financières (SNF)

    Source : Comptes nationaux, Insee.

    La part du profit avant redistribution apparaît ainsi en baisse, ce qui est cohérent avec une baisse de la productivité.

    Cependant, depuis 2013, les politiques publiques ont permis au capital de s’approprier une part grandissante de la valeur ajoutée.

    L’analyse de l’évolution de la part après redistribution montre une hausse par paliers successifs, qui correspondent :

    • en 2014, au Crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE) ;
    • en 2019, à la transformation du CICE en baisses pérennes de cotisations patronales, avec un cumul du CICE et de la baisse pour 2019 uniquement ;
    • en 2020, aux multiples aides Covid.

    Les autres mesures en faveur des entreprises, comme la baisse progressive de l’impôt sur les sociétés de 33 % à 25%, ont nourri cette tendance. Ainsi, début 2021, la part du « profit après redistribution » a atteint un sommet historique depuis l’après-guerre. Elle a reflué depuis mais, entre 2013 et 2023, les aides publiques ont permis globalement une hausse de la part des profits « après redistribution » malgré une dégradation des performances économiques, donc des profits « avant redistribution ». Cela illustre la difficulté des entreprises à dégager des profits sans soutien public.

    Nous vivons donc aujourd’hui une situation où un capitalisme malade, qui ne parvient plus à dégager des gains de productivité, ne réussit à maintenir ses taux de marge que grâce aux subventions publiques et à la baisse des salaires réels.

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  • Inflation alimentaire : une crise causée par les multinationales

    Introduction

    Depuis plus d’un an, Bruno Le Maire a régulièrement martelé que les entreprises faisaient tout ce qu’elles pouvaient pour limiter l’inflation des produits alimentaires et que les éventuels profiteurs seraient sanctionnés. Suite à son interpellation sur la base d’une note précédente de l’Institut La Boétie[1], il a finalement dû reconnaître que les grands groupes industriels de l’alimentation « voyaient leurs marges remonter »[2].

    Mais les mesures prises depuis par le gouvernement demeurent cosmétiques, et épargnent soigneusement le grand patronat. Bruno Le Maire s’est en effet contenté de demander aux industriels de l’agroalimentaire d’accélérer les négociations pour faire baisser les prix, sous peine de rendre publique la liste de ceux qui ne jouent pas le jeu, et d’une vague menace de taxation. En vain. La grande distribution s’en sort quant à elle avec un panier anti-inflation qu’elle est libre d’organiser comme elle le souhaite et qui constitue pour le moment un véritable échec[3].

    Au bout du compte, le résultat est une inflation alimentaire qui dépasse 14 % sur un an[4] et une baisse de la consommation alimentaire des ménages, en volume, d’environ 8 % entre début 2022 et début 2023[5].

    Début avril 2023, dans notre premier point de conjoncture[6], nous avons mis en évidence que l’inflation alimentaire était désormais majoritairement nourrie par une hausse des profits des entreprises de l’agroalimentaire.

    Dans cette nouvelle note, nous démontrons que, alors que la hausse des prix alimentaires est de plus en plus critique, la tendance ne s’est pas inversée, bien au contraire. La forte hausse des prix résulte pour l’essentiel du choix des industriels de profiter du choc de la guerre en Ukraine pour accroître leurs profits.

    Nous montrons également que la grande distribution, elle aussi, malgré ses promesses, a contribué à empirer la situation : en pleine situation de crise, certaines enseignes continuent en effet à choyer leurs actionnaires sur le dos des clients pris à la gorge.

    1.    Malgré les annonces, les profits de l’industrie agroalimentaire continuent à être les premiers responsables de l’inflation

    La guerre en Ukraine ainsi que divers épisodes climatiques ont fait fortement grimper les prix des produits agricoles à partir de début 2021. Cela constitue sans conteste un des facteurs explicatifs de l’inflation alimentaire dans le pays. Il convient en revanche de ne pas le surestimer, dans la mesure où le coût des matières premières ne représente qu’une partie du prix final des produits.

    Cependant, la tendance s’est renversée depuis maintenant un an : les prix agricoles ont diminué d’environ 8 % depuis le pic de début 2022. Pourtant, cette baisse des cours n’a pas conduit à enrayer la hausse des prix de l’alimentaire pour le consommateur : +14 % entre mai 2022 et mai 2023.

    Les prix mondiaux des céréales ont même chuté de 25,3 % depuis mars 2022, « du fait de l’offre mondiale abondante attendue pendant la prochaine campagne (2023-2024) et de la prolongation de l’Initiative céréalière de la mer Noire » selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO)[7].

    Graphique 1 : Évolution du prix des produits agricoles et des biens alimentaires depuis 2018

    Source : Insee.

    Cette hausse des prix ne s’explique pas non plus par une hausse des salaires. Les salaires réels dans l’industrie agro-alimentaire ont en effet baissé, contrairement à la fameuse théorie libérale d’une « boucle prix-salaires » où la hausse des salaires entraînerait un cercle vicieux d’inflation.

    C’est bien plutôt l’évolution des marges des entreprises du secteur qui expliquent cette hausse de prix. En effet, entre le dernier trimestre 2021 et le premier trimestre 2023, le taux de marge[8] des industries agroalimentaires est passé de 28 % à 48 %, soit une augmentation de 71 % du taux de marge en un an et demi.

    Concrètement, cela signifie que sur 100 euros de valeur ajoutée[9], il reste maintenant près de la moitié – 48 euros – à l’entreprise une fois payés les salaires et les impôts de production.

    Le gouvernement et les défenseurs du marché parlent d’un simple rattrapage. Selon eux, la hausse des marges serait une simple compensation de la baisse de leurs profits au moment où le coût des produits agricoles a commencé à augmenter.

    Pourtant, les chiffres démontrent le contraire. Loin d’un rattrapage naturel, le taux de marge est aujourd’hui à un niveau nettement supérieur à l’avant Covid : il a atteint 48 % au premier trimestre 2023, bien au-delà du niveau de 40 % où il oscillait depuis 2008. C’est ce que reconnaît également la sous-gouverneure de la Banque de France Agnès Bénassy-Quéré dans une tribune[10].

    Graphique 2 : Évolution du taux de marge de l’industrie agroalimentaire depuis 2008

    Source : Insee.

    Cette envolée phénoménale des profits de l’industrie agroalimentaire est aujourd’hui la première cause de la flambée des prix alimentaires.

    Pour le démontrer, nous analyserons la façon dont chaque composante de la valeur de la production a évolué, et contribue ainsi à l’évolution du prix de la production.

    La valeur de la production est en effet la somme de :

    • la valeur des intrants (produits agricoles, électricité…),
    • les salaires,
    • les impôts nets des subventions,
    • l’excédent brut d’exploitation[11] (EBE) ou profits bruts.

    Sur un an, entre les premiers trimestres 2022 et 2023, les prix de production des industriels ont augmenté de 18,6 %.

    Les résultats de l’analyse sont sans appel. La hausse est en effet due :

    • à la hausse des profits bruts de l’industrie agroalimentaire pour 48,6 %
    • à la hausse des coûts de production, liée aux prix des intrants, pour 47,6 %
    • à la hausse des salaires et impôts nets sur la production pour 4 % environ.

    Graphique 3 : Causes de l’évolution des prix agroalimentaires entre les premiers trimestres 2022 et 2023

    Source : Insee, calculs des auteurs.

    Autrement dit, la hausse des profits bruts explique près de la moitié de la hausse des prix de production des industriels agro-alimentaires.

    Cela est d’autant plus remarquable que la profitabilité représente une faible part de la valeur totale de la production – seulement 7 % au premier trimestre 2022 -, bien en-dessous des intrants ou des salaires. Sa contribution à la croissance des prix aurait donc dû être de 7 % si l’ensemble des composants des prix (intrants, salaires, impôts nets des subventions, profits) avait augmenté au même rythme.

    Bien loin de la théorie avancée par Bruno Le Maire d’un rattrapage temporaire, la tendance s’accentue : au premier trimestre 2023, la hausse des prix de production alimentaire par rapport à fin 2022 s’explique à plus de 70 % par celle des profits bruts !

    Ce phénomène est d’autant plus exceptionnel qu’il intervient dans un contexte de baisse très marquée de la productivité horaire du travail, c’est-à-dire la quantité de richesse créée par heure de travail, dans le secteur de l’agroalimentaire. La productivité a en effet baissé de 3 % sur un an, et même de 11 % sur trois ans.

    Alors que la « taille du gâteau » diminue, ce sont normalement les profits qui auraient dû absorber la majorité de cette baisse. Dans les faits, ce sont les salaires qui ont servi de variable d’ajustement pour continuer à augmenter les profits.

    Entre les premiers trimestres 2022 et 2023, les profits bruts de l’industrie agro-alimentaire ont plus que doublé, passant de 3,1 milliards d’euros à 7 milliards, soit une hausse de 132 % sur un an !

    Les profits bruts rattrapent même désormais les salaires puisque, dans le même temps, la rémunération des salariés a progressé moins vite que l’inflation (400 millions d’euros supplémentaires, soit 7,4 milliards d’euros au total). L’industrie agroalimentaire fait donc aujourd’hui autant de profits bruts qu’elle verse de salaires !

    Sur une plus longue période, des chiffres éclairent à quel point le partage de la valeur ajoutée s’est déformé en faveur du capital dans l’industrie agro-alimentaire. Entre 2010 et 2023, le salaire brut horaire réel (c’est-à-dire corrigé de l’inflation) a baissé de 3,7 %, tandis que les profits bruts réels, eux, ont augmenté de 45,6 % !

    Graphique 4 : Évolution du salaire horaire réel et des profits réels bruts depuis 2010 dans l’agroalimentaire

    Source : Insee, calculs des auteurs.

    2.    « L’inflation par les vendeurs » ou quand les capitalistes utilisent la guerre pour augmenter leurs profits

    Le phénomène d’explosion des profits dans l’agroalimentaire n’est pas un facteur parmi d’autres de l’inflation mais bien son moteur principal.

    Dans la théorie économique standard, l’augmentation des prix devrait conduire à une baisse des volumes vendus, ce qui dissuade les entreprises de trop augmenter les prix. Dans la quasi-totalité des cas, plus les prix grimpent, moins les consommateurs achètent : c’est l’élasticité de la demande.

    Pourtant, dans ce cas la théorie ne se vérifie pas : les entreprises ne semblent en rien dissuadées d’une augmentation massive des prix, bien au-delà du nécessaire. Pour expliquer cette situation, les économistes Isabella Weber et Evan Wasner proposent une explication convaincante, qui qualifie le phénomène de “Seller’s Inflation[12], ou « inflation par les vendeurs ».

    Certaines entreprises disposent en effet d’un fort « pouvoir de marché », c’est-à-dire que leur situation (position dominante sur le marché, monopole ou quasi-monopole…) leur permet de relever et maintenir leurs prix au-delà du niveau de la concurrence. Pour elles, l’élasticité de la demande est donc déjà réduite.

    Ce « pouvoir de marché » a tendance à se renforcer dans de nombreux secteurs, du fait d’une plus grande concentration et de situations de quasi-monopole (comme dans le secteur de la technologie) : un phénomène encore renforcé par la crise due à la pandémie de Covid-19, au point que le FMI s’en inquiète[13].

    Les chocs de la guerre en Ukraine et des pénuries viennent à leur tour renforcer leur pouvoir sur la fixation des prix, et réduisent donc l’élasticité de la demande : autrement dit, les clients sont prêts à payer plus cher car ils ont conscience du caractère exceptionnel des évènements.

    Les entreprises de certains secteurs ont ainsi toutes estimées qu’elles pouvaient augmenter leur prix sans perdre trop de volumes, annulant tout mécanisme d’ajustement des prix par la concurrence. Elles ont donc fait le choix de profiter de la situation pour justifier une hausse drastique des prix, aux fins de doper leurs profits.

    Plus le secteur économique connaît une forte concentration, avec des entreprises en situation dominante, plus le phénomène d’« inflation par les vendeurs », ou de « boucle prix-profits », est fort. Or, l’agroalimentaire est un secteur très concentré.

    Cette hypothèse est désormais reprise par de nombreux chercheurs et institutions. Le FMI[14] a ainsi reconnu que près de la moitié de l’inflation de la zone euro était causée, sur les deux dernières années, par la hausse des profits des entreprises, qui est désormais le premier facteur d’inflation, devant le choc énergétique.

    En France spécifiquement, une récente étude d’Axelle Arquié et Malte Thie[15] met en évidence un « taux de transmission des prix de l’énergie au prix de vente » de 110 % dans l’agroalimentaire entre janvier 2020 et février 2023. Cela signifie que pour une augmentation des prix de l’énergie conduisant à une augmentation des coûts de production de 100 €, les entreprises ont en moyenne augmenté leurs prix de 110 €, ajoutant donc au passage 10 € de marge.

    Les entreprises du secteur ont bien augmenté leurs prix bien au-delà de la simple répercussion des conséquences du choc énergétique. L’agroalimentaire est d’ailleurs le secteur où ce phénomène est le plus marqué.

    Les bons comptes de l’industrie agroalimentaire

    On observe également ce phénomène de boucles prix-profits, ou inflation par les vendeurs, en analysant les comptes des grandes multinationales[16] de l’industrie agroalimentaire.

    Tableau 1 : Variation des revenus et des volumes vendus en Europe des principaux groupes agroalimentaires au premier trimestre 2023 par rapport au premier trimestre 2022
    EntrepriseDanoneNestléMondelezCoca ColaUnileverPepsi
    Variation des revenus[17]+6,2 %+9,7 %+18,9 %+24 %+9,2 %+11 %
    Variation des volumes vendus-4 %-1 %+1 %+2 %-3 %-5 à -11 % selon les produits

    Sources : Publications financières des entreprises.

    On constate ainsi que les grands groupes de l’industrie agro-alimentaire (Danone, Nestlé, Mondelez, Coca Cola, Unilever, Pepsi…) connaissent une baisse ou une stagnation des volumes vendus au premier trimestre 2023. Mais malgré cette baisse de leurs ventes, leurs revenus, eux, augmentent de façon importante (de +6,2 % à + 24 %).

    Ces chiffres montrent ainsi leur capacité à des hausses de prix extravagantes pour augmenter leurs revenus, compensant ainsi largement la baisse ou la stagnation des volumes vendus. Ce constat se retrouve également dans l’analyse des comptes de groupes un peu moins importants, comme Bonduelle, qui affiche une croissance en valeur des ventes de 12,7 % en Europe au premier trimestre, malgré une baisse des volumes vendus.

