Blog

  • Point de conjoncture #1 – 11 avril 2023

    Inflation : la hausse des prix s’installe dans la durée, nourrie par les profits

    L’inflation repart à la hausse, après un léger ralentissement fin 2022.

    L’indicateur mis en avant par l’Insee[1] et repris par les médias, l’indice des prix à la consommation (IPC), affiche en février une hausse de 6,3 % sur un an. C’est le chiffre qui sert de base aux indexations du SMIC, de l’indice des loyers et de plusieurs prestations sociales. Mais ce chiffre est en réalité minimisé[2].

    Selon l’indice des prix à la consommation harmonisée (IPCH), qui serait un meilleur indicateur car il n’inclut que les prix des produits de consommation payés effectivement par les ménages[3], l’inflation affiche une hausse de 7,3 % sur un an, un taux inédit depuis le début des années 1980. Son léger ralentissement en mars, à +6,6 %[4], s’explique intégralement par un freinage de la hausse des prix de l’énergie[5], alors que les autres prix, notamment ceux des produits alimentaires, continuent à grimper au même rythme voire davantage.

    L’inflation se généralise et devient plus structurelle que conjoncturelle. L’inflation sur l’énergie, attribuable au contexte de la guerre en Ukraine, est en baisse. L’inflation dite « sous-jacente »[6] augmente sur l’ensemble du premier semestre 2023 et devrait dépasser l’inflation d’ensemble à partir de mars. Cela atteste d’une inflation non plus sectorielle et passagère mais durable et généralisée. 

    La hausse des prix est tirée par la hausse des profits, notamment dans les secteurs liés à l’énergie, au fret international et dans l’industrie agroalimentaire. Au quatrième trimestre 2022, l’augmentation des profits des entreprises est responsable de 60 % de l’inflation par rapport au trimestre précédent, contre seulement 30 % pour les salaires et 10 % pour le coût des achats intermédiaires.

    L’inflation sur les prix alimentaires grimpe à 15,8 % en mars, dopée avant tout par les profits de l’industrie agroalimentaire (voir focus ci-après).

    La hausse des prix alimentaires affecte en premier lieu les familles les plus pauvres. En effet, les ménages ne sont pas égaux devant l’inflation, et ces inégalités s’accentuent. Ainsi, l’inflation est plus forte pour les ménages les plus pauvres, pour ceux vivant dans les communes rurales ou de petite taille, et pour les plus âgés d’entre eux. En  janvier 2023, l’écart entre l’inflation subie par les ménages les plus touchés et ceux les plus épargnés pouvait atteindre jusqu’à deux points.

    Salaires : la chute se poursuit

    Au quatrième trimestre 2022, les salaires réels continuent à baisser de façon importante.

    Selon les données publiées par la Direction de l’animation de la recherche et des études statistiques (Dares), le salaire mensuel de base moyen a augmenté de 3,9 %[7], contre une hausse des prix (IPCH) sur un an de 6,7 % en décembre 2022[8]. Les salaires augmentent donc à peu près deux fois moins vite que les prix. 

    L’Insee anticipe début 2023 que les salaires réels continueront à baisser, avec une diminution de 2,8 % du salaire moyen réel par tête entre l’été 2022 et l’été 2023.

    Graphique 1 : Évolution du salaire mensuel de base corrigé de l’inflation

    Source : Insee et Dares (calculs de l’auteur).

    Le gouvernement met en avant l’instauration d’une « prime de partage de la valeur » comme solution supposée pour les salariés. Mais les chiffres démontrent qu’il n’en est rien : la prime profite à moins de 20 % des salariés, pour un montant moyen de 806 euros, très en dessous du montant maximal défiscalisé et exonéré de cotisations sociales (3 000 euros, voire 6 000 en cas d’accord d’intéressement).

    Pire : l’Insee estime que 30 % de ces « primes » ont été versées à la place d’augmentations de salaire pérennes[9]. Les entreprises ont ainsi bénéficié d’un effet d’aubaine au détriment des caisses de la Sécurité sociale, de l’État et des salariés. Entre juillet et décembre 2022, le gouvernement a donc empêché une augmentation durable des salaires de 1,2 milliard d’euros.

    Pouvoir d’achat : la majorité de la population s’appauvrit, les plus riches continuent d’engranger

    Le pouvoir d’achat des ménages est en baisse de 0,2 % en moyenne en 2022, selon l’Insee[10].

    Ce chiffre marque l’échec de la politique des « chèques »[11] : s’ils ont pu contribuer à amortir le choc pour une partie des ménages les plus pauvres, ils constituent uniquement des politiques ponctuelles, alors que les politiques en faveur des plus riches sont, elles, structurelles.

    Au quatrième trimestre 2022, le pouvoir d’achat a augmenté de 0,8 %, mais essentiellement du fait de mesures fiscales qui bénéficient aux ménages les plus riches, comme la baisse de la taxe d’habitation pour 20 % des ménages les plus riches.

    L’Insee prévoit une nouvelle baisse importante du pouvoir d’achat pour les deux premiers trimestres de 2023 (-0,8 % à chaque trimestre), du fait de la poursuite de l’inflation et de la levée de certaines aides ponctuelles comme le chèque énergie exceptionnel pour 2022.

    Cette baisse de pouvoir d’achat touchera moins les plus riches et conduira à renforcer les inégalités : les revenus issus de la propriété, perçus essentiellement par les plus riches, augmenteront eux de 7 % (après +8,8 % en 2022), tandis que les salaires réels baisseront (-2,8 %) et les prestations sociales stagneront (+1 %).

    Emploi : derrière des chiffres dopés, l’emploi stagne et se précarise

    La création d’emplois ralentit fortement. L’Insee[12] constate des créations nettes d’emplois beaucoup plus faibles qu’en 2022 : 43 000 au premier semestre 2023, après 148 000 au deuxième semestre 2022 et 229 000 au premier semestre 2022.