    La forte hausse concerne non seulement les revenus, mais aussi les profits, confirmant à nouveau que la hausse des prix va bien au-delà d’une simple répercussion de la hausse des coûts de production.

    Ainsi, au second semestre 2022, Bonduelle a enregistré une hausse de 69 % de son résultat opérationnel (ses bénéfices)[18]. Celui de Mondelez a flambé de 34,5 % en Europe sur un an. Coca Cola n’est pas en reste avec un gain de près de 13 % de résultat opérationnel au premier trimestre 2023 en Europe, et une marge opérationnelle[19] qui explose : 62 %, contre 55,2 % en 2019.

    Les hausses de prix massives conduisent à des changements de comportement des consommateurs, qui se rabattent sur des produits davantage bas de gamme, et réduisent les achats qu’ils considèrent comme non essentiels.

    Cela devrait donc conduire à une perte de revenus sur les produits les moins essentiels. Or, l’analyse des comptes montre que pour ces produits aussi, la diminution des ventes est plus que compensée par la hausse démesurée des prix, ce qui a même pour conséquence d’en améliorer les revenus dégagés !

    Exemple avec les glaces, pour lesquelles on pourrait attendre une forte réduction de la demande dans le contexte d’inflation généralisée. L’évolution des ventes confirme cette supposition, avec une perte de 4 % en volume pour Unilever. Pourtant, grâce à la hausse des prix, les revenus progressent de 6 % : une hausse moins importante que pour le reste de l’alimentaire du groupe, mais tout de même considérable. Les industriels sont donc gagnants sur tous les tableaux.

    La hausse des marges permet ainsi à un grand groupe de l’industrie agroalimentaire comme Danone de reverser une grande partie de ses superprofits aux actionnaires : pour 2021-2022, Danone a ainsi versé 4,6 milliards d’euros à ses actionnaires, soit plus que le « geste » de 2 milliards d’euros par an promis par Macron pour le pouvoir d’achat des classes moyennes.  Une tendance qui ne se dément pas, puisque Danone prévoit de verser encore 1,3 milliards d’euros en dividendes en 2023.

    Mesurer l’ampleur de l’impact des profits sur la hausse des prix

    L’Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires a récemment publié l’édition 2023 de son rapport annuel[20] qui permet de se faire une idée de ce que seraient les prix si les industriels n’avaient pas gonflé leurs marges[21].

    Si la marge des industriels était restée stable, les prix de certains produits comme le lait ou le yaourt auraient même baissé en 2022  !

    Tableau 2 : Impact de la hausse des marges des industriels sur le prix certains produits alimentaires en 2022
    ProduitEscalope de poulet½ litre de lait demi-écréméKilo de yaourtKilo d’emmentalKilo de camembert
    Variation du prix en 2022 (%)+11,2 %+6 %+4,1 %+7,3 %+5,5 %
    Variation du prix en 2022 si les marges de l’industrie étaient restées stables+5,5 %-6 %-2,6 %+3 %-2,5 %
    Hausse du prix en 2022 (€)+1,05 €+0,05 €+0,08 €+0,55 €+0,40 €
    Variation du prix en 2022 si les marges de l’industrie étaient restées stables (€)+0,52 €-0,05 €-0,5 €+0,23 €-0,18 €
    Variation de la marge brute de l’industrie+20 %+33 %+14 %+16 %+24 %

    Source : Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires, calculs des auteurs.

    Contrairement à ce qu’elle affirme, la grande distribution n’a pas « tout fait » pour réduire l’inflation

    Conséquence de cette inflation due aux profits industriels, les hausses de prix se propagent tout au long de la chaîne et donc au client. La grande distribution est en première ligne et se présente souvent comme une victime de l’industrie agroalimentaire. Qu’en est-il réellement ?

    Le même rapport de l’Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires démontre qu’en 2022, la grande distribution a plutôt participé à amortir la hausse des prix en augmentant relativement peu ses marges (+0,4 % en moyenne), contrairement à la période 2010-2020.

    Ce constat doit être relativisé : si les marges de la grande distribution n’ont pas explosé sur la période, elles n’ont pas pour autant diminué pour limiter la hausse des prix, comme certains acteurs de la grande distribution le clament parfois. Ainsi, sur la moitié des produits étudiés par l’Observatoire, les marges de la grande distribution sont en hausse de plus de 1,6 %.

    Plus encore : si la grande distribution a limité ses hausses de marge sur les produits alimentaires où les marges des industriels étaient en forte hausse, elle a en revanche augmenté fortement ses marges sur les produits où les industriels n’avaient pas, ou peu, augmenté les leurs[22] !

    Le consommateur est donc perdant dans tous les cas : il doit payer une hausse des prix due soit, sur la plupart des produits, à la hausse des marges des industriels, soit, sur les autres, à la hausse des marges de la grande distribution.

    C’est le cas par exemple des pâtes, pour lesquelles la hausse de marge pour l’industrie a été « limitée » (+6,6 %)… tandis que la marge de la grande distribution a flambé : +57 % ! Idem pour le beurre, où la grande distribution a « compensé » la baisse de marge des industriels en augmentant la sienne de plus de 13 %.

    Ainsi, si la grande distribution avait réellement bloqué ses marges, l’inflation sur les pâtes aurait été de 16 % plutôt que les 26 % constatés, et de 9 % sur le beurre contre les 12 % constatés. Autrement dit, le kilo de pâtes aurait coûté 13 centimes de moins en 2022, et celui de beurre 20 centimes de moins.

    La grande distribution a par ailleurs profité des conséquences de la hausse des prix, qui ont conduit de nombreux consommateurs à se reporter vers les marques de distributeurs, pour lesquelles les marges sont plus importantes pour la grande distribution que sur les grandes marques.

    La part des marques de distributeurs a ainsi progressé de 0,2 à 2,8 points en 2022[23]. Le changement de structure de consommation dû à l’inflation augmente donc structurellement et durablement la performance économique de la grande distribution.

    Au bout du compte, les résultats de la grande distribution sont très dynamiques, surtout en 2023. Carrefour, par exemple, affiche une progression de ses revenus de 8,3 % dans l’alimentaire au premier trimestre 2023, une hausse qui fait plus que compenser le recul des ventes hors alimentaire, produits jugés moins prioritaires par les clients en période d’inflation.

    Le résultat net[24] (bénéfice) du groupe Carrefour est passé de 1,07 milliard en 2019-2020 à 1,43 milliard sur 2021-2022, soit une hausse d’un tiers, et le cash généré par les activités du groupe (flux de trésorerie d’exploitation) est passé de 3,32 milliards d’euros par an 2019-2020 à 3,94 milliards sur 2021-2022, soit 18,6 % de hausse.

    Il est à noter, que, dans le même temps, le groupe Carrefour va supprimer 900 emplois en France.

    Un autre indicateur prouve que la grande distribution ne fait pas « tout ce qui est possible » contre l’inflation : les dividendes versés, qui sont en nette hausse sur la période. Certains grands acteurs ont non seulement continué à verser des sommes considérables à leurs actionnaires en 2021 et 2022, mais ont même augmenté la part des bénéfices reversés en dividendes et en rachat d’actions (taux de versement aux actionnaires)[25].

    Carrefour a ainsi fléché 2,1 milliards vers les actionnaires, Auchan 960 millions, et Casino 240 millions, alors même que ce dernier accumule les pertes depuis plusieurs années. Cela représente 3,3 milliards d’euros en deux ans pour seulement trois acteurs de la grande distribution.

    Là aussi, la tendance se poursuit à l’identique en 2023, où de surcroît de nombreuses entreprises déploient un programme de rachat d’actions en plus des versements de dividendes. Carrefour a d’ores et déjà dépensé 200 millions d’euros en rachats d’actions, et prévoit de verser encore plus d’un milliard d’euros aux actionnaires d’ici la fin de l’année.

    Graphiques 5 : Évolution du résultat net et des sommes versées aux actionnaires par Carrefour

    Source : Comptes consolidés de Carrefour.

    Graphiques 6 : Évolution du résultat net et des sommes versées aux actionnaires par Auchan

    Source : Comptes consolidés d’Auchan Retail.

    Conclusion

    Après les laboratoires pharmaceutiques, le secteur de la tech pendant la crise sanitaire et les producteurs d’énergie dans le sillage de la guerre en Ukraine, l’industrie agroalimentaire est donc désormais le grand profiteur de cette période d’inflation.

    Les timides remontrances du ministre de l’Économie Bruno Le Maire n’ont eu aucun impact : au contraire, l’analyse des chiffres montre même que la part de l’inflation due aux profits ne cesse d’augmenter dans l’industrie agroalimentaire.

    Certains acteurs de la grande distribution ont eux aussi augmenté leurs marges dès qu’ils le pouvaient, conduisant à généraliser encore davantage l’inflation sur les produits alimentaires. Ils ont ainsi pu continuer à choyer leurs actionnaires, et ont même augmenté les dividendes versés. Et le début de l’année 2023 indique que cette tendance continue.

    Le gouvernement a toutes les preuves en main. Le phénomène d’« inflation par les vendeurs » ou de « boucle prix-profits » est désormais reconnu largement par les scientifiques comme les institutions financières et économiques mondiales. Pourtant, il a une nouvelle fois décidé de laisser faire le marché, quitte à plonger de plus en plus de personnes dans la précarité alimentaire. 

    La hausse des prix ne devrait pas se dissiper immédiatement même si, en l’absence de nouveau choc, elle sera difficilement tenable dans la durée pour les industriels. Néanmoins, l’inaction politique conduit les grands groupes à constater qu’ils peuvent ainsi impunément augmenter leurs prix et leurs profits. Cette passivité fait ainsi peser le risque d’une répétition du même scénario lors de chocs futurs, chocs qui sont appelés à se multiplier avec le changement climatique.

    Les pistes d’actions à creuser pour lutter contre la toute puissance des multinationales sont pourtant nombreuses. A minima, des plafonds de hausse de prix pourraient être instaurés dans les situations d’urgence. La hausse des prix pourrait être conditionnée à une augmentation du même niveau des salaires.

    Plus encore, le blocage des prix à la baisse sur certains types de produits obligerait les industriels à réduire leur marge. La forte concentration du secteur agroalimentaire, qui donne un très fort pouvoir aux entreprises, rendrait aussi plus facile la mise en place du blocage des prix dans celui-ci.

    Enfin, en complément de ces outils permettant d’éviter ces profits extravagants, une taxe sur les superprofits rendrait les hausses de prix excessives moins rentables pour les industriels.

    Ces mesures vont toutefois à l’encontre des intérêts économiques des grandes entreprises, ce qui explique le refus énergique du gouvernement à entamer de véritables actions dans ce domaine.

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  • La fluidité de genre de l’Antiquité à nos jours

    Introduction

    Une offensive réactionnaire virulente sévit, tant aux États-Unis qu’en Europe. Son obsession principale est la haine de toute divergence d’expression de genre vis-à-vis d’une norme. En ciblant ces non-conformités, qu’il s’agisse des orientations sexuelles non-hétérosexuelles, des performances artistiques telles que le drag[1], ou du brouillage des normes vestimentaires assignées aux hommes ou aux femmes, les réactionnaires développent des stratégies spécifiques de haine anti-trans érigée en pointe avancée de leur mouvement.

    Ainsi, en 2022, les législateurs états-uniens ont déposé 3 lois par jour en moyenne retirant des droits aux personnes ayant une orientation sexuelle ou expression de genre minoritaire (dite « LGBTQI+ » pour « lesbienne, gay, bisexuel·le, trans, queer, intersexe et autres »), dont 65 % concernent les personnes trans. Facilitant les reculs des droits des personnes racisées et des femmes, comme l’interdiction du droit d’avortement, l’obsession anti-trans est un outil performant pour diviser le mouvement progressiste, fédérer les droites et reconquérir les dominations érodées au cours du 20e siècle.

    C’est pourquoi il est fondamental de lutter de front contre cette offensive réactionnaire détruisant la vie de nos contemporains LGBTQI+, et servant plus largement de levier pour clore la période d’avancée vers l’égalité des droits pour tous. La première étape dans cette lutte est peut-être de faire comprendre largement que le fait trans est une donnée de l’humanité sur le temps long. « Trans » est un terme générique employé pour désigner des personnes transgenres, transsexuelles, eunuques, non-binaires qui ne se définissent pas par leur sexe ou leur genre, voire des personnes intersexes[2]. Si le mot « trans » est relativement récent, les réalités multiples qu’il recouvre ont connu, à travers les siècles, de nombreuses formes d’institutionnalisation, d’acceptation, ou au contraire de criminalisation.

    Un tour d’horizon historique permet de percevoir que les discours prétendant que le fait trans serait « une innovation récente de la modernité » sont tout à fait erronés. Cela permet également d’ouvrir le champ des possibles politiques : nous pouvons, collectivement, construire des consensus sociaux à grande échelle plus égalitaires que la situation présente. L’offensive réactionnaire que nous connaissons a justement pour objectif d’empêcher ces changements et d’édifier une société hiérarchisée où une minorité tire des profits et avantages de la domination, de l’exclusion, de la ségrégation voire de la suppression de certains membres du corps social – et en particulier des personnes trans.

    1. Des sociétés traditionnelles européennes oscillant  entre une binarité stricte et un système à trois sexes

    a. Les hermaphrodites de l’Antiquité grecque et romaine

    Dans l’antiquité gréco-romaine, deux mythes importants concernent ceux qu’on appelle alors les « hermaphrodites ». On appelait ainsi des personnes qui étaient perçues comme possédant des organes génitaux masculins et féminins. C’étaient, en fait, des personnes intersexes. Le mythe grec d’Hermaphrodite est raconté à Rome par Ovide dans les Métamorphoses. Hermaphrodite est un très beau jeune homme. Alors qu’il se baigne dans un lac en Carie (région du sud-ouest de l’Asie Mineure, la Turquie actuelle, qui compte en particulier la ville grecque d’Halicarnasse sur la mer Égée), la nymphe Salmacis tombe éperdument amoureuse de lui. Mais Hermaphrodite refuse de céder au désir de Salmacis. Celle-ci demande alors aux dieux de rendre possible son union avec Hermaphrodite, et, lorsque Salmacis enlace le jeune homme, leurs deux corps fusionnent, faisant d’Hermaphrodite un être bisexué.

    Ovide précise que les hommes qui se baignaient dans le lac Salmacis devenaient efféminés et avaient des relations homosexuelles. Ainsi, dès l’antiquité gréco-romaine on rapprochait transitude[3] et homosexualité. On peut noter également le mythe de Tirésias tel qu’il a été raconté par Ovide. Alors qu’il se promenait, Tirésias perturba l’accouplement de deux serpents qui le transformèrent en femme. Il vécut plusieurs années dans un corps féminin jusqu’au jour où il retrouva les serpents qui le métamorphosèrent à nouveau en homme.

    Platon, lui, dans Le Banquet, énonce le mythe des êtres humains originels. Ceux-ci auraient formé des boules, certains comportant deux appareils génitaux masculins, d’autres deux appareils génitaux féminins et d’autres encore un appareil génital masculin et un appareil féminin : c’étaient donc des êtres bisexués. Comme ces êtres devenaient trop puissants, Zeus les coupa en deux et c’est ainsi qu’il y aurait eu des hommes et des femmes. Mais chaque homme ou femme recherchant son autre moitié perdue, ceci expliquerait que des hommes aiment d’autres hommes, des femmes d’autres femmes et que des femmes aiment des hommes[4].

    La réalité vécue à cette époque par les personnes dites hermaphrodites, ou androgynes, est bien plus lugubre. Leur naissance est considérée comme un signe néfaste, le fait de posséder les attributs génitaux de deux sexes étant une transgression qui jette une confusion dans la division des sexes : on les voit alors comme des monstres. C’est pourquoi les bébés intersexes étaient exposés, et les personnes adultes dont on découvrait l’état pouvaient être mises à mort. Dans l’Empire romain, une approche plus rationnelle se met en place : le fait qu’il y ait des êtres dotés d’attributs génitaux des deux sexes ne les inscrit plus dans la catégorie des monstres[5]. Les galles, prêtres eunuques de la déesse Cybèle, sont considérés comme ni hommes ni femmes et placés hors de la binarité des sexes[6].

    b- Le système à trois sexes de l’Empire byzantin médiéval

    Le Moyen Âge chrétien voit une séparation fondamentale entre l’Orient byzantin orthodoxe et l’Occident latin catholique. L’Orient byzantin conçoit l’existence de trois sexes : les hommes, les femmes et les eunuques. Ces derniers sont souvent qualifiés d’androgynes. On distingue d’une part les eunuques naturels nés stériles du fait d’une conformation particulière, ou devenus tels du fait d’un accident ou d’une maladie, et d’autre part les castrats qui sont devenus stériles du fait d’une opération. Un eunuque naturel peut se marier à condition qu’il ait été capable d’enfanter dans les cinq années suivant son mariage, et il peut adopter. En revanche, les castrats n’ont pas le droit de se marier, bien qu’à partir du règne de l’empereur Léon VI (886-912), ils aient le droit d’adopter. Les eunuques sont employés aussi au Palais impérial comme chanteurs, car les castrats étant ni hommes, ni femmes, et leur voix étant particulière, ils évoquent des anges sur terre.

    La médecine byzantine s’appuie sur l’autorité du médecin romain Galien, qui vécut au tournant des IIe et IIIe siècles, pour envisager le fait que même une femme puisse devenir eunuque, à savoir stérile, et que cet état la rapproche des castrats. En revanche, il y a une séparation nette entre les hommes d’un côté, les femmes et les eunuques de l’autre. Les médecins byzantins connaissaient des cas de pseudohermaphrodisme. Le médecin Paul d’Égine au VIe siècle décrit les opérations que les chirurgiens byzantins pratiquaient pour faire entrer les pseudohermaphrodites dans les normes sexuelles.

    Le titre sur les hermaphrodites suit immédiatement le titre sur la castration, signe qu’à Byzance eunuques et hermaphrodites étaient associés. Ces conceptions ont des conséquences dans le domaine de la vie des femmes ascètes[7], de certaines moniales[8]. Dès les débuts du christianisme, Thècle vit avec des vêtements masculins. Des femmes comme Marie, Pélagie aux IVe – Ve siècles, Matrôna de Pergé au Ve siècle-début VIe siècle vivent avec des vêtements ascétiques masculins. Mais dans l’Orient byzantin, ces ascètes féminines sont perçues non pas comme des hommes mais comme des eunuques : ce sont des saintes eunuques. En effet, la virilité de leur esprit, l’ascèse rigoureuse qu’elles mènent ont eu pour conséquence une métamorphose de leur physiologie et de leur corps, ce qui fait qu’elles n’ont plus de règles et pas de seins volumineux et qu’on les considère comme des eunuques. C’est bien parce que ces femmes ascètes sont perçues comme des eunuques et pas comme des femmes que ce passage, cette transition vers le sexe eunuque est possible. En revanche, tel n’est pas le cas dans l’Occident latin qui, lui, est binariste[9].

    L’impératrice Théodora entourée de dames et de deux eunuques de sa Cour, mosaïque de l’église Saint-Vital de Ravenne, vers 547.

    c-  Dans l’Occident médiéval, un binarisme rigide qui n’empêche pas l’apparition de figures positives d’inversion des sexes

    L’Occident médiéval hérite d’une conception binariste[10] du monde, certainement plus catégorique qu’en Orient, qui rend quasiment imperméables les catégories homme et femme. Alors qu’à partir du XIIe siècle les juristes médiévaux connaissent bien le Digeste qui fait mention de l’existence de trois sexes juridiques (masculin, féminin et hermaphrodite), cette tripartition romaine n’entraîne pas de remise en cause de la binarité des sexes et est laissée de côté par la plupart des lettrés de la fin du Moyen Âge[11]. C’est que la conviction qu’il n’existe que deux sexes, qu’ils sont séparés par nature et qu’il serait scandaleux de les inverser est solidement ancrée à la fois dans la culture biblique et la culture laïque.

    Les théologiens, saint Thomas d’Aquin en tête, mettent en avant un passage de l’Ancien Testament pour justifier l’ordonnancement en deux sexes de la Création[12]. Dans sa Somme théologique, Thomas d’Aquin affirme que Dieu a voulu que « l’habit nous renseigne sur celui qui le porte » et qu’il interdit donc que « les femmes revêtissent l’habit d’homme ; ou l’inverse ». Cet interdit général s’articule à une représentation collective des laïcs, qui conçoivent l’ordre social comme un ensemble de positions fixes, bien ordonnées et hiérarchisées, où chaque individu doit tenir son « état », c’est-à-dire son rang. Certes voulu par Dieu, mais surtout imposé et maintenu par l’honneur, l’ordre social se donne à voir sur les corps, par leurs vêtements et leurs manières[13].

    Cela intègre la division entre hommes et femmes laïcs, chaque sexe ayant une garde-robe immédiatement identifiable (la jupe ou robe longue des femmes ; les pantalons, hauts de chausse et bas des hommes). Mais les atours des classes, ordres et groupes sociaux sont également étroitement surveillés, afin que la qualité du vêtement reflète la place de l’individu dans les hiérarchies socio-professionnelles. Dans les années 1290, Philippe le Bel, peut-être sous l’effet de ce qu’on appellerait aujourd’hui une panique morale, prend une série d’« ordonnances somptuaires » dénonçant les « mignons » qui s’habilleraient de manière si originale que les barrières entre les classes et les sexes en seraient brouillées[14]. Le roi réaffirme avec force l’obligation pour chacun de se présenter selon son état, contrainte rigide dont la nécessité de la rappeler trahit qu’elle pouvait, dans les faits, être bafouée.

    L’historiographie française s’est longtemps contentée de penser que cette norme tranchée s’appliquait uniformément dans les sociétés occidentales, et qu’il allait donc de soi que tout « travestissement » était rejeté, voire diabolisé. Aussi, jusqu’aux années 2010, seules étaient étudiées les inversions scandaleuses de vêtements. Jacques Rossiaud a par exemple montré comment l’habit d’homme pouvait être utilisé par les prostituées, à la fois pour se mêler plus facilement à la société masculine et pour révéler leurs jambes, partie du corps jugée érotique[15]. De fait, dans les affaires judiciaires, le travestissement suffit pour jeter le soupçon de prostitution, voire de crime de sodomie s’il s’agit d’un homme prenant l’habit de femme.

    Cette conception strictement négative de l’échange d’habit a conduit l’historiographie classique à minorer, contourner, ou du moins ne pas expliquer, la question de l’habit d’homme de Jeanne d’Arc. La Pucelle, dès son passage à Vaucouleurs au début de l’année 1429, revêt un habit et une coiffure d’homme[16]. Elle conserve cet habit en toutes occasions, y compris pour écouter la messe et communier, ignorant les clercs lui disant qu’accueillir le corps du Christ en étant déguisée est un péché grave. Durant son procès de 1431, elle est toujours en habit d’homme, ce que ses juges lui reprochent[17]. Ce détail est non seulement sans cesse répété au cours de l’accusation, mais il sert d’argument final pour sceller la condamnation à mort de Jeanne. En effet, la Pucelle finit par abjurer son aventure, et accepte de revêtir un habit de femme contre une commutation de sa peine de mort en prison à vie. Mais quelques jours plus tard, elle est surprise habillée en homme dans sa cellule. Et c’est pour cela qu’elle est condamnée à mort comme relapse.

    Dessin marginal de Jeanne d’Arc dans un registre du Parlement de Paris par le greffier Clément de Fauquembergue, Paris, Archives nationales, 10 mai 1429

    De Colette Beaune à Claude Gauvard, les historiens français ont repris la justification rhétorique du camp armagnac pour expliquer le vêtement d’homme de Jeanne[18]. Elle l’aurait pris pour raison de nécessité, afin de garder sa vertu sur les grands chemins et en compagnie des écorcheurs de Charles VII. L’argument est formulé dès son vivant. En mai 1429, le théologien Jean Gerson, ancien Chancelier de l’Université de Paris, écrit dans le De mirabili Victoria que l’habit d’homme de Jeanne ne pose pas de difficulté car l’ancienne loi peut être transgressée en cas de nécessité, pour qu’une femme puisse voyager ou échapper à un viol[19]. Mais cet argument est chronologiquement fragile. Si c’était là le but de l’habit de Jeanne, pourquoi l’aurait-elle pris à Vaucouleurs, ville sûre ? Et surtout pourquoi le garde-t-elle à tout moment, jusque dans les églises et à son procès ? Pourquoi, encore, ne cite-t-elle jamais cet argument ? Les minutes de son procès, ainsi que les chroniques à chaud, transcrivent assez clairement sa réponse, invariable : elle s’habille en homme parce que cela lui plaît. Cela lui plaît tant qu’au terme de son parcours, elle préfère mourir brûlée plutôt que s’habiller en femme.

    Le récent ouvrage de Clovis Maillet, Les genres fluides (2020), remet en ordre les sources et interprétations sur le cas du genre de Jeanne d’Arc[20]. L’auteur en tire trois conclusions : Jeanne s’habille en jeune homme noble et vit selon les sociabilités militaires propres à cet état. En même temps, elle n’a jamais essayé de passer pour un homme, elle se genrait au féminin et utilisait le surnom « la Pucelle ». Enfin, contrairement à ce que dit Jean Gerson, son habit d’homme posait des difficultés aux contemporains : d’après la chronique du bourgeois de Paris, qui déteste Jeanne, le peuple bruissait d’injures, ragots et questions sur cet individu au genre trouble et aux chausses rouges, à qui on reproche « la dérision de sa vêture ». Clovis Maillet s’en tient à ces conclusions prudentes, tirées des sources, et clôt l’analyse d’un « Jeanne n’était ni sainte ni transgenre » de son vivant.

    d- Les contradictions de l’époque moderne : fermeté du système binariste et intérêt culturel pour les brouillages et inversions de genre

    L’époque moderne du XVIe au XVIIIe siècle est marquée d’abord par la place prise par les médecins et les chirurgiens. Ce sont eux qui sont chargés en premier lieu d’examiner les hermaphrodites et de dire à quel sexe un hermaphrodite appartient. C’est sur l’expertise médicale que la justice et l’Église se fondent pour dire d’un hermaphrodite qu’il est un homme ou une femme. Dans la vie courante la situation des hermaphrodites est périlleuse. On les accuse d’utiliser leurs deux sexes, de se travestir d’homme en femme ou l’inverse, et d’avoir des relations contre-nature, c’est-à-dire homosexuelles, d’être des sodomites. Des hermaphrodites sont jugés et condamnés à mort[21]. Le travestissement est aussi une pratique, adoptée par les femmes pour diverses raisons :  prostitution, voyage, engagement dans l’armée, même s’il est réprimé. Le travestissement en femme par des hommes existe aussi. Le cas du chevalier d’Éon, ambassadeur et espion au service du roi de France au XVIIIe siècle, qui s’habillait en homme ou en femme est particulièrement célèbre[22].

    Intellectuellement et artistiquement, cette époque est marquée, et ce depuis la fin du XVe siècle, par la redécouverte des œuvres de l’Antiquité gréco-romaine. Ainsi, en 1608 a lieu la découverte à Rome près des thermes de Dioclétien de la statue d’Hermaphrodite endormi. Hermaphrodite est nu, allongé sur le ventre sur un matelas, mais sans que l’on puisse vraiment voir sa poitrine. On aperçoit cependant partiellement un sein. La statue présente sur un côté un corps aux formes féminines, en particulier en ce qui concerne les fesses, mais, sur l’autre côté, laisse apparaître un appareil génital masculin (pénis et testicules).

    Copie romaine d’un « Hermaphrodite endormi » grec, vers 150, musée du Louvre.

    La statue est une copie romaine d’un original grec créé au IIe siècle avant Jésus-Christ. Elle se trouvait d’abord au palais du cardinal Borghese, puis le sculpteur Le Bernin a ajouté un matelas de pierre et la tête a été restaurée. Acquise plus tard par Napoléon Ier, elle se trouve depuis au musée du Louvre, dont c’est aujourd’hui une des statues les plus célèbres. Elle a été maintes fois copiée depuis le XIXe siècle[23]. Il faut aussi évoquer la vogue extraordinaire, dès la fin du XVIe siècle, des castrats chanteurs en Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles qui questionne la construction viriliste des sexes.[24].