    De plus, ces créations d’emplois ne disent rien de la qualité des emplois. La hausse des contrats d’apprentissage, sous l’effet de subventions massives qui rendent l’embauche d’un apprenti quasiment gratuite la première année, représente par exemple entre un quart et la moitié des emplois créés depuis la crise sanitaire.

    Pendant ce temps, la productivité horaire, c’est à dire la quantité de richesse créée par heure de travail, a chuté de près de 7 % en deux ans[13]. L’Insee prévoit qu’elle continuera à stagner début 2023.

    Le pays crée donc plus d’emplois que de richesses : il y a dès lors moins à se partager. Cela crée une tension supplémentaire sur la répartition de la valeur entre travail et capital, qui ne peut se résoudre que par la diminution des profits, la diminution de la masse salariale, ou l’augmentation des prix. Les entreprises ayant massivement déjà augmenté leurs prix et compressé les salaires pour continuer à augmenter leurs profits malgré cette baisse de la productivité, le prochain levier qu’elles activeront pourrait être celui des réductions d’effectifs.  

    Croissance : l’activité économique à l’arrêt

    La croissance du produit intérieur brut (PIB) est au point mort : elle s’établit au quatrième trimestre 2022 à +0,1 %. Bien que la croissance pour la croissance ne soit pas un objectif en soi, dans le détail, la situation économique apparaît particulièrement alarmante.

    Ainsi, du fait d’une baisse de la consommation des ménages de 1,2 %, la demande intérieure chute : sa contribution à l’évolution du PIB est négative, à -0,6 point. Il faut noter que la consommation alimentaire en volume a reculé de 4,7 % en 2022. Face à la crise du pouvoir d’achat, les ménages sont en train de couper dans des dépenses essentielles, signe de la fragilité de la situation économique.

    Seules la baisse des importations et l’augmentation des stocks permet d’amortir cette chute. Ainsi, un éventuel déstockage combiné à l’impact des grèves pourrait aboutir à une baisse du PIB au premier semestre, actuellement prévu en très légère hausse par l’Insee[14] : 0,1 % au premier trimestre et 0,2 % au deuxième trimestre.

    Taux de marge[15] : les profits des entreprises progressent

    Le taux de marge des entreprises est en hausse : 32,4 % au quatrième trimestre 2022, contre 31,9 % au troisième trimestre[16].

    Cette hausse est particulièrement remarquable dans les secteurs qui ont bien profité de la crise. Dans la branche composée des secteurs de l’énergie de l’eau et des déchets, il connaît même un nouveau rebond. Il fléchit légèrement dans les transports et reste stratosphérique dans l’industrie pétrolière (branche cokéfaction et raffinage).

    L’Insee prévoit que cette hausse va se poursuivre début 2023, avec un taux de marge à 33,2 % au premier trimestre et 33,5 % au deuxième trimestre, en raison de la poursuite de la baisse des salaires réels et de celle des impôts de production (cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises ou CVAE).

    Graphique 2 : Évolution du taux de marge par secteur

    Source : Insee.

    Graphique 3 : Évolution du taux de marge de la branche cokéfaction – raffinage

    Source : Insee.

    Marchés et politique monétaire : la crise bancaire menace

    La prétendue lutte contre l’inflation entraîne une crise financière. Depuis plusieurs mois, les banques centrales augmentent drastiquement leurs taux directeurs[17] pour tenter de réduire l’inflation. Cette réponse est vaine car elle suppose que l’inflation provient d’un excès de masse monétaire qu’il faudrait réduire en diminuant les crédits accordés par les banques. En réalité, l’inflation est alimentée par une boucle prix-profits[18]. Depuis juillet 2022, la Banque centrale européenne (BCE) a augmenté de 350 points de base ses taux directeurs : le taux de « facilité de prêt marginal », qui rémunère les emprunts de court terme effectués auprès de la banque centrale, est passé de 0,25 % à 3,75 %.

    Conséquence de cette hausse des taux : les obligations d’État[19] émises auparavant, dans un contexte où les taux étaient plus bas, perdent de leur valeur. En effet, quand les taux augmentent, la valeur des obligations déjà émises baisse, car les investisseurs préfèrent acheter les obligations nouvellement émises, dont la rémunération est plus élevée. Ils vendent alors les obligations plus anciennes, faisant baisser leur valeur de marché. Or, les acteurs financiers, comme les banques, détiennent beaucoup de ce type d’obligations. Lorsque leurs clients effectuent des retraits importants, les acteurs financiers sont obligés de vendre leurs obligations, et font donc des pertes.

    C’est pourquoi les banques les plus fragiles, comme la Silicon Valley Bank (SVB), dont les bons du Trésor étaient le placement favori, ou bien le Crédit Suisse, dont la mauvaise santé est ancienne, se retrouvent aujourd’hui en grande difficulté.

    Le dilemme pour les banques centrales est le suivant : poursuivre leur lutte (inefficace) contre l’inflation ou assurer la stabilité du système financier. Poursuivre la hausse des taux d’intérêt risque d’accroître le nombre de faillites bancaires et de mettre en péril la sphère financière, mais aussi l’économie réelle, ce qui conduirait à des renflouements massifs dont le coût budgétaire pèserait ensuite principalement sur les travailleurs. En renonçant à augmenter les taux, les banques centrales abandonneraient leur objectif affiché de lutte contre l’inflation.

    La FED, banque centrale des États-Unis, et la BCE ont pour le moment fait leur choix : poursuivre des hausses de taux contre-productives, quitte à freiner l’économie et continuer à fragiliser les banques. En faisant ce choix de « refroidir l’économie », elles prennent consciemment le risque de créer une récession pour « combattre » l’inflation, plutôt que d’agir en faveur d’une augmentation des salaires qui favoriserait la demande et annulerait l’effet négatif de l’inflation sur le pouvoir d’achat.