    Dès la fin du XVe siècle, le mouvement de colonisation par les puissances européennes met les Occidentaux au contact de sociétés ayant des conceptions différentes des sexes et des genres. Les colonisateurs en Amérique sont confrontés à des populations indiennes où il existe des hommes portant des vêtements de femmes, ou inversement. Ils leur donnent le nom de « berdaches ». Ils les voient à travers leurs grilles culturelles occidentales binaristes et mettent en application leurs codes juridiques chrétiens européens. Du fait qu’ils les considèrent comme des sodomites et des travestis, ils les répriment, voire les brûlent vifs[25].

    2. Le tournant médical contemporain : entre biopouvoir des médecins et autonomisation des personnes trans

    Le XIXe siècle est une époque de bouleversements, du fait de l’industrialisation et de l’urbanisation qui concentrent de vastes populations à la vie anonyme, permettant ainsi aux personnes dites travesties de pouvoir exister. En outre, la colonisation confronte les Européens à d’autres sociétés, en Amérique, Asie-Océanie, Afrique, qui perçoivent les sexes et les genres différemment. Les Européens sont confrontés au phénomène massif des eunuques dans les sociétés africaines et asiatiques, dont les milliers d’hijras en Inde, qui remettent en question leur bicatégorisation hommes/femmes[26].

    Ils sont également mis en présence d’autres systèmes de sexes, genres et sexualités en Océanie avec des « hommes » vivant « à la façon d’une femme », comme les fa’afafine à Samoa[27]. Dans son roman intitulé Mademoiselle de Maupin, qu’il publie en 1835, Théophile Gautier fait dire au personnage féminin central qui vit sous les habits d’un homme : « je suis d’un troisième sexe à part qui n’a pas encore de nom ; au-dessus ou au-dessous, plus défectueux ou supérieur ; j’ai le corps et l’âme d’une femme, l’esprit et la force d’un homme[28] ». Le roman est une réflexion sur l’androgynie et est parsemé de références à la figure de l’hermaphrodite dans l’antiquité gréco-romaine. Théophile Gautier relie la question de l’androgynie à celle de la création littéraire[29].

    Mais, à rebours de ces réflexions littéraires, le XIXe siècle est une époque d’exaltation du binarisme et du virilisme en Occident, en liaison avec la colonisation et les conquêtes militaires. La castration est interdite dans le Code civil, sauf pour raison médicale, et l’homosexualité et le travestissement sont réprimés comme atteintes aux bonnes mœurs. Il faut rappeler qu’au XIXe siècle se développe une psychopathologie sexuelle qui étudie les « perversions et inversions », dont l’ouvrage monumental paru en 1886 est la Psychopathia sexualis de Richard von Krafft-Ebing. Il est significatif que l’édition et traduction française de 1895 adopte en sous-titre « avec recherches spéciales sur l’inversion sexuelle ».

    Dans nombre de pays occidentaux, comme l’Allemagne ou l’Angleterre, ce courant s’inscrit dans la pénalisation des pervers sexuels et invertis, c’est-à-dire de l’homosexualité mais aussi de ce que l’on appelle le travestissement. L’un et l’autre sont considérés comme des anormalités et dans un premier temps perçus comme une perversion de l’instinct sexuel, puis une atteinte à l’harmonie dynamique des fonctions psychiques. Les pervers sont des êtres dégénérés, anormaux, à la nature corrompue, atteints de désordres, de pathologies mentales, menaçant l’ordre et l’hygiène sociaux et devant donc être juridiquement réprimés, cette dégénérescence ayant évidemment des conséquences physiques et mentales.

    En France, il n’y a pas de pénalisation de l’homosexualité dans l’espace privé, mais sa manifestation dans l’espace public est réprimée comme outrage public à la pudeur, au nom du respect des bonnes mœurs. Corps et perversions sexuelles sont étroitement liés, l’impuissance touchant inexorablement les homosexuels, libertins et masturbateurs qui livrent leur corps aux abus et à l’excès, au contraire de la relation hétérosexuelle normale qui se cantonne à la modération dans les liens du mariage. Les pervers sont aussi associés à la bestialité et au sauvage primitif, non civilisé, participant ainsi des dispositifs de domination coloniaux[30].

    Le médecin Ambroise Tardieu, spécialiste de médecine légale, dit de la « pédérastie » – il désigne par ce terme l’homosexualité – qu’elle est une des formes de la psychopathia sexualis, une perversion maladive des facultés morales qui entraîne une dégradation physique de l’homme. Elle s’exprimerait notamment par une tendance à la saleté corporelle. Le pédéraste est un être qui s’inscrirait dans le monde « abject » que l’on désigne sous le nom de « tante » (en italique dans le texte), qui qualifie les pédérastes passifs. L’homosexualité entraînerait un affaiblissement des fonctions intellectuelles et affectives, qui se traduirait par la dépravation et la tendance à être affecté par des maladies vénériennes, en particulier la syphilis. Assassinats et vols sont donc fréquemment associés à l’homosexualité[31]. Dans son tableau de la pédérastie, Ambroise Tardieu décrit des situations de travestissement. Il précise que des proxénètes déguisent des filles en hommes pour attirer les pédérastes et que souvent des jeunes gens ont revêtu des habits de femmes pour tromper les agents de police et faciliter le racolage. Il donne l’exemple d’une maîtresse d’hôtel garni qui habillait un jeune homme en femme puis le livrait à la prostitution avec un homme. En partant d’un exemple précis, Tardieu élargit alors son propos et parle pour certains hommes de « métamorphose complète ».

    Il dit ainsi d’un jeune pédéraste qu’on l’appelle « la fille à la mode ». Il s’agit assurément de travestissement mais peut-être aussi de transidentité. Tardieu dit en effet qu’on trouve chez des pédérastes des représentations d’hermaphrodites ou de jeunes garçons. Il cite plusieurs prénoms féminins ou locutions féminines désignant des prostitués masculins : la Marseillaise, la Nantaise, la Pépée, la Bouchère, la Léontine, la Folle, la Fille à la mode, la Fille à la perruque, la Reine d’Angleterre. Le travestissement est ainsi associé à l’efféminement, aux relations contre nature, à la pédérastie, au crime, aux assassinats, à la prostitution, à la débauche, à la dépravation et à l’immoralité, mais aussi à la saleté physique (l’impropreté) et morale[32]. Michel Foucault a étudié le cas d’Herculine Barbin, dite Alexina B., en s’appuyant sur ses mémoires : une personne intersexe, que l’on appelle encore à l’époque hermaphrodite, assignée fille à sa naissance en 1838. Elle grandit en tant que fille et s’identifie elle-même comme femme. Mais à l’âge adulte, en 1868, suite à un examen médical, elle est identifiée comme homme par un médecin. La justice l’oblige alors à vivre et s’habiller en homme, ce qui l’amène à se suicider en 1868[33].

    À partir des années 1850, on observe une vague de lois prises dans de nombreuses villes états-uniennes pour interdire le port de vêtements n’appartenant pas à son sexe, ce que l’on appelle le cross-dressing (« travestissement » en français). Ce changement serait dû au développement de vastes cités industrielles, où dans la masse d’emplois industriels, de nombreux jeunes travailleurs masculins mènent une vie anonyme et peuvent avoir des relations homosexuelles. Parmi ces hommes, certains se travestissent, créant des « subcultures » (sous-cultures) urbaines gays. Ce mode de vie pouvait plus difficilement avoir lieu dans les communautés rurales, plus petites, où s’exerçait un fort contrôle normatif sur les membres de la communauté. De même, comme les femmes étaient davantage soumises à un ordre hétéropatriarcal et qu’elles étaient plus astreintes que les hommes aux contraintes du mariage, de l’éducation des enfants et du soin envers les parents âgés, les subcultures lesbiennes se développent dans les villes surtout au XXe siècle. Mais le cross-dressing est promu aussi dans les milieux féministes américains, qui voient dans la réforme vestimentaire une forme d’émancipation pour les femmes.

    Amelia Bloomer revendique le droit pour les femmes de porter des sortes de pantalons et culottes au lieu des jupes longues et des sous-vêtements encombrants. Les milieux antiféministes, quant à eux, dénoncent la réforme vestimentaire comme équivalente à un travestissement, d’autant que la question du travestissement est bousculée par les vagues migratoires, en particulier sur la côte Ouest. L’arrivée des migrants chinois en Californie avec la fièvre de l’or jette un trouble quant aux distinctions de genre établies. Les États-Uniens d’origine européenne voient des femmes chinoises porter des sortes de pyjamas de soie et les hommes avoir des chemises longues ; ils disent avoir de la difficulté à distinguer les hommes des femmes[34]. Pendant la guerre de Sécession, plusieurs femmes combattent en se faisant passer pour des hommes. On en trouve des exemples, comme avec Franklin Thompson et Harry T. Budford, qui, femmes se faisant passer pour des hommes, furent soldats et des espions. Lorsqu’elles vivaient en femmes, iels s’appelaient Sarah Emma Edmonds et Loreta Velazquez[35]. En cette fin du XIXe siècle, la question trans n’est donc pas uniquement européenne, elle est mondiale.

    b- 1900-1939 : l’émergence des techniques médicales de « changement de sexe »

    Le fait trans revêt une forme nouvelle au début du XXe siècle avec l’apparition de techniques médicales et chirurgicales permettant de modifier les caractéristiques sexuées du corps. À l’origine de ce tournant, il y a la découverte des hormones sexuelles : la fonction hormonale des ovaires est par exemple décrite en 1906, dix ans après que le médecin Thomas Beatson a effectué les premières castrations de femmes à visée médicale. Dans le Paris des années 1910-1920, un chirurgien pionnier dans ce domaine, Serge Voronoff, directeur de la station de physiologie du Collège de France, défraie la chronique avec ses expérimentations de greffes de testicules de grands singes sur des hommes impuissants pour leur redonner de la vigueur[36]. L’heure est ainsi à l’innovation chirurgicale, qui précède la description scientifique des effets de la testostérone et des oestrogènes sur les corps.

    C’est en Allemagne que s’élabore à cette époque la première structure accompagnant médicalement les personnes trans. L’Institut de recherche sexuelle de Berlin est fondé en 1919 par Magnus Hirschfeld (1868-1935), un médecin spécialiste de la sexualité[37]. Hirschfeld est une des premières personnalités publiques à lutter pour l’égalité et la dignité des personnes « transvestites », terme qu’il invente pour désigner quelqu’un affichant un autre sexe que celui qui lui a été assigné à la naissance. Dans son institut, à la fois centre de recherche, clinique et lieu de soutien psychologique, il dispense des injections d’hormones et est le premier à tenter des opérations de réassignation sexuelle. Il n’en était pas à son coup d’essai : sa première opération semble dater de 1912, avec une mastectomie et une hystérectomie pour un homme trans le lui ayant demandé[38]. Il commence les opérations pour femmes trans en 1921, avec une orchidectomie au bénéfice de Dora Richter, qui revient vers Hirschfeld en 1930 pour une pénectomie, puis en 1931 pour une vaginoplastie – peut-être la première jamais faite.

    Par ailleurs, Magnus Hirschfeld ne fait pas qu’assister médicalement les personnes trans ; il milite également activement pour faire progresser leur acceptation sociale. Outre le fait qu’il offre des emplois à des personnes trans dans sa clinique, il travaille dans les années 1920 avec les autorités de Berlin pour inventer un « permis de travestissement » afin de protéger les « transvestites » d’arrestations pour suspicion de prostitution. Ces avancées font de Berlin le lieu central de l’élaboration d’une définition et d’une aide médicales aux personnes trans. Elles sont toutefois de courte durée : le 6 mai 1933, peu de temps après la nomination d’Adolf Hitler comme chancelier, les Nazis pillent et brûlent l’institut de sexologie. Magnus Hirschfeld, menacé de mort par Hitler qui l’appelait « le Juif le plus dangereux d’Allemagne », s’exile en France, où il décède d’une crise cardiaque en 1935[39].

    6 mai 1933, des étudiants nazis paradent devant l’Institut de sexologie de Magnus Hirschfeld

    c- 1950-2010 : des réseaux de sociabilité et d’entraide trans formalisent le « parcours de transition »

    Les premiers pôles européens d’accompagnement des personnes trans, que ce soit en Allemagne, en Autriche ou au Danemark, étaient apparus sous l’impulsion de quelques médecins pionniers et desservaient une patientèle limitée mais satisfaite. Ces efforts européens se développent sans publicité jusqu’en 1945. C’est plutôt aux États-Unis que la prise en charge médicale des personnes trans va devenir un sujet de société – et de polémique.

    En Californie, Karl Bowman, directeur de la clinique psychiatrique de Langlet Porter, est un spécialiste du « traitement » de l’homosexualité[40]. En coordination avec l’armée, il expérimente des traitements hormonaux et chirurgicaux sur des soldats gays, ayant pour but de modifier leur orientation sexuelle. Au milieu des années 1940, Bowman fait la connaissance d’une femme trans vivant à Los Angeles, Louise Lawrence. Il la considère comme « un type d’homme homosexuel » à étudier. Par son intermédiaire, il observe l’embryon de communauté trans qui naît alors en Californie, Lawrence servant d’intermédiaire et de guide aux femmes trans venant à Los Angeles pour obtenir une opération de réassignation sexuelle.

    Par ailleurs, Harry Benjamin est un médecin spécialiste de la réassignation sexuelle, vieil ami de Hirschfeld qu’il voyait chaque été à Berlin[41]. Du pionnier allemand, il hérite de la sympathie pour les personnes trans, et aide ses patient·es à transitionner. Mais, dans le même temps, il décrit leur condition comme une maladie dont le seul traitement adéquat serait la transition. Pour nommer le phénomène, il est le premier à proposer le terme « transsexualisme », et à désolidariser la catégorie de l’orientation sexuelle. Depuis 1933, Benjamin a ouvert son cabinet à San Francisco, où il rencontre à la fois Lawrence et Bowman au cours des années 1940. Ces rencontres houleuses aboutissent à une rupture entre les deux médecins, Benjamin défendant le changement de sexe comme traitement efficace, puisque apportant satisfaction aux patient·es, tandis que Bowman affirmait qu’il fallait les contraindre jusqu’à ce qu’elles acceptent leur sexe de naissance (les premières thérapies de conversion). Le conflit est porté devant les tribunaux en 1949 : pour savoir si une de ses patientes, Val Barry, pouvait légalement obtenir une vaginoplastie en Californie, Benjamin saisit le procureur de district Edmund Brown[42]. Mais sur conseils de Bowman, le juge déclare qu’une telle opération est assimilable à une mutilation et exposerait le chirurgien à des poursuites criminelles.

    La mise hors la loi en Californie, et a fortiori aux État-Unis, des chirurgies trans pousse les requérants à passer par l’Europe, et crée ce faisant le premier réseau d’entraide trans à l’échelle intercontinentale. Benjamin adresse lui-même sa patiente Barry à un chirurgien suédois en 1953. Mais surtout, la vaginoplastie de la new-yorkaise Christine Jorgensen au Danemark devient le sujet le plus traité par les médias américains de l’année 1949[43]. La dissymétrie de traitement médiatique est intéressante : alors qu’en Europe les transitions existent depuis 30 ans sans produire de polémique nationale – ce qui n’empêche pas les personnes trans d’être fortement discriminées –, Jorgensen fait sensation aux États-Unis et sa vaginoplastie est parfois présentée, à tort, comme « la première de l’histoire ». En tout cas, le développement de réseaux internationaux d’expertise et d’entraide médicales, accéléré par l’interdiction américaine de 1949, est la grande spécificité de la communauté trans des années 1950 à nos jours.

    Parce que les personnes trans se distinguent par leur volonté d’obtenir des actes médicaux et chirurgicaux placés entre les mains de professionnels de santé, se développe au fil des décennies une articulation originale entre des patients experts de leur condition d’une part, et des médecins plus ou moins prêts à partager leur pouvoir médical d’autre part.

    Christine Jorgensen, photo de janvier 1954, New York

    Cette relation complexe entre patient et médecin était déjà en germe dès la première opération chirurgicale de 1912, pratiquée à l’initiative du patient et non pas proposée comme traitement par Hirschfeld. Mais la prise en main de leur parcours médico-chirurgical par les personnes trans prend une ampleur nouvelle avec l’apparition d’associations et réseaux postaux d’entraide, et de centres d’assistance sociale. Pour les États-Unis, parmi les nombreux réseaux d’entraide étudiés par Susan Stryker, le plus important est vraisemblablement celui construit sous l’impulsion de Reed Erikson (1917-1992), millionnaire philanthrope et homme trans[44]. Erikson transitionne en 1963, après avoir hérité d’entreprises d’électronique. Il finance plusieurs fondations qui constituent un puissant outil d’éducation populaire, de financement de projets médicaux, de soutien matériel aux personnes trans et aussi d’influence politique. Du travail cumulé de la Fondation Erikson pour l’Éducation, de l’Institut pour l’Étude des Ressources humaines et de l’Institut ONE, naît le « cadre institutionnel médical, légal et psychothérapeutique qui a structuré les questions trans [aux États-Unis] pendant quarante ans ».

    L’Europe quant à elle n’a pas bénéficié de telles institutions dans les années 1950-1990. En France, la structuration des parcours se fait d’ailleurs au détriment des personnes trans, sans et contre elles. En effet, l’émergence d’un « parcours officiel de transition » s’est opérée sous la seule égide de médecins auto-proclamés « spécialistes officiels », sans concertation avec les associations ou personnes concernées, et même contre elles[45]. Apparue en 1979 mais restée informelle jusqu’en 2010, cette « Société française d’études et de prise en charge du transsexualisme » (SoFECT) obtient en 1989 le monopole du remboursement des parcours trans par l’Assurance maladie, via une circulaire ministérielle sans base légale, appliquée jusqu’au rappel du droit par la Cour de Cassation en 2004[46].

    Fort de ce soutien institutionnel illégal, et du désintérêt de l’opinion publique pour le sort des personnes trans, la SoFECT impose un ralentissement des transitions, assimilable à des thérapies de conversion. Menée par des praticiens notoirement hostiles aux revendications des personnes trans, à l’image de sa présidente d’honneur Colette Chiland qui réduit le fait trans à un « problème narcissique » à guérir par la psychiatrie[47], la SoFECT édicte des normes restrictives de transition jusqu’ici inconnues en Europe, comme ne pas être marié·e, avoir plus de 23 ans, ne pas avoir d’enfant mineur, ne pas avoir le VIH ou l’hépatite C, être hétérosexuel·le dans « son genre d’arrivée après transition », accepter toutes les opérations chirurgicales et passer au moins deux ans en suivi psychiatrique sans traitement[48].

    La domination de la SoFECT sur le champ médical trans en France peut être considérée comme une victoire, à l’échelle d’un pays et sous couvert d’expertise médicale, du camp réactionnaire contre une minorité dont il refuse d’entendre les revendications, pouvoir qui pour les militants trans traduit une oppression. Le joug s’est en partie desserré au cours des années 2010. D’abord avec un rapport de l’inspection générale des affaires sociales (IGAS) concluant que les pratiques de la SoFECT « ne permettent pas de garantir le respect des droits de la personne », ou que sa formalisation en association est « apparue, pour les associations comme pour les représentants de l’État, comme une tentative de préempter le débat, de s’octroyer le monopole de la prise en charge des trans et, en définitive, de tuer dans l’œuf l’ouverture recherchée au départ »[49]. Ensuite avec l’adoption en 2016 de la loi « modernisation de la justice du XXIe siècle » facilitant le changement de mention de sexe et de prénom à l’état civil. Mais aujourd’hui la SoFECT existe toujours, renommée French Professional Association for Transgender Health (FPATH) en 2019, et poursuit son militantisme anti-trans sous couvert d’expertise médicale.

    3. Les personnes trans dans les mouvements politiques et sociaux progressistes (1950-2023)

    a-  Trans et gays : des espaces communs et distincts

    Les espaces communautaires homosexuels et trans répondent avant tout à certains besoins, que ce soit découvrir sa sexualité ou son identité, particulièrement dans une société qui la réprime, partager des ressources légales, artistiques, médicales ou politiques, et enfin militer pour mettre fin aux régimes de répression et d’exclusion de la société. Dans les années 1950 et 1960, on voit ainsi se développer des associations et publications homophiles comme la Mattachine Society qui a publié entre 1957 et 1967 la Mattachine Review aux États-Unis, ou en France le groupe Arcadie, éditeur de la revue éponyme entre 1954 et 1982. Il existe également des publications trans, comme Transvestia Magazine, dans laquelle des personnes trans et travesties peuvent partager leur expérience et opinions, et entrer aussi en contact, créant ainsi un réseau d’entraide spécifique[50]. Ces publications sont un témoignage de la construction d’une communauté trans distincte par ses lieux de celles des gays et des lesbiennes, mais semblables par les moyens utilisés pour créer des réseaux.

    Outre ces publications, les personnes trans se retrouvent également dans des Balls et des Pageants, concours de beauté et de mode qui constituent un milieu de vie et d’entraide précieux pour les habitant·es des grandes villes, livré·es à la précarité causée par la répression intrafamiliale et étatique. Être trans lorsque l’on ne peut pas changer l’état civil de ses papiers est dans l’immense majorité des cas une condamnation sociale face à l’emploi, les services de l’État et de la police. Si, en France, l’Association d’aide aux malades hormonaux (l’AMAHO) de Marie-Andrée Schwindenhammer délivre des papiers tolérés par la préfecture de police pour pallier l’impossibilité de faire un changement de sexe à l’état civil[51], rares sont les employeurs qui acceptent des personnes trans, par dégoût ou peur du scandale.

    Les cabarets sont également un espace de communauté comme Le Carrousel à Paris, où des femmes comme Marie-Andrée Schwindenhammer, Coccinelle (Jacqueline Charlotte Dufresnoy) et Bambi (Marie-Pierre Pruvot) y trouvent une entraide tant face au contrôle policier que pour s’informer sur les transitions médicales. Si toutes les artistes de cabaret et drag-queens ne sont pas trans, l’espace de liberté offert dans ces lieux permet du moins à certaines de se trouver et de s’affirmer dans leur genre. Le quartier de Saint-Germain-des-Prés est un haut lieu de la vie homosexuelle, des « folles » et des trans qui peuvent y bénéficier d’une certaine liberté et visibilité. Ce quartier a été celui des existentialistes et des intellectuels comme Jean-Paul Sartre, on y côtoyait Cocteau, Jean Marais, Genêt, et, de ce fait, le pouvoir politique et la police hésitent à réprimer[52].

    Les réseaux de solidarité transmasculines sont, dans un premier temps, plus difficiles à identifier. Si aujourd’hui les militant·es anti-trans dénoncent une augmentation des transitions de femme vers homme qui serait anormale et inquiétante, celle-ci témoigne avant tout d’un accès particulièrement faible des hommes trans à l’information jusque dans les années 1990-2000 – l’apparition des forums Internet revenant régulièrement dans les témoignages des hommes trans du début du XIXe siècle. Si aujourd’hui on compte un ratio égal de transitions masculinisantes et féminisantes, c’était loin d’être le cas dans les années 1970, où l’accès aux transitions médicales était un véritable parcours du combattant. En 1968, Mario Martino fonde Labyrinth à New York, la première association d’entraide à destination des hommes trans, et il faut attendre 1987 pour voir paraître FTM Newsletter, modeste publication fondée par le militant trans et gay Lou Sullivan qui travaillait également à dénicher les traces de l’histoire transmasculine en publiant en 1990 une biographie de Jack Bee Garland.

    Par ailleurs, là où les transitions féminisantes comme celle de Christine Jorgensen en 1952 reçoivent un certain intérêt de la part des médias, les transitions masculinisantes semblent peu les intéresser. Le premier scandale médiatique impliquant un homme trans est celui autour de Steve Dain en 1976, professeur de sport dans un collège de la région de San Francisco qui annonce sa transition, et fait alors face à l’hostilité de sa hiérarchie. Cette affaire connaît alors une certaine résonance parmi les hommes trans encore au placard qui voient pour la première fois l’image d’une transition à laquelle ils ne savaient pas qu’ils pouvaient aspirer, comme c’est le cas de Lou Sullivan, qui confie dans ses journaux intimes son euphorie à la simple idée « qu’il y avait quelqu’un d’autre comme [lui] »[53].

    Nombre d’hommes trans découvrent leur rapport au genre au sein de la communauté lesbienne, et l’émergence de leurs réseaux est intimement lié à l’érosion de la culture butch/fem[54], sous le feu de critiques féministes auxquelles nous reviendrons plus tard, et avec la promotion d’une culture lesbienne plus androgyne et à la recherche de l’effacement des stéréotypes de genre. Les butchs et les hommes trans se retrouvent exclus des espaces lesbiens et commencent alors progressivement à penser leur rapport au genre indépendamment du lesbianisme, mettant au jour une identité masculine transsexuelle et transgenre[55].

    Cependant, tous les hommes trans ne sont bien évidemment pas attirés par les femmes : les hommes trans gays comme Lou Sullivan connaissent une errance entre le monde lesbien, dans lequel ils ne se retrouvent pas, et le monde gay qui ne les intègre qu’à la marge, les considérant encore largement comme des femmes sexuellement[56]. En outre, les psychiatres chargés de la prise en charge de leurs transitions considèrent l’homosexualité dans le genre d’arrivée comme une contre-indication à l’accès aux chirurgies ; c’est le cas de Sullivan, qui passe les dernières années de sa vie, écourtée par le SIDA, à se battre pour la reconnaissance de l’homosexualité dans les parcours de transition[57].

    L’idée d’une communauté gay, lesbienne, bi et trans unie d’une même voix n’a donc pas toujours été une évidence dans l’histoire des luttes. Cependant, il serait faux de penser que l’acronyme LGBT serait une anomalie liant des identités aux frontières et aux besoins bien distincts, car si l’on fait aujourd’hui la part des choses entre la transitude et l’homosexualité, les personnes trans ne le faisaient pas, et encore moins les législateurs et les policiers chargés de la répression de toute cette « déviance ». Considérées comme le début du mouvement de libération LGBT, les émeutes de Stonewall ont fait l’objet d’une histoire contestée entre sa popularisation médiatique centrée autour des hommes gays, d’une part, et la frustration des femmes trans* et lesbiennes de se voir effacées d’un événement qui n’avait pourtant rien de non-mixte, d’autre part. Pourtant Stonewall n’est pas la première émeute contre le harcèlement policier : on peut mentionner les émeutes du Cooper Donuts à Los Angeles en 1958, le Black Nite Brawl à Milwaukee en 1961 ou encore les émeutes de la Compton’s Cafeteria à San Francisco en 1966.

    Ce harcèlement policier se manifestait principalement au travers de contrôles d’identité, en vertu notamment d’ordonnances municipales prohibant le travestissement, entrées en vigueur entre 1848 et 1974 dans la plupart des grandes villes étasuniennes[58]. Ces ordonnances sont principalement adoptées pour viser le public homosexuel, ou du moins suspecté de l’être à une époque où la frontière entre homosexualité et transitude a bien moins de sens qu’elle n’en a aujourd’hui. À New York, par exemple, une loi spécifie qu’il est obligatoire de porter au moins trois vêtements correspondant à son « sexe », et les personnes sujettes au genre de harcèlement policier responsable du déclenchement de ces émeutes sont donc considérées comme travesties quelle que soit leur identité (personnes trans, drag-queens, drag-kings, lesbiennes butchs ou gays folles). Le quartier du Stonewall Inn est un quartier pauvre, dans lequel vivent et se retrouvent des populations particulièrement marginalisées par leur déviance de genre, mais aussi par leur statut racial et économique. La communauté LGBT qui s’y retrouve est avant tout une communauté de la rue, de sans-abris, de travailleur·ses du sexe ; et lorsque le bar est fréquenté par une clientèle majoritairement blanche, les émeutes qui s’y déclenchent, comme dans la nuit du 28 juin 1969, elles sont aussi celles d’un quartier[59].

    Le premier drapeau arc-en-ciel, gay freedom day parade de San Francisco, 1978

    Cette mixité s’observe également en France – comme c’est le cas outre-Atlantique – d’abord dans le monde de la nuit où se constitue une culture « LGBT » à part entière. Le rejet de la norme ne s’y limite pas uniquement à la sexualité, mais concerne aussi le monde militant où l’écho des émeutes de Stonewall résonne, dans la génération de Mai 68 avec un besoin croissant de dépoussiérer le militantisme homosexuel, représenté jusqu’alors par la politique de respectabilité prônée par Arcadie (voir plus haut). En rupture avec celle-ci, des lesbiennes du Mouvement de Libération des Femmes (MLF) et leurs compagnons de route gays créent en 1971 le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR), groupuscule mixte revendiquant la subversion de l’ordre hétéropatriarcal et bourgeois.