    Ces débats occultent l’enjeu central des politiques monétaires aujourd’hui. Les banques centrales devraient rompre avec le principe qu’elles se sont auto-imposées de « neutralité de marché », au nom duquel leurs interventions (achats, prêts, etc.) ne doivent rien changer à la répartition de l’argent sur les marchés financiers. Au contraire, elles devraient canaliser les ressources en direction des investissements en faveur de la bifurcation écologique et sociale et cesser de financer les entreprises polluantes, plutôt que de ralentir l’économie sous le prétexte fallacieux de lutte contre l’inflation.

    Focus : une hausse des prix alimentaires dopée par les profits de l’industrie agroalimentaire

    Au quatrième trimestre 2022, le taux de marge de l’industrie agroalimentaire s’envole.

    Graphique 4 : Évolution du taux de marge et de l’excédent brut d’exploitation de l’industrie agroalimentaire

    Source : Insee.

    L’évolution de la répartition entre profits et salaires pour la branche agroalimentaire est particulièrement spectaculaire.

    Entre les quatrièmes trimestres 2021 et 2022, les profits du secteur ont doublé (passant de 3 à 6 milliards), tandis que la rémunération des salariés du secteur n’a augmenté que de 3 % (de 6,7 à 6,9 milliards).

    La hausse de 19,5 % des prix de production des biens agroalimentaires entre les quatrièmes trimestres 2021 et 2022 est donc due :

    • à la hausse des coûts de production liée aux prix des intrants (produits agricoles, électricité…) pour 59 % ;
    • à la hausse des profits de l’industrie agroalimentaire pour 36 % ;
    • à la hausse des salaires et impôts nets sur la production pour 5 %.

    Au second semestre 2022, la contribution des profits de l’agroalimentaire à la hausse des prix de production monte même à 51 %, les consommations intermédiaires pesant pour 47 % et les salaires et impôts nets sur la production pour 2 %.

    Loin d’amortir la hausse des prix des biens agricoles (prix qui, d’ailleurs, refluent depuis mai 2022), les profits de l’industrie agroalimentaire s’envolent et contribuent fortement à la hausse des prix des biens alimentaires, comme nous l’avions démontré dans une note précédente[20].

    Graphique 5 : Contributions à la hausse des prix de production des produits alimentaires en 2022

    Source : Insee (calculs de l’auteur).

    Graphique 6 : Contributions à la hausse des prix de production des produits alimentaires au second semestre 2022

    Source : Insee (calculs de l’auteur).

    Pour en savoir plus, retrouvez les détails de la méthodologie de cette note :
    Télécharger l’annexe méthodologique
    Télécharger le fichier de calculs

  • Les enjeux de la bataille des idées : hégémonie, idéologie et contre-offensive

    Table-ronde organisée par le département de philosophie. Retransmise en direct sur YouTube.

    La notion de bataille des idées est un lieu commun du débat politique. Pour la gauche de rupture, ce combat a pour cible les idées néolibérales et les idées d’extrême-droite. Comment comprendre leur impact et contrer leur déferlement ?

    Il faut bien sûr s’arrêter sur le rôle de ces discours, sur leur origine, sur leur enracinement dans les réalités sociales et leur diffusion y compris institutionnelle (les médias dominants, les programmes scolaires, les injonctions y compris corporelles, etc.). Mais comprendre leur puissance, c’est aussi mesurer leurs limites, c’est entreprendre de leur opposer une alternative sociale et politique en acte, et pas seulement une autre vision du monde.

    Combattre l’idéologie dominante et ses effets mortifères, c’est faire exister une culture collective en prise sur nos luttes et nos aspirations, construire des médias alternatifs et de résistance, développer des savoirs partagés, organiser des collectifs, des lieux de débat et de formation. C’est sous cet angle inventif et combatif que les questions de l’hégémonie et de la contre-offensive prennent tout leur sens.

    Cet échange associera Laurence De Cock, historienne et enseignante, Yohann Douet, philosophe et spécialiste d’Antonio Gramsci, Isabelle Garo, philosophe et co-animatrice du département de philosophie, Ugo Palheta, sociologue et co-directeur de la publication de la revue Contretemps, Benoît Schneckenburger, philosophe et co-animateur du département de philosophie.

  • Chaire de Cédric Durand : critique du capitalisme numérique #2

    Cette conférence est la deuxième d’une série de trois conférences données par Cédric Durand, titulaire de la chaire d’économie de l’Institut La Boétie, consacrée à la critique du capitalisme numérique.

    La monopolisation intellectuelle à l’heure des Big tech

    Scientia potentia est, le savoir c’est le pouvoir. Le vieil adage prend un tour sinistre dans notre époque de monopolisation intellectuelle. À partir des années 1980, un mouvement d’extension et de durcissement des droits de propriété intellectuelle (droits d’auteur, brevets, etc.) part des Etats-Unis pour se propager au monde entier.

    C’est une évolution contestée sur le plan théorique jusque dans les rangs néolibéraux. Mais en pratique, ce sont les pays en développement épaulés par des réseaux d’activistes qui, dans des domaines comme la santé, s’opposent à ces « nouvelles enclosures », un terme utilisé par analogie à la clôture des terres communales à la fin de l’époque féodale.

    La privatisation juridique de la connaissance a des effets délétères en termes d’inégalités, de frein aux investissements et de blocage de l’innovation. Mais elle ne représente pas la forme la plus puissante de monopolisation intellectuelle contemporaine. En prenant le contrôle des réseaux d’innovation, en accumulant des données, en centralisant les compétences dans le domaine de la production des connaissances et de la gestion de l’information, les Big Tech sont devenus de nouveaux monopolistes.

    À l’heure des Big Data et de l’apprentissage machinique, l’évaporation de la concurrence va de pair avec une nouvelle stratification du tissu économique et social et une remise en cause de la souveraineté des États qui appellent des réponses politiques d’un nouveau type.

  • Chaire de David Harvey  #2 : dialogue avec Jean-Luc Mélenchon

    Cette conférence est la seconde organisée par le département de géographie de l’Institut La Boétie, dans le cadre de ses chaires, à l’occasion de la venue exceptionnelle de David Harvey en France.

    David Harvey est un géographe britannique. Il est le fondateur de la géographie critique et à l’origine de la première lecture spatiale de la théorie marxiste. Aujourd’hui, géographe le plus cité du monde, il est une référence pour plusieurs générations d’intellectuels à travers le monde entier.

    Après avoir présenté dans une première conférence le 8 avril 2023 sa théorie sur la géographie du capital, il dialoguera avec Jean-Luc Mélenchon, co-président de l’Institut La Boétie et ancien candidat à l’élection présidentielle.

    Dans cet échange exceptionnel et inédit, se mêleront pensée critique théorique et de l’action politique transformatrice. Les deux évoqueront ensemble de nombreux sujets comme leurs conceptions de la ville, la crise du néolibéralisme, la place de l’État, l’état de la gauche et des mouvements sociaux en Europe et dans le monde

  • Chaire de David Harvey  #1 : La géographie du capital

    Cette conférence est le premier événement d’une série de deux organisés par le département de géographie de l’Institut La Boétie, dans le cadre de ses chaires, à l’occasion de la venue exceptionnelle de David Harvey en France. Elle sera retransmise en direct sur notre chaîne YouTube.

    David Harvey est un géographe britannique. Il est le fondateur de la géographie critique et à l’origine de la première lecture spatiale de la théorie marxiste. Aujourd’hui, géographe le plus cité du monde, il est une référence pour plusieurs générations d’intellectuels à travers le monde entier. 

    Dans cette conférence dédiée à la géographie du capital, David Harvey présentera les principaux éléments qu’il développe depuis plus de quarante ans sur la production de l’espace par le capitalisme. Cet exposé pourra le conduire à revenir sur différents processus urbains, sur les relations entre centre et périphéries, ou encore sur l’impérialisme.

  • C’est le moment d’une démocratisation des retraites

    Cette tribune, initiée par Jean-Luc Mélenchon et Clémence Guetté, co-présidents de l’Institut La Boétie, est parue dans Libération le vendredi 31 mars 2023.

    « Et les retraites, elles sont à qui ? Elles sont à nous ! » scandent depuis plus de deux mois les Français mobilisés, dans les cortèges les plus amples recensés en France depuis une cinquantaine d’années.

    Ils parlent vrai ! La Sécurité sociale, dont le régime de retraites par répartition est une des branches, a été créée à la Libération comme une institution du monde du travail, gérée démocratiquement par ses cotisants. A l’époque, diverses professions comme les paysans ou les artisans refusèrent l’intégration et créèrent leur propre système. Tous ont par la suite fini par demander leur intégration, tout en maintenant des systèmes complémentaires séparés qui interrogent.

    Le régime général devait être administré par les représentants élus des cotisants : et ce fut bien le cas de 1945 à 1967, puis à nouveau en 1983. Depuis : pas d’élection. Mais le conseil d’administration, composé de syndicalistes ouvriers et patronaux, existe toujours, se renouvelant par cooptation. Le Medef, introduit de force initialement dans cette gestion, redoute en effet une élection qui verrait son hégémonie disputée par d’autres organisations patronales, comme en 1962, où un tiers des représentants patronaux furent élus contre le Medef de l’époque, le CNPF.

    Aujourd’hui, le projet de retraite à 64 ans d’Emmanuel Macron est dans une impasse. Le vol, pour tout le monde, de deux ans de vie libérée des contraintes de l’emploi salarié n’a pas trouvé de majorité parlementaire. Mais une écrasante majorité populaire se dresse pour l’empêcher. Le monarque présidentiel invoque pour se légitimer une élection présidentielle, pourtant remportée dans un vote par défaut. Quant à l’élection législative suivante, il l’a perdue.

    Son entêtement, qui est directement responsable de bloquer tout le pays, repose la question des institutions qui rendent possible ce comportement et toute la dérive autoritaire qui l’accompagne. L’exigence d’une VIe République démocratique est reposée. Mais elle doit prendre place dans un renouveau général de la démocratie en France. Cela inclut le renouveau de la démocratie sociale, notamment pour la Sécurité sociale en général, et la gestion des retraites en particulier.

    De quoi parle-t-on ? La Sécurité sociale est un mécanisme d’assurance collective. Au lieu de confier à des compagnies privées, possédées par des actionnaires, la gestion des grands risques encourus par les personnes comme la vieillesse, la maladie, les accidents du travail ou le handicap, les salariés les prennent en charge eux-mêmes. L’assurance chômage fonctionne selon le même principe. La démocratie, via l’élection des administrateurs par les cotisants et les ayants droit, est son mode de gestion naturel et logique. La reprise en main des retraites et des autres branches par les assurés les mettrait à l’abri des prétendues « réformes » dont l’objectif caché est bien leur privatisation, comme c’est le cas actuellement.

    Le retour des élections pour les administrateurs des caisses de la Sécurité sociale fait d’ailleurs partie du programme partagé de gouvernement de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), que les dernières élections législatives ont placé en tête au premier tour.

    Réinstaurer la démocratie élective à la Sécurité sociale, pilier de la République sociale française, aurait donc pour effet de rompre avec la longue litanie des reculs sociaux imposés par des pouvoirs mal élus.