    En son sein se distingue le groupe informel des Gazolines, rassemblant des femmes trans, travestis et folles qui revendiquent l’outrance, le maquillage et l’expression d’un militantisme spontanéiste. Là aussi, on observe que d’une part la porosité des catégories de l’homosexuel, du travesti et « du » trans, et d’autre part la lutte militante contre les formes de répression des déviances vis-à-vis de l’ordre genré patriarcal, entraîne une mixité par défaut qui vient compléter des réseaux communautaires plus restreints et spécifiques aux homosexuel·les et aux personnes trans. Il ne s’agit pas de peindre ici le tableau d’une communauté LGBT unie dans ses différences, mais bien de mettre en évidence que les personnes trans étaient présentes dès le début du mouvement homosexuel contemporain, non en tant que catégorie à inclure mais plutôt en ce que les catégories elles-mêmes n’ont jamais vraiment été imperméables, et ce particulièrement aux yeux des forces conservatrices du système patriarcal.

    b – Des politiques de respectabilité homosexuelles aboutissant à une tentation d’exclure les personnes trans

    Si Stonewall a fait l’objet de disputes de parenté entre gays, lesbiennes et trans à tel point que la recherche de la personne qui aurait « jeté le premier pavé » – et surtout de son identité de genre ou orientation sexuelle – a pu constituer un débat aux enjeux dépassant la simple chronique des événements historiques[60], c’est parce que le mouvement de libération lancé par ces émeutes a immédiatement fait l’objet de privatisations tant par les militants que par les observateurs extérieurs. Les articles de presse font ainsi mention en 1969 d’une « émeute gay » sans pour autant expliquer les origines de cette émeute – ce qui aurait pourtant mis en évidence le lien avec la loi new-yorkaise imposant le port d’au moins « trois vêtements correspondant à son “sexe” ». Par ailleurs, la réduction des personnes concernées au simple qualificatif de « gay » occulte la composante raciale pourtant bien présente dans la fréquentation du quartier et dans le ciblage de la violence policière. Quant aux homosexuels bourgeois qui évitent ces milieux trop interlopes, ils perçoivent plutôt ces émeutes comme provenant d’une partie de la communauté qui, à leurs yeux, nuirait à leur revendication d’intégration[61].

    Mais Stonewall change radicalement le climat politique et met à l’agenda les luttes des minorités sexuelles et de genre. De nombreuses rencontres sont organisées et des structures militantes sont créées, mais, très vite, les personnes trans et racisées se voient refuser la parole par les organisateurs, soucieux au mieux de renvoyer une image respectable afin d’obtenir gain de cause, au pire de mettre à distance des franges de la communauté dont ils réprouvent le mode de vie. L’hostilité à laquelle font face les femmes trans de la rue comme Sylvia Rivera, travailleuse du sexe d’origine latino-américaine, les font vite déchanter quant à la possibilité de prendre part au changement social qui s’annonce. Par ailleurs la mise à l’agenda d’un sujet politique implique nécessairement l’identification et la sélection de ses composantes[62].

    Dans le cas du mouvement de libération gay et lesbien, c’est la mise en avant de l’homosexualité comme identité qui dessine, en creux, l’exclusion des personnes trans qui deviennent alors un « problème » distinct. Ce processus suggère également une priorisation de certains problèmes plutôt que d’autres, et reflète les rapports de force internes aux agents qui portent le problème public. Ainsi, le Gay Liberation Front aux États-Unis se scinde rapidement avec la création de la Gay Activists Alliance, plus centrée sur les réformes législatives et un agenda politique resserré, excluant explicitement les personnes trans. Les lesbiennes sont vite découragées par la présence élevée de gays monopolisant le discours public, et les militantes trans n’ont d’autre choix que de se recentrer, avec leur faibles moyens, sur le développement de réseaux de solidarité trans à l’extérieur du mouvement gay et lesbien.

    L’institutionnalisation du mouvement de libération gay et lesbien, conséquence des émeutes de Stonewall, s’est accompagnée dans un premier temps de l’exclusion, active ou par défaut, du sujet trans. La définition de l’orientation sexuelle comme identité commune correspond à une sélection dans le problème public posé et les revendications militantes, mais, de ce fait, va à l’encontre de dynamiques communautaires mixtes qui n’ont pourtant cessé d’exister dans la culture LGBT. Cela met en évidence la façon dont les choix politiques et stratégiques ont contribué à invisibiliser une population partageant pourtant une communauté d’existence avec les gays et les lesbiennes, et continuent d’avoir des effets sur les perceptions actuelles de la communauté. Ainsi, l’idée selon laquelle le militantisme trans ne serait qu’un ajout récent, une nouveauté, et donc d’une moindre légitimité vis-à-vis des gays et des lesbiennes, résulte en grande partie de la construction du problème public de l’homosexualité conçu comme distinct des questions liées au genre.

    c- Le retournement d’une partie des théories féministes contre les personnes trans

    À la mise à distance des personnes trans du mouvement de libération s’ajoute également le développement au sein de milieux féministes et lesbiens d’une rhétorique activement hostile à la transidentité et particulièrement aux femmes trans. Celles-ci sont présentes au sein de groupes militants lesbiens féministes en tant que femmes, comme c’est le cas de la militante et musicienne Beth Elliott, vice-présidente du groupe militant lesbien Daughters of Bilitis, ou encore Sandy Stone, ingénieure du son pour le label de musique féministe Olivia Records.

    Cependant, des tensions existent au sein de la communauté militante, notamment autour de l’expression de genre. De plus en plus de féministes font de la critique systémique des stéréotypes de genre et des injonctions à une féminité stéréotypée une critique individuelle adressée à leurs propres camarades. Dans les cercles lesbiens, le mode de couple et d’expression de soi butch/fem fait l’objet de désapprobations grandissantes, considérant les lesbiennes masculines comme suspectes de vouloir imiter les privilèges masculins contre lesquels luttent les féministes, et les lesbiennes féminines de présenter une expression de soi réactionnaire.

    Cette scrutation individuelle se porte particulièrement sur les femmes trans, considérées à tort comme exhibant des stéréotypes de féminité exacerbée, et donc réactionnaires – et ce en dépit du fait que les femmes trans présentes dans le mouvement féministe se retrouvent dans ce rejet des stéréotypes de genre et présentent une expression de soi similaire à celle de leurs camarades[63]. Si ces critiques sont adressées à toutes, elles prennent une tournure particulièrement violente à l’encontre des femmes trans qui sont considérées comme étant toujours des hommes qui, de ce fait, ne devraient pas d’être présentes – et a fortiori avoir des responsabilités – dans des organisations féministes. En France également, ces débat agitent le mouvement, notamment au sein du Front homosexuel d’action révolutionnaire, entre les Gazolines et celles qui quitteront le FHAR pour fonder les Gouines rouges, groupe de lesbiennes radicales. La rupture de ces dernières avec la mixité du FHAR est ainsi justifiée par l’opposition à la misogynie qu’elles y ressentent et qui cible en partie les Gazolines dont les « stéréotypes de la féminité » sont jugées contraire à leur vision de la révolution féministe[64]. Là encore, les femmes trans sont associées à la misogynie et font donc figure, si ce n’est d’opposantes, du moins de révélatrices des contradictions de ce féminisme.

    Dans les années 1970 aux États-Unis, la question des femmes trans se dote vite de mots et de théories justifiant le rejet et le harcèlement des militantes trans : elles sont accusées par certaines camarades d’être des hommes s’infiltrant dans le milieu féministe pour le détruire, la figure du « violeur transsexuel » se banalise dans les discours, et la non-mixité féminine se teinte progressivement de méfiance du trans. Sylvia Rivera en fait ainsi les frais lors des rencontres du Gay Activists Alliance lors desquelles, en plus de l’éloignement précautionneux des gays bourgeois à son égard, des lesbiennes qualifient ses manières d’« insulte » envers les femmes.

    Ainsi, à la politique de respectabilité bourgeoise gay s’ajoute l’hostilité frontale de certaines lesbiennes féministes. Beth Elliott et Sandy Stone subissent chacune une campagne violente de harcèlement allant jusqu’à de sérieuses menaces de mort, les poussant l’une et l’autre à se retirer de leurs organisations. Au cœur de cette campagne de harcèlement que subit Sandy Stone apparaissent deux personnages qui deviennent alors les principales théoriciennes du féminisme anti-trans : Mary Daly et Janice Raymond. Daly publie en 1978 Gyn/ecology, dans lequel elle assimile la transitude à la figure mythique du monstre de Frankenstein, ce qu’elle y analyse comme étant la tentation de « créer sans les femmes ». Selon l’historienne Alice Echols, cet ouvrage marque en outre une rupture vis-à-vis de la tradition socialiste du féminisme radical en direction d’un courant féministe « culturel », davantage tourné vers l’expérience individuelle et différentialiste[65].

    Mais si Daly pose les premières bases d’une pensée féministe dans laquelle les femmes trans sont explicitement citées comme des menaces existentielles aux femmes, c’est sa collègue Janice Raymond qui, en 1979, publie le premier ouvrage de théorie féministe consacré à une rhétorique anti-trans, intitulé L’Empire transsexuel. Elle y écrit que les femmes trans sont des agents du patriarcat dont le but est de contrôler le mouvement et les espaces lesbiens féministes, les comparant aux eunuques devant « garder » le harem pour assurer le contrôle patriarcal. Elle théorise aussi que les femmes étant un objet de fétichisation, les femmes trans ne souhaitent incarner leur genre que par un fétichisme jaloux, une « envie d’utérus » ancrée dans la psyché masculine, et qu’en devenant des femmes, toutes les femmes trans « violent le corps des femmes ». Elle développe autour une vision particulièrement essentialiste de la féminité, centrée sur le pouvoir de procréer qui, par extension, doterait les femmes de capacités créatives et spirituelles uniques à leur sexe.

    Enfin, inversion absurde, Raymond compare les chirurgies trans aux expérimentations nazies d’eugénisme racial, peignant ainsi une vision pouvant s’apparenter à un complotisme dans lequel le patriarcat, dans sa lutte millénaire pour le contrôle de l’énergie féminine, tenterait de transformer des hommes en femmes au travers d’un empire médico-chirurgical afin de contrôler la résistance féministe et de faire advenir un monde dans lequel les hommes pourraient se débarrasser des femmes dans tous les domaines, de la sexualité à la reproduction. Dans ses conclusions Raymond recommande de « faire disparaître moralement » le transsexualisme. Sans pour autant aller jusqu’à demander des interdictions légales, elle dresse les grandes lignes de ce qu’elle considère devoir être une prise en charge médicale adéquate des personnes trans : convaincre le patient de ne pas transitionner et le « soigner ». En bref, rendre impossible toute transition de genre afin de faire disparaître les personnes trans de la vie civile.

    Si elle n’est pas la plus médiatique des militantes anti-trans actuelles, Janice Raymond est toujours pertinente aujourd’hui pour comprendre les logiques de la transphobie justifiée par une certaine idée du féminisme. Son ouvrage est peu cité dans les mouvements réactionnaires, mais son esprit demeure, principalement au travers du lobbying intense visant à imposer des thérapies de conversion aux personnes trans en quête de suivi médical. On a pu en voir en France des expressions récentes à l’occasion de l’examen de la loi d’interdiction des thérapies de conversion anti-LGBT en 2022, avec l’émergence médiatique de nouvelles associations et de personnalités anti-trans qui ont tenté de retirer du texte les dispositions protégeant les personnes trans. Si, à l’époque de Raymond, le changement de sexe à l’état civil était rare et quasiment pas codifié légalement, on observe cependant une mobilisation forte contre les lois visant à faciliter une telle procédure comme récemment en Écosse[66]. Mais l’esprit des théories de Janice Raymond demeure également au travers de cette rhétorique du remplacement des femmes par les personnes trans.

    On en a des expressions actuelles que ce soit par la panique morale sur les athlètes trans qui voleraient toutes les médailles aux femmes cis – alors que seule une poignée n’a ne serait-ce que le droit de concourir –, celle sur l’augmentation des demandes de transitions de femme vers homme – augmentation qui ne fait que rejoindre le nombre moyen de transitions dans l’autre sens et qui s’explique par une visibilité et un accès à l’information récent des hommes trans – ou encore les levées de bouclier face à un supposé effacement du mot « femme ».

    Dans Les femmes de droite, Andrea Dworkin fait une analyse qui semble tout à fait pertinente du féminisme anti-trans lorsqu’elle écrit que pour les femmes conservatrices qui font de l’enfantement leur unique contribution à la société, et donc une valeur cardinale, l’homosexualité représente un monde sans femmes, et porte donc avec lui l’angoisse de leur extinction[67]. L’idéologie anti-trans de Janice Raymond témoigne de cette même peur de l’effacement qui traverse le mouvement féministe à la fin des années 1970, à la veille des années Reagan, et qui est confronté au retour de bâton conservateur et répressif contre les avancées féministes que décrit Susan Faludi dans son ouvrage Backlash. Cependant l’idéologie anti-trans, loin d’être protectrice face au backlash constitue un repli identitaire du féminisme qui ne consiste plus qu’à traquer les « mauvaises » femmes dans l’espoir de sauver les « bonnes  ».

    Le développement de théories féministes explicitement anti-trans est majoritairement un phénomène qui a lieu dans la sphère anglophone, mais cela ne signifie pas que ces théories ne se sont pas développées en France aussi. Après tout, les réseaux militants dialoguent et se rencontrent de chaque côté de l’Atlantique. L’Empire transsexuel est traduit en français en 1981 et circule sans pour autant connaître de succès massif. Sans reprendre les termes de Raymond, une poignée de féministes françaises comme Marie-Jo Bonnet expriment une opposition aux personnes trans notamment à partir des années 1990, lorsque le mouvement queer et notamment les écrits de Judith Butler sur le genre sont traduits et adaptés par les militant·es français·es. Pourtant, Butler ne parle pas de transitude dans son essai le plus cité, Trouble dans le genre, et elle a reçu de nombreuses critiques de la part de penseuses et penseurs trans pour son approche comme Jay Prosser, Vivian Namaste, Henry Rubin ou encore Stephen Whittle.