    Aujourd’hui, l’autoritarisme bloque tout. L’incroyable force actuelle du mouvement populaire ouvre la voie à des propositions audacieuses. La démocratisation de notre système social en est une. Pour cela, il faut obtenir le retrait de la retraite à 64 ans. C’est évidemment la priorité des priorités. Seule la lutte peut l’obtenir.

    Renvoyer la question des retraites devant le conseil d’administration de la Sécurité sociale est à cette heure une des portes de sorties qu’Emmanuel Macron peut utiliser. Elle débloquerait le pays, apaiserait les colères et se conclurait par un juste progrès de la démocratie, tant de fois piétinée dans ce pays.

  • Retraite à 64 ans : non à la régression sociale !

    Cet appel, initié par Michael Löwy, philosophe et sociologue, est paru dans Libération le 15 mars 2023. L’Institut La Boétie s’en fait le relais et s’y associe pleinement. Vous pouvez vous aussi rejoindre l’appel en suivant ce lien.

    Malgré des semaines de mobilisation populaire intenses, le président Macron et son gouvernement s’entêtent à faire passer par tous les moyens la retraite à 64 ans, pourtant massivement rejetée.

    Si cette réforme est rejetée par plus de 70 % des Français, c’est que rien ne justifie cette brutale régression sociale. Le président Macron et son gouvernement font appel à la « valeur travail » : mais ils ne perçoivent en réalité les travailleurs et le travail que comme une marchandise dont la seule « valeur » est de produire des profits pour des actionnaires.

    Pour tenter de l’imposer, M. Macron, Mme Borne et M. Dussopt ont abîmé le débat public et la crédibilité de l’exécutif en énonçant une quantité invraisemblable de contre-vérités :

    • Le déficit des retraites serait « insurmontable » : affirmation démentie par le Conseil d’orientation des retraites (COR) lui-même.
    • La retraite à 64 ans serait le « seul moyen de sauver le système » : Oxfam a démontré qu’une simple taxe de 2 % sur les 40 milliardaires français les plus fortunés rapporterait plus que la pire hypothèse de déficit avancée par le gouvernement.
    • La réforme serait « favorable aux femmes » : les propres documents du gouvernement montrent que l’allongement de la durée au travail sera deux fois plus importante pour les femmes que pour les hommes.
    • « Il n’y a pas de perdant » : sauf les millions de personnes âgées à la santé dégradée par les travaux pénibles. 
    • « La pension minimale à 1 200 euros » : M. Dussopt lui-même a fini par être obligé de reconnaître que les bénéficiaires ne seraient pas 2 millions comme annoncé, mais entre 10 et 20 000…
    • La réforme figurait dans le programme d’Emmanuel Macron : terrible manipulation qui consiste à faire croire qu’une élection acquise en grande partie pour éviter l’extrême droite vaudrait blanc seing pour tout un programme. D’autant que l’argument ne semble en revanche pas s’appliquer aux 1 200 euros également promis

    Emmanuel Macron renie sa propre parole, lui qui déclarait en 2019 : « Tant qu’on n’a pas réglé le problème du chômage dans notre pays, franchement ce serait assez hypocrite de décaler l’âge légal. Quand, aujourd’hui, on est peu qualifié, quand on vit dans une région qui est en difficulté industrielle, quand on est soi-même en difficulté, qu’on a une carrière fracturée, bon courage déjà pour arriver à 62 ans ».

    Trois ans plus tard, personne ne peut affirmer que le problème du chômage serait réglé, que le monde du travail ne serait plus « en difficulté » ou que les carrières ne sont plus « fracturées ». Comment dès lors justifier une mesure d’une telle brutalité ?

    Dans ce combat, ce sont deux projets de civilisation qui s’affrontent. 

    Celui du gouvernement n’a pour horizons que les intérêts du capital financier, l’extension sans fin des profits au prix de la destruction de la planète, et la privatisation des services publics

    Le nôtre, celui des opposants à sa réforme, veut protéger les relations humaines entre générations, la qualité de vie des retraités, et particulièrement des femmes, la possibilité de commencer une nouvelle vie après des décennies de labeur souvent pénible, le partage du travail et des richesses pour respecter les limites planétaires.

    Macron a définitivement perdu la bataille politique, et ne peut plus compter désormais que sur une victoire « institutionnelle » qui laisserait des traces profondes, tant la colère du peuple est grande.

    Son entêtement rappelle étrangement la formule ironique de Bertolt Brecht :

    Le peuple a par sa faute perdu la confiance du gouvernement, et ce n’est qu’en redoublant d’efforts qu’il peut la regagner. Ne serait-il pas plus simple alors pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ?

    Comme Pierre Bourdieu et un grand nombre d’intellectuels l’ont fait en 1995, nous, signataires de cet appel, appartenant au monde l’art, de la littérature, de la recherche, nous déclarons solidaires des grévistes, des manifestants, des syndicats et de cet immense mouvement social, le plus ample depuis des décennies, qui luttent contre cette réforme méprisable et ce pouvoir méprisant.

    Oui, la grève et les blocages sont des réponses populaires justes et raisonnables face à un pouvoir enfermé dans la solitude de ses certitudes dépassées.

    Le gouvernement aurait tort de croire qu’en faisant passer sa loi au Parlement avec le soutien de la droite, le mouvement social se dispersera aussitôt. En 2006, déjà, un gouvernement de droite a cru mettre un terme à la contestation massive de son « contrat première embauche » en recourant au 49.3 : il n’en fut rien, et le CPE fut finalement abrogé. 

    Le mouvement social actuel continuera, et nous y prendrons toute notre part, jusqu’au retrait ou à l’abrogation de cette contre-réforme socialement, moralement et humainement inique.

  • Le 8 mars d’hier et d’aujourd’hui


    Introduction

    Non, le 8 mars n’est pas la journée de LA femme à laquelle il s’agit d’offrir un « cadeau » comme nombre de marques en font la publicité, proposant tantôt une culotte « gratuite » pour l’achat d’un bouquet ou d’un soutien-gorge, tantôt une « réduction » sur un appareil électroménager.