    Mais l’intérêt, pour ces féministes matérialistes[68], de critiquer les trans au travers de Butler est avant tout de placer les récits trans dans la lignée de leur opposition habituelle à toute expression de genre stéréotypée, y compris pour la subvertir – et qui, si elle existe dans le drag, n’a rien à voir avec la transitude telle que vécue quotidiennement[69]. Ainsi, le féminisme anti-trans français s’exprime entre les lignes des dissensions que portent les féministes matérialistes contre la théorie queer. L’une des seules autrices qui parle de transitude frontalement, en opposant ce phénomène à toute possibilité féministe, est Colette Chiland, citée précédemment, qui considère dans Changer de sexe, qu’une personne trans ne peut pas être féministe car selon elle la transitude ne révèle que d’une adhésion « pauvre et conformiste » aux stéréotypes de genre[70]. Selon ces féministes françaises, une féministe n’aurait donc aucun besoin de transitionner et une société débarrassée du patriarcat se débarrasserait de fait de la transitude. Elles développent une idée des personnes trans comme avatars primitifs d’une libération féministe inachevée, et méprisent donc largement leurs contributions intellectuelles.

    d-  Une galaxie anti-trans conservatrice

    Si l’idéologie anti-trans n’est pas nouvelle, les mouvements organisés autour de la défense d’une soi-disant vérité biologique, eux, ont connu un développement plus récent. La première irruption massive de ce type de discours en France remonte ainsi à l’émergence de la Manif pour Tous (LMPT) en 2013. À première vue, on pourrait croire que son militantisme ne se concentre que sur le droit des couples de même sexe à se marier et adopter, mais leurs discours portent aussi une dimension genrée très forte. La possibilité d’ouvrir l’adoption aux couples homosexuels est dénoncée sous l’angle de la défense des enfants, cheval de bataille bien connu des conservateurs, contre un embrigadement homosexuel qui les pousserait à une confusion de leur identité sexuelle. Ainsi c’est LMPT qui fait circuler l’idée d’une contamination de la France par la « théorie du genre ».

    Un des chiffons rouges agités est alors la supposée disparition des mots « père » et « mère » du code civil, et la disparition de la mention de sexe à l’état civil au profit du genre (décrit par les militants LMPT comme « homo », « hétéro », « trans », « bi » ou « autre »)[71]. Cette supposée offensive du « gender » coïncide avec la modification des programmes de SVT concernant le chapitre « masculin/féminin ». Christine Boutin s’en empare en faisant circuler une campagne montrant des nourrissons avec des phrases comme « Tu seras une femme, mon fils » et appelle à signer une pétition contre les nouveaux programmes scolaires. À l’assemblée, des députés tels que Philippe Gosselin, Virginie Duby-Muller et Hervé Mariton relaient cette idée selon laquelle le mariage pour tous annonce le gender et la fin de l’« altérité sexuelle[72] ». La réponse des porte-paroles du gouvernement PS est par ailleurs assez faible, se bornant à marteler que la théorie du genre n’existe pas mais qu’il y a des études sur le genre en sciences humaines, empêchant ainsi de penser l’articulation entre mariage pour tous et droits des trans.

    Une fois passé le vote de la loi, LMPT tente de raviver son mouvement et lui offrir une victoire en attaquant le projet des « ABCD de l’Égalité », programme pour lutter contre le sexisme à l’école. Le mouvement agite les mêmes arguments de « théorie du genre » avec une campagne agressive de défense des rôles et stéréotypes de genre traditionnels et de protection des enfants[73]. Si le mot « trans » ne figure pas dans le débat public, c’est bien la potentielle transitude des enfants qui est suggérée comme un danger civilisationnel à l’horizon. Forte de réseaux construits dans le monde catholique conservateur et auprès de psychanalystes et de juristes, aa Manif pour tous disparaît progressivement comme entité mais ses acteurs poursuivent jusqu’à aujourd’hui un travail d’opposition aux droits des personnes trans, au travers notamment de l’association Juristes pour l’enfance.

    On peut ainsi difficilement saisir la force des mouvements anti-trans actuels sans mettre en lumière la façon dont ils prennent leur appui idéologique et financier dans les institutions religieuses conservatrices. Ainsi les mouvements « anti-genre » mobilisés en Europe contre le mariage pour tous partent principalement du monde catholique. Dès la conférence mondiale sur les femmes de Pékin en 1995, le Vatican met en place un travail de surveillance et d’élaboration d’un contre-discours sur le genre, conforme à la doctrine de la « loi naturelle » qui consacre, depuis le concile Vatican II, la « vocation » féminine à enfanter. Cette « loi naturelle » devient chez Jean Paul II une « théologie du corps » qui fonde l’opposition de l’Église à la contraception et l’avortement, mais aussi à l’homosexualité, au nom de la complémentarité des sexes.

    Une poignée d’institutions est alors consacrée à alimenter cette doctrine en commentant les évolutions sociales sur la famille et le genre. Aussi, lorsque les projets de loi concernant ces sujets arrivent dans les différents pays, les opposants trouvent rapidement dans l’Église un plaidoyer politique prêt à l’emploi et un maillage de réseaux paroissiaux sur lequel s’appuyer. Aux États-Unis, c’est la Heritage Foundation, think tank d’obédience évangélique, qui est au cœur des mouvements réactionnaires racistes, climatosceptiques, anti-avortement et anti-LGBT, et qui alimente la propagande du Parti Républicain. Selon l’aveu de la militante anti-trans Bev Jackson sur Twitter, c’est cette fondation multimillionnaire qui a permis l’ancrage aux États-Unis du mouvement « gender critical »[74].

    D’une « guerre culturelle » menée par le Parti Républicain trumpiste et les médias conservateurs, les États-Unis ont aujourd’hui basculé dans une guerre ouverte. On y observe en effet un tir de barrage législatif pour interdire le travestissement, la mention de l’homosexualité ou du fait trans à l’école (en retirant de nombreux livres des bibliothèques scolaires et municipales[75]), les thérapies hormonales et chirurgicales trans, la possibilité de changer de sexe à l’état civil, ou encore en condamnant pour maltraitance infantile les parents qui soutiendraient la transition de leur enfant. On compte aujourd’hui 556 propositions de lois déposées dans 49 États, dont 80 ont déjà été adoptées[76].

    Par ailleurs, l’influence de la Heritage Foundation et des campagnes anti-trans du Parti Républicain relayées par des chaînes comme Fox News dépasse largement les frontières étasuniennes. On retrouve ainsi des militantes britanniques supposément féministes leur ayant rendu visite lors de voyages transatlantiques pour développer leur réseau[77]. Mais ces institutions politico-religieuses ne résument pas à elles seules le mouvement anti trans contemporain. En Grande-Bretagne, la culture des tabloïds comme The Sun, entraîne une surmédiatisation d’affaires marginales concernant les trans, montées en épingle avec un angle toujours sensationnaliste lié au modèle économique même de ces publications. Cette réception médiatique favorable des discours anti-trans a permis aux militantes « gender critical » d’imposer une pression politique constante de la question trans, jusqu’à la politiser hors de la presse à scandale et dans les journaux et médias traditionnels comme The Guardian et la BBC.

    Cette omniprésence médiatique du sujet trans, traité comme une menace permanente envers les femmes et la société toute entière, a un effet manifeste sur la classe politique, s’immisçant au sein du Labour party comme une ligne de clivage entre l’aile centriste de Keir Starmer et l’aile gauche corbyniste[78]. Tant par conviction que par angoisse électoraliste et rejet de l’aile gauche socialiste du Labour, dont le soutien aux droits des trans est considéré comme non-négociable, le parti de la gauche britannique, sous couvert de féminisme, se convertit peu à peu aux positions anti-trans. Enfin, dernier espace majeur du mouvement anti-trans, les forums Internet comme Mumsnet, 4th Wave Now, ou encore des groupes Facebook qui affichent comme « gender critical » ou « concerned parents ».

    Ces réseaux britanniques et états-uniens sont la source principale de la rhétorique anti trans des années 2020 en France. Des associations s’adressent aux parents, comme Ypomoni, qui propose, sous couvert d’auto-support parental, l’accès à des serveurs privés de discussion qui alimente l’angoisse que leur enfant puisse être trans. D’autres, comme l’Observatoire de la petite sirène, travaillent à construire un plaidoyer politique et médiatique, éprouvé pour la première fois à l’occasion de l’examen d’une loi visant à interdire les thérapies de conversion anti-LGBT[79].

    Les « experts » de cet observatoire ont alors entamé un lobbying pour retirer la mention de l’identité de genre de la loi et donc, dans les faits, maintenir légales les thérapies de conversion à destination des personnes trans. Enfin, des figures médiatiques comme l’ex-Femen Marguerite Stern et Dora Moutot, se revendiquant « femellistes » (idée selon laquelle les femmes sont définies uniquement par leur statut de femelle), les psychanalystes Caroline Eliacheff et Céline Masson (autrices de La fabrique de l’enfant transgenre) ou encore la sociologue de l’art Nathalie Heinich (partisane d’un « antiwokisme de gauche »), alimentent à coup de tribunes et d’interviews une attaque médiatique continue contre les personnes trans.

    La différence notable entre la France et la Grande-Bretagne est cependant que, pour l’instant, la gauche refuse dans son ensemble de se laisser aller aux paniques transphobes, cantonnant le mouvement anti-trans dans les limites de la droite et l’extrême droite. Bien que la réaction anti-trans française soit loin d’être aussi puissante qu’aux États-Unis ou au Royaume-Uni, le rapport 2023 de SOS Homophobie montre une augmentation drastique de la transphobie depuis 2021, dont les victimes sont en premier lieu les femmes trans. Si, pour l’instant, on ne voit pas poindre en France de nouvelle Manif pour tous, les personnes trans y subissent néanmoins une offensive réactionnaire à bas bruit, amplifiée encore par les médias[80].

    Conclusion

    De ce large panorama de l’histoire trans, alimenté par les connaissances récentes établies par les universitaires, nous pouvons tirer trois idées générales.

    Tout d’abord, la criminalisation des pratiques trans est un trait particulier de la culture tardive d’Europe de l’Ouest, qui s’est ensuite répandu sur plusieurs continents par le biais des empires coloniaux et qui s’est nettement durci au XIXe siècle. Le binarisme strict n’était pas courant dans les sociétés humaines, mais il est récemment devenu une norme mondialisée.

    Ainsi, l’offensive réactionnaire du XXIe siècle est le dernier avatar de ce durcissement normatif. Sa victoire aux États-Unis d’Amérique et au Royaume-Uni s’explique par les préjugés et fractures qui traversent le progressisme, car les conservateurs n’ont pas le monopole de la transphobie. La place structurante de la norme binariste dans la culture occidentale en fait un réflexe chez des personnes de toutes classes sociales et opinions. Le ciblage anti-trans tire sa puissance politique de son appui sur un préjugé largement partagé, qui fait osciller les progressistes entre apathie et résistance molle face aux reculs des droits d’une minorité méconnue. Il en découle que la haine anti-trans peut faire exploser le front de solidarité entre dominés et progressistes, d’où la nécessité politique de faire bloc avec les personnes trans, de ne lâcher aucun terrain aux réactionnaires sur ce front actif des luttes.

    Il est au contraire de la responsabilité des forces de gauche de porter un projet de société fondé sur l’égalité et la reconnaissance de la dignité de toutes les réalités humaines. Il nous faut garder à l’esprit que la hiérarchisation excluante promue par les réactionnaires a pour but principal de réserver à leur minorité privilégiée l’accès aux espaces, métiers, fonctions et pratiques socialement valorisés. L’égalité des dignités n’est donc pas seulement une question éthique, c’est avant tout une question sociale. Le projet d’égalité vise concrètement à casser les ségrégations socio-spatiales, et à briser l’accaparement par les privilégiés des fonctions, lieux et pratiques valorisés et agréables. L’égalité sociale est, en cela, un partage équitable du bon.

    Lexique

    Binariste : Conception qui consiste à voir l’humanité comme divisée entre deux sexes, les hommes et les femmes.

    Butch/Fem : Le terme “butch” (dérivé de “butcher”, ou “boucher”) désigne une expression de genre masculine. Le terme “fem” (dérivé du français “femme”) désigne une expression de genre féminine. La culture “butch/fem” dans le monde lesbien consiste en un ensemble de codes sociaux et amoureux entre lesbiennes “butch” et “fem” (incluant aussi des couples “butch-butch” et “fem-fem”) que l’on peut par exemple retrouver dépeintes dans le roman Stone Butch Blues de Leslie Feinberg. Cette culture a été fortement critiquée par certaines lesbiennes féministes, qui jugent ces relations et expressions de soi comme un simulacre d’hétérosexualité entre femmes, tandis que d’autres les considéraient au contraire comme une dénaturation et donc une remise en question de la norme hétérosexuelle.

    Drag : Performance artistique visant à mettre en scène, généralement dans le cadre d’un spectacle, les codes exagérés d’un genre (drag-queen pour le genre féminin ; drag-king pour le genre masculin).

    Féministes matérialistes :  Le féminisme matérialiste est un courant féministe reposant sur des concepts issus du marxisme, centrée notamment autour de l’analyse du patriarcat sous forme de rapports antagonistes entre « classes de sexe » (par analogie avec la classe sociale). Ce courant porte une perspective révolutionnaire dont l’aboutissement se situe dans l’abolition des classes de sexe, ou dit autrement, l’abolition du genre.

    Femmes ascètes : Expression qui désigne les femmes menant une vie de renoncement et de mortifications, consacrée à la prière.

    Moniales :  Femmes vivant dans un monastère.

    Transitude : Mot qui désigne l’ensemble des personnes trans.


  • Hommage à Bernard Pignerol – discours de Jean-Luc Mélenchon

    Ta dernière manif Bernard

    Nous sommes rassemblés ici par Bernard Pignerol.

    Il y a une semaine ont eu lieu ses obsèques. Celle du compagnon de vie, du père, du conseiller d’État, du formateur de serviteurs de la République. À présent, voici le temps des militants, celui des camarades, femmes et hommes compagnons de ses combats. Sa famille dans l’ordre de l’esprit.

    Nous avons perdu un porte-drapeau, un repère sur le chemin, un dirigeant révolutionnaire. Nous commençons à peine à vivre avec sa nouvelle forme de présence. Car il est là, nous le savons tous, nous qui avons tant de fois marché à ses côtés. Et, avec lui, les mânes de nos absents.

    La mort

    Pourtant la mort nous l’a pris. Nous avons crié en silence !  Les grande portes grises ouvertes pour ce passage sont encore entrebâillées. 