    Le 8 mars est le fruit d’une longue histoire des luttes pour les droits des femmes, des luttes puissantes articulées à d’autres combats pour l’émancipation.

    Avant même l’émergence de cette date, bien sûr, des femmes ont pris part à d’immenses soulèvements populaires contre l’oppression, pour la justice et l’égalité. Elles ont toujours été parties prenantes des grandes mobilisations sociales et des moments révolutionnaires. À chaque fois, elles se sont exprimées en tant que femmes, comme on l’a beaucoup vu sous la Révolution française, et se sont organisées de manière spécifique, comme sous la Commune de Paris, pour l’émancipation du travail des femmes, loin du joug du capital. Au-delà, des militantes et théoriciennes socialistes, communistes, libertaires, ont montré l’articulation entre l’exploitation capitaliste et l’oppression spécifique des femmes.

    Cette contribution vise à rappeler, à travers le 8 mars, une histoire des engagements et des conquêtes féministes. Depuis ses origines, le 8 mars est marqué par une double bataille : pour les droits des femmes et contre l’exploitation.

    En raconter l’histoire permet tout simplement de mieux combattre au présent. C’est d’autant plus important à l’heure des contre-réformes, telle celle sur les retraites, qui s’abattent comme un rouleau compresseur et avancent tel un bulldozer. Retracer cette histoire, c’est aussi puiser la force de les arrêter.

    1. L’invention de la journée internationale des droits des femmes : une naissance dans le mouvement ouvrier

    Un produit de l’autonomie des femmes au sein de la Deuxième internationale (1889-1914)

    La naissance d’une journée politique dédiée à la promotion des droits des femmes est indissociable de l’affirmation progressive, au sein de la Deuxième internationale socialiste, de comités autonomes de militantes cherchant à mettre à l’agenda du mouvement la lutte pour les droits des femmes.

    Lors du congrès fondateur de l’Internationale ouvrière à Paris en juillet 1889, la dirigeante sociale-démocrate allemande Clara Zetkin prononce un discours, acclamé, sur la nécessité d’une alliance égalitaire des femmes et des hommes pour obtenir un changement social d’envergure.

    Cependant, les militantes socialistes constatent rapidement que la centralité de la lutte des classes dans les instances du mouvement éclipse les luttes pour l’égalité politique et salariale des femmes, jugées secondaires. Réunies à part lors du congrès de Londres en 1896, trente déléguées actent l’impossibilité de faire progresser leurs combats féministes sans organisation ad hoc[1]. Passant outre l’opposition des dirigeants socialistes, elles appellent à fonder des comités locaux réservés aux femmes.

    Ces collectifs, tout en restant articulés aux sections nationales de l’Internationale ouvrière, en sont autonomes et œuvrent à y faire progresser les luttes pour l’égalité des droits, en particulier « le droit de vote pour la femme et l’abolition de son esclavage sexuel »[2]. C’est en ces termes que Theresa Malkiel décrit l’objectif politique de la Women’s Progressive Society of Yonkers (New York) qu’elle fonde en 1905[3]. Et c’est un comité analogue, rassemblant les femmes socialistes d’Allemagne, qui propose en 1906 de convoquer un congrès international des femmes socialistes en parallèle du congrès de l’Internationale ouvrière à Stuttgart.

    Cinquante-huit déléguées venant de quinze pays se retrouvent à Stuttgart en août 1907 pour une première « Conférence internationale des femmes », à la fois autonome et partie prenante de la Deuxième internationale. La conférence acte sa pérennisation en élisant comme secrétaire Clara Zetkin et appelle à une coopération internationale des comités de femmes socialistes. Elle se réunit à nouveau en 1910, en marge du congrès de Copenhague.

    Cette seconde conférence est en grande partie dédiée à la question stratégique des rapports entre les comités de femmes socialistes avec les féministes dites « de la bourgeoisie », notamment les suffragettes luttant pour l’égalité politique en dehors du mouvement ouvrier. Pour Clara Zetkin, « Marx a forgé le glaive qui a tranché les attaches entre mouvement féminin prolétarien et bourgeois »[4]. Les militantes socialistes doivent rassembler les femmes selon une logique de classe, sans alliance avec les féministes bourgeoises. C’est cette ligne qui l’emporte en 1910, malgré les efforts de la déléguée française Madeleine Pelletier qui plaide l’alliance de toutes les féministes par-delà les frontières de classes[5].

    La proposition par Clara Zetkin à Copenhague d’une « journée internationale des femmes » s’inscrit dans cette stratégie de « division des femmes selon une ligne de classe et de compétition à l’égard du mouvement féministe[6] ». Il s’agit de mobiliser au sein et autour de la Deuxième internationale, afin d’obtenir la prise en compte des revendications des femmes par les dirigeants du mouvement ouvrier, d’une part, et pour recruter des militantes dans les comités de femmes socialistes, de l’autre.

    L’idée est vraisemblablement inspirée de l’expérience de Theresa Malkiel. Avec le soutien du Woman’s National Committee des États-Unis, elle venait en effet de lancer le « National Woman’s Day », dont la première édition s’était tenue le 28 février 1909[7].

    Même si la proposition de Clara Zetkin n’est pas retenue par les dirigeants socialistes pour figurer dans les actes de la conférence de Copenhague, elle fait grand bruit[8]. Dès 1911, des Journées internationales des femmes voient le jour dans divers pays. Ainsi le 26 février 1911 aux États-Unis, le 19 mars en Allemagne et en Autriche, le 1er mai en Suède. En Russie tsariste, la « Journée internationale des ouvrières » est célébrée le 2 mars 1913, puis le 8 mars 1914.

    Si la date n’est pas encore fixée au 8 mars et que ces Journées prennent la forme d’initiatives nationales peu coordonnées, on peut tout de même dater de cette période la naissance de l’institution de la Journée internationale des droits des femmes.

    VIIIe congrès de l’Internationale socialiste, au centre Alexandra Kollontaï avec Clara Zetkin, Copenhague, 1910.

    L’apport de la Russie révolutionnaire à l’institution du 8 mars (1917-1921)

    C’est au fil de la révolution russe, engagée en 1917, que la date du 8 mars émerge puis s’impose au sein de la Troisième Internationale communiste. Depuis 1913, les femmes de Petrograd (ancienne Saint-Pétersbourg) ont pris l’habitude de manifester le dernier dimanche du mois de février pour leurs droits, en application de l’appel de 1910[9]. En 1917, la mobilisation tombe le 23 février du calendrier julien, en vigueur en Russie (soit le 8 mars du calendrier grégorien, pour le reste de l’Europe). Menée par la révolutionnaire féministe Alexandra Kollontaï, la manifestation prend des allures d’insurrection contre la vie chère. La plupart des produits alimentaires sont sujets à une inflation de 80 %, et 120 % en ce qui concerne le pain.

    L’universalité du mot d’ordre facilite le ralliement des ouvriers de la métallurgie, qui rejoignent spontanément le cortège. En seulement cinq jours d’une mobilisation devenue gigantesque, la Révolution de Février force le tsar Nicolas II à abdiquer le 27 février (12 mars) 1917. 40 000 femmes manifestent dans les rues de Petrograd au cours de ces journées de mars. Sous leur pression, avec aussi celle de la Ligue pour l’égalité des droits, le gouvernement provisoire accorde le droit de vote aux femmes russes pour l’élection de l’Assemblée constituante.

    Manifestation des femmes lançant la Révolution. Photographie conservée au Musée d’État de l’histoire politique de la Russie. Petrograd, 8 mars 1917

    En souvenir de cette Révolution partie d’une Journée internationale pour les droits des femmes, et sur proposition d’Anna Maï, déléguée bulgare à la seconde conférence de l’Internationale communiste, Lénine fait du 8 mars un jour férié en 1921[10]. C’est une mise en exergue symbolique de la conjonction des luttes féministes et prolétariennes, dans une perspective révolutionnaire. Dès 1922, le 8 mars connaît un grand succès en tant que moment de ralliement des partisans du socialisme à travers le monde.

    Même si de nombreuses Européennes ont obtenu le droit de vote entre 1900 et 1920, alors qu’en France, il faudra attendre 1944, la Journée internationale reste un temps fort du calendrier politique, parce qu’elle est devenue un jour privilégié du militantisme socialiste et communiste. Pour ces mouvements politiques, c’est le moment de mettre en avant les maux de la société dont les femmes sont les premières victimes, et de promouvoir la Révolution. Dans le même temps, en URSS, la Journée internationale des femmes s’institutionnalise, sous l’impulsion de la désormais ministre Alexandra Kollontaï.

    Parmi les mesures qui font progresser les droits des femmes durant les premières années de l’URSS, on pourrait citer le contrôle ouvrier sur la production expropriée, la journée de travail de huit heures, les deux semaines de congés payés, l’interdiction du travail de nuit pour les femmes et les enfants de moins de seize ans, les registres d’état civil qui donnent aux femmes les mêmes droits qu’aux hommes, l’instauration du mariage civil, le droit au divorce et la liberté d’avortement. Première femme dans l’histoire du monde à devenir ministre, Alexandra Kollontaï initie la création de maisons d’enfants, de foyers pour les gamins des rues et les nécessiteux, ainsi qu’un système de santé public et gratuit.

    2. De la fin de la Première Guerre mondiale à la fin des années 1960 : entre répression et émancipation

    1918- 1945 : reculs des droits et résistances féministes

                Si les structures féministes perdurent, les crises qui traversent la première moitié du XXe siècle nuisent grandement au combat féministe. La Première Guerre mondiale met un coup d’arrêt à l’avancée du droit des femmes et aux mobilisations autour des Journées des droits des femmes. Le pacifisme et l’internationalisme du mouvement féministe sont questionnés au sein même du mouvement. En 1915, le Congrès International des Femmes pour la Paix de La Haye organisé par l’Alliance internationale pour le vote des femmes est boudé par les féministes patriotes, notamment françaises[11].

    Le suffragisme, quant à lui, résiste, malgré la volonté de le reléguer au second plan : le temps n’est plus aux droits des femmes mais à l’effort de guerre ! Néanmoins, l’Union française pour le suffrage des femmes[12] milite même pendant le conflit pour que le sujet soit débattu dans le cadre parlementaire, en mettant en avant l’effort féminin à la guerre.

                Au lendemain du conflit, les féministes françaises doivent faire face à une offensive des milieux conservateurs qui remettent en cause le droit à la contraception et à l’avortement. Elle se matérialise par les lois de juillet 1920 contre la contraception (qui l’assimile à un avortement et interdit toute publicité anticonceptionnelle) et de mars 1923 contre l’avortement, désormais jugé en correctionnelle.

    Les choses s’aggravent encore par la suite puisqu’en 1942, sous le régime de Vichy, l’avortement devient un crime d’État[13]. Par ailleurs, la crise des années 1930 en France relègue nombre de femmes au foyer, faute d’emploi. Le mouvement féministe connait lui aussi une certaine atonie, entre essoufflement et répression du féminisme radical[14].

                Dans le reste de l’Europe, la montée des nationalismes et du fascisme nuit partout aux droits des femmes. En Espagne, alors que les femmes ont conquis le droit de vote en 1931 et la liberté d’avorter en 1936, ces droits leur sont rapidement retirés sous la dictature de Franco et ce jusqu’à la fin du régime en 1975. Mussolini divise quant à lui le salaire des femmes par deux dès son arrivée au pouvoir en 1922 en Italie.