    Je te vois, Bernard, dans les brumes lumineuses du néant lointain. Voici ta haute stature, voici ton pas solennel, et si tu tournes la tête de notre côté, je vois ton sourire et tes larmes au bord des yeux. Car tu nous aimais et il t’en a cuit de nous quitter. Comme il nous en coûterait de voir ta silhouette s’effacer sur ce chemin de la mémoire où tu marches désormais, dans notre esprit, sans ce moment encore ensemble. 

    Présence

    Proches ou lointains, unis comme nous le sommes, maintenant notre longue marche commune nous conduit devant ce mur. Le Mur des Fédérés communards. Le Mur des espérances, que l’ennemi a cru pouvoir éteindre à coups de fusils. Mais surtout le mur et nous, comme les deux parts du symbole du combat contre la mort par tous ceux qui continuent la lutte.

    Ce mur, devant lequel tu parais à nos côtés à cet instant, toi qu’on peut croire absent désormais, mais qui siège au tribunal de nos consciences à présent, comme pour un appel en nous. 

    Tu sais, à l’aube, se lève, encore et toujours, le soleil à jamais invaincu.  Et nous voici autour de toi, Bernard, forts de l’invincible patience de notre cause, dont la possibilité de la victoire justifie l’inépuisable espoir.

    Voici, avec toi Bernard, comme un écho résonnant aux cris des temps d’insurrection, la forêt de nos poings levés, les vagues de nos drapeaux rouges, la houle de nos cohortes en foules toujours renouvelées, dont nous sommes à cet instant l’humble détachement avancé.

    C’est ta dernière manif, Bernard. As-tu entendu nos chants ? Sens-tu nos regards sur ta photo et dans nos souvenirs ?  Notre engagement commun crée la force de cette communion.            

    L’engagement

    Nous sommes venus te célébrer, Bernard. C’est-à-dire célébrer tout ce dont tu as été l’infatigable Sisyphe, toujours heureux, tout au long des saisons de ta vie. 

    Tu as été militant trotskiste, et tu n’as jamais déjugé ton engagement communiste, à l’heure où tu défendais les biens communs de l’Humanité contre les profiteurs qui les accapare et les saccage. 

    Tu as été fondateur de SOS Racisme, et tu n’as jamais relâché ton combat pour l’égalité de la dignité humaine et la volonté d’aider à naitre ce peuple humain, universel et créole, dont tu voulais être membre.

    Tu as été socialiste, et tu n’as jamais renié ce que Jaurès a dit contre le capitalisme et pour cette république sociale débarrassée du capitalisme.

    Tu es un de la toute petite équipe des fondateurs du mouvement Insoumis, assumant la tâche d’ambassadeur partout où il fallait commencer des combats ou négocier des armistices.

    Tu étais aussi mon conseiller spécial du temps où nous étions ministres, et quand on te demandait en quoi cela consistait, tu répondais avec justesse et humour : « je donne des conseils spéciaux ».

    L’engagement politique insoumis est une course de fond dans la vie en terrains de toute sorte, en montée et en descente. Bien sûr, ton engagement, Bernard, se décrit par son contenu, ses mots d’ordre, son programme.

    Il est fait de rites, de campagnes politiques, de solidarité, et de frontières infranchissables, mais il en dit davantage. L’univers infini reste silencieux.

    Ni lui, ni les hasards qui nous ont fait naitre, ne nous disent la direction ou bien le sens de ce qu’il faut faire pour bien faire, au moins pour entrer en harmonie avec la beauté du monde, au moins pour satisfaire le goût de vivre qui nous anime. Sisyphe, alors, ne peut plus se contenter de pousser son rocher, vain et gris dans la nuit sans étoiles. 

    Tu as su, Bernard, le fin mot. Le sens vient de nous. Il vient du lien aux autres. Il vient de l’harmonie espérée si nos œuvres aboutissent. Il vient du combat, père de toute chose. 

    La mort est le triomphe de l’absurde, si on la laisse entrer à petit pas, si on lui ouvre la porte de l’indifférence, de la résignation, de l’abandon de son poste de combat. 

    C’est vrai, Bernard, ton engagement politique t’a coûté de vains honneurs, et tu as été parfois privé des reconnaissances ridicules de la bonne société et victime de ses ineptes vengeances. Mais dans ton engagement révolutionnaire, tu n’as jamais abdiqué l’honneur d’être une cible.

    Pour toi, pour nous, l’engagement politique dans l’humanisme radical qui nous anime n’est pas un sacrifice, mais un acte de construction de soi. Il proclame, il prouve notre décision de vivre librement, c’est-à-dire en accord avec les décisions libres de notre conscience. Et, alors, commence l’harmonie du sens que tu as donné à ta vie, par le combat que cette conscience t’a ordonné, le combat que nous menons, le tien, le mien, le nôtre. Et cette concordance des temps de l’esprit et de ses exigences est notre vertu.

    Alors oui, Sisyphe peut être heureux. Car, maintenant, te voici devenu ce Prométhée qui a donné le feu aux humains.

    Amitié

    Amis qui m’écoutez. Lui et nous, nous avons été heureux ensemble.

    Aussitôt rendu au bout du chemin, Bernard nous a dit adieu. Son dernier message, envoyé en pleine conscience, quinze heures avant sa mort, vous était destiné. Il porte un seul mot : « affection ».

    Vous êtes tous là, et les absents aussi bien sûr, parce que la mort nous a parlé, bien sûr, parce Bernard Pignerol est un de nos chefs de file et que nous n’abandonnons jamais les nôtres, ni dans la vie, ni dans la mort. Mais ce n’est pas tout.

    Amis, vous êtes nombreux qui avez connu le bonheur d’un coup de foudre amoureux. Alors, vous saurez de quoi je parle : Bernard déclenchait des coups de foudres d’amitié. On ne pouvait plus se sentir heureux sans elle, sans l’amitié qu’il nous portait, l’amitié, libératrice, sans aucune des préfigurations que comporte la distribution des rôles familiaux, l’amitié comme un amour sans enjeux, sans consommation de l’autre, l’amitié comme pure certitude d’affection, sans objet, sans destination, sans raisons à fournir, sans fin, sans condition. Juste une lumière. Juste une douceur toujours disponible.

    Viens, Bernard, tiens-nous la main une fois encore. Viens, n’enlève pas tes lunettes comme tu le fais quand il faut se préparer à se battre. Tu ris !

    Bernard, tiens-moi par l’épaule comme ce jour où le tribunal de Bobigny nous honora de sa décoration pour rébellion officielle et outrage à une autorité que nous méprisons.

    Bernard, pose ta main devant toi sur cette feuille de papier, là où tu as écrit la liste des membres de l’antenne présidentielle, celle que nous avions prévu de mettre en place entre les deux tours de 2022. 

    Bernard, Bernard, regarde autour de nous toutes les générations de ton combat, regarde aussi ces jeunes visages déterminés.

    La besogne est faite, l’ouvrage est à sa place, les consignes courent sur les rangs. Nos cohortes s’animent, le chant volera de bouche en bouche. Rien n’aura été fait en vain. Tout ton effort a produit son fruit.

    La chaîne va se reformer, chacun la main en soutien sur celui qui marche devant, chacun protégeant celui qui suit.

    Bernard, demain, le matin va venir. Le soleil va se lever sur un monde neuf. Je vois tes yeux, j’entends ta voix. Tout est en ordre.

    La mort n’a pas vaincu.

  • Hommage à Bernard Pignerol – discours de Clémence Guetté

    Chers amis, chers camarades,

    Nous sommes aujourd’hui réunis autour de Bernard. Votre présence nombreuse témoigne de l’importance qu’il a eu, qu’il a, qu’il aura toujours pour nous, Insoumis, hommes et femmes engagés, partisans de la justice et de l’égalité de tous horizons.

    Engagements

    Dans les hommages publics qui ont salué sa mémoire, Bernard a été décrit comme « l’énarque de la France insoumise » ou « le conseiller d’État de Jean-Luc Mélenchon ». Si réducteurs soient ces épitaphes, ils disent tout de même quelque chose de ce qu’il a apporté à notre camp.

    Bernard était de ceux qui, fuyant lumières et postes aux noms ronflants, ont bâti la crédibilité et le sérieux de notre famille, la possibilité concrète d’une transformation radicale du monde.   

    Pour beaucoup d’entre nous ici, il était aussi un camarade, un compagnon de route, un ami. 

    J’évoquerai pour ma part le combat mené par Bernard aux côtés de l’insoumission. Je laisserai à d’autres après moi l’occasion de pouvoir dire, forcément trop brièvement, les autres vies de Bernard, révolutionnaire aux milles causes. 

    Son parcours est pionnier, singulier et unique. Il est aussi celui d’innombrables des nôtres. Son combat, humaniste et socialiste, est l’une des racines du mouvement composite et uni que nous formons. 

    Bâtisseur de réseaux

    Bernard a accompagné notre longue histoire : au Parti de Gauche, puis au mouvement insoumis, dès sa fondation. 

    Il y a construit le réseau Article 15, nommé après celui de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 qui stipule que « la Société a le droit de demander compte à tout Agent public de son administration ». Des hauts fonctionnaires de tous ministères ont ainsi contribué à bâtir notre programme, à affermir nos propositions. Fonctionnaires-citoyens, au service de l’intérêt général, réunis grâce à Bernard.

    En regardant cela a posteriori, depuis notre rôle désormais de puissante force d’alternative au libéralisme autoritaire, on pourrait être tenté de saluer un peu vite tout cela comme une tâche utile accomplie au service de notre cause.

    Mais il faut prendre toute la mesure de ce dont on parle : faire venir à nous des intellectuels, des hauts fonctionnaires, des universitaires, leur proposer de nous aider à construire un programme aussi ambitieux, tout cela ne relevait pas d’une évidence.

    Alors que nous lancions un mouvement à partir de rien, alors que la gauche avait été abîmée par les trahisons, et menacée d’être rayée de la carte politique du pays, patiemment, délicatement, Bernard nouait des liens permettant d’établir la confiance.

    C’est notamment à sa discrétion, à son inspiration, que l’on doit cet accomplissement inédit pour notre camp. Cette œuvre de construction méthodique pour faire émerger et enraciner un programme de rupture à vocation majoritaire. 

    Président-fondateur de l’Institut La Boétie

    Plus tard, en 2019, nous, Insoumis, avons décidé de nous doter d’une fondation, adossée au mouvement. C’est Bernard qui, dès lors, a pris en charge la tâche de bâtir ce qui allait devenir l’Institut La Boétie.

    Patiemment toujours, dans l’ombre encore, alors que nous étions tous affairés à batailler, déjà ici contre une réforme des retraites, là à préparer les prochaines élections ou à réagir à la pandémie, lui, avec son travail et son intelligence, a posé les premières pierres d’un des outils nécessaires pour mener la bataille idéologique, dont nous déployons aujourd’hui toute la force. 

    Sans Bernard Pignerol, l’Institut La Boétie n’existerait pas. Il était, est, et sera toujours son président-fondateur. Il n’y a que quelques mois de cela, lors de la séance inaugurale de l’Institut, il était, pour une fois, au pupitre, puisque c’est à lui que revenait la tâche de présenter notre Conseil scientifique, composé d’intellectuels de haut niveau, reconnus partout dans le monde, et représentant la vigueur de la pensée critique contemporaine.

    Cette fondation, grâce à Bernard, est devenue le fer de lance de la bataille des idées que nous menons. Confier à un homme la responsabilité de mettre sur pied l’organe du combat et de la formation idéologique dit beaucoup de la valeur qu’il avait aux yeux de celles et ceux qui lui ont donné cette tâche. Mener la bataille idéologique, c’est ouvrir de nouveaux fronts, creuser de nouvelles tranchées. C’est aussi savoir tenir bon. Ne pas baisser les bras, ne pas laisser tomber quand on se sent seuls face à l’oligarchie coalisée. Savoir aussi entrevoir lorsque l’on est majoritaire et que l’on doit avancer, pour mobiliser, pour gagner.

    L’institut la Boétie, grâce à Bernard, n’est pas un à-côté de l’insoumission. C’est une nouvelle étape. À partir des riches traditions intellectuelles, philosophiques et politiques qui composent notre mouvement, il s’agit de mettre en musique une nouvelle doctrine révolutionnaire, cohérente, au service de la révolution citoyenne au 21e siècle. 

    Militant omniprésent

    Bien au-delà des quelques titres qu’il a parfois acceptés, Bernard a été là pour nombre d’entre nous, chaque fois qu’on avait besoin de lui. Chaque fois que l’on savait que son aide, sa loyauté, sa fraternité, son expertise pouvaient aider nos combats. Quand il y avait un doute sur la faisabilité d’une ligne du programme, quand il fallait participer et venir renforcer notre service d’ordre, quand il y a eu besoin de mettre en place le groupe parlementaire en 2017, et à tant d’autres moments dont beaucoup ici, depuis leurs postes de combat passés ou présents, pourront témoigner.

    Chaque insoumis, sans le savoir, doit quelque chose à Bernard. Beaucoup ici ne le savent que trop bien, blessés d’avoir perdu un camarade ayant participé de leur formation militante et idéologique.

    Martyr de la cause

    Il faudra désormais faire sans lui. Comme Bruno, comme François il y a quelques années, comme tant d’autres partout en France, il rejoint la trop longue liste de celles et ceux qui ont bataillé avec nous, ont construit l’insoumission, auraient dû être avec nous pour mettre en œuvre notre programme le jour venu, et ne pourront pas en être.

    Bernard a entraîné tant d’autres dans notre combat. Il a ouvert, avec nous, une voie. Celle d’un mouvement de masse, sérieux, solide, crédible. Sans jamais renoncer à un pouce de notre volonté de changer radicalement cette société injuste, qui brise les corps et les vies, jusqu’à la mort. 

    Aujourd’hui, nous sommes à quelques jours de la date à laquelle nous commémorons chaque année la mémoire de François Delapierre. Nous reviendrons aussi nous souvenir de Bernard. Comme amis, comme insoumis. 

    Notre mouvement, chacun de nous, ne doit jamais oublier ce que notre force doit à quelques hommes et quelques femmes. Ils et elles ont su agir, organiser, décider, guider. Dans les moments où tout semble perdu, comme dans les moments où la victoire est à notre portée. 

    Nous devrons toujours honorer nos morts. Et avec eux, grâce à ce qu’ils nous ont laissé, combattre, jusqu’à la victoire.