    Au sein du parlement allemand, Clara Zetkin prononce un discours contre le nazisme. Hitler cantonne très rapidement les femmes au foyer, les privant de l’accès à de nombreux emplois et à l’enseignement ; « Kinder, Küche, Kirche » – les enfants, la cuisine, l’église – devient un des slogans réactionnaires favoris des nazis[15].

                Mais l’entre-deux-guerres n’est pas qu’un moment de recul. Le mouvement des femmes se restructure en 1926 et prend le nom de Comité des femmes de l’Internationale socialiste dirigé par Edith Kremmins à la tête du secrétariat international. Les États généraux du féminisme se réunissent à Paris en février 1929[16], dominés par une stratégie réformiste et la promotion du suffragisme[17].

    En France, l’arrivée du Front populaire en 1936 fait avancer, bien que timidement, la place des femmes en politique. Trois femmes entrent au gouvernement : Cécile Brunschvicg, Irène Joliot-Curie et Suzanne Lacore. Néanmoins, malgré la mise en place d’une coalition de gauche à la tête de l’État, plutôt favorable à la cause suffragiste les femmes n’obtiennent toujours pas le droit de vote, pourtant désormais en vigueur au Danemark, au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Irlande, en Turquie, en Espagne (pour très peu de temps), au Brésil et au Portugal.

    Mais le Front populaire enregistre tout de même une avancée pour le droit des femmes : en 1938, elles ne doivent plus obéissance à leur mari, mesure qui avait été mise en place par le Code civil napoléonien. Elles disposent désormais d’une capacité juridique, certes restreinte, et peuvent ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de leur mari.

                Comme pour celle de 1914-1918, la Seconde Guerre mondiale marque un temps d’arrêt pour les manifestations féministes. La période qui suit la guerre a souvent été  décrite comme peu mobilisatrice pour la lutte féministe, avant son retour en force dans les années 1970. Pourtant, cette période marque les prémices des combats qui se déploient dans les décennies suivantes[18].

    1945 – 1970 : nouvelles luttes et nouveaux droits

                En France, le moment de la Libération est marqué par une avancée majeure : l’obtention du droit de vote par l’ordonnance du 21 avril 1944. Après plus d’un demi-siècle de lutte, ce droit est arraché de justesse : le débat est ouvert au sein de l’Assemblée consultative d’Alger par le PCF et le MRP (le Mouvement républicain populaire, démocrate-chrétien).

    L’amendement de Fernand Grenier, revendiquant les mêmes droits électoraux pour les femmes que pour les hommes, l’emporte de justesse, par 67 voix contre 51[19]. Les femmes ont désormais davantage de place dans la sphère politique : le PCF favorisait déjà leur implantation dans la vie politique, mais un pas de plus est franchi en 1947 lorsque Germaine Poinso-Chapuis devient la première femme ministre, ce qui n’arrivera plus avant Simone Veil, 27 ans plus tard !

    La période est également propice au retour des manifestations. La journée du 8 mars se généralise dans le monde entier. En France, la CGT et le PCF s’emparent de la date et prennent l’initiative de mobilisations massives pour cette Journée internationale du droit des femmes. En 1948, des centaines de milliers de femmes défilent dans les grandes villes du pays. Côté communiste, ces mobilisations sont pilotées par l’UFF, l’Union des femmes françaises, créée en 1944 qui revendique, entre autres, la reconnaissance du 8 mars comme journée internationale, l’égalité politique et l’émancipation des femmes par le travail[20].

    Au milieu des années 1950, la date du 8 mars se réinvente. À cette période, le récit sur les origines du 8 mars change sensiblement : la première mobilisation ne daterait plus de la Révolution russe, du 8 mars 1957 quand, aux Etats-Unis, des ouvrières de l’habillement new-yorkaises se seraient mobilisées pour améliorer leurs conditions de travail.

    On retrouve cette date de plus en plus régulièrement dans des journaux tels que L’Humanité ou les Cahiers du communisme. Pourquoi cette légende – puisque l’événement n’a pas eu lieu ? L’historienne Françoise Picq y voit plusieurs raisons : d’une part la volonté de la CGT de s’émanciper de l’UFF dans une optique de réappropriation du 8 mars autour de l’émancipation des femmes ouvrières ; d’autre part, une volonté se démarquer de l’URSS dans un contexte de Guerre froide et de s’éloigner du discours soviétique de l’époque, pour tendre vers une journée consacrée aux mobilisations ouvrières dans le cadre de la lutte des classes[21].

    Après la parution en 1949 du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir[22], et au sortir d’une période de populationnisme mettant en valeur les mères destinées à repeupler le pays, plusieurs féministes s’organisent et militent pour une maternité consentie et volontaire. Le 8 mars 1956, Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé et Evelyne Sullerot créent la Maternité Heureuse, plaidant pour l’accès à la contraception et à une parentalité heureuse.

    Elles rencontrent logiquement l’opposition de l’Église catholique mais aussi d’une partie du PCF, qui y voit une mesure impérialiste tout droit venu d’Outre-Atlantique et qui promeut une politique nataliste. Bien qu’encore embryonnaire, et cherchant à se faire voir comme respectable, la Maternité Heureuse marque les prémices d’une radicalisation des luttes pour l’accès à la contraception et la libre disposition du corps des femmes[23].

    Le Deuxième sexe de Simone de de Beauvoir, couverture du premier tome.

    3. Les années 1970 : auto-organisation des femmes et institutionnalisation du 8 mars

    Résistances féministes à la récupération

    Tout au long des années 1970, et dans le prolongement du puissant engagement des femmes dans la grève générale de mai-juin 1968, le 8 mars va acquérir une nouvelle force, très auto-organisée. Car si le mouvement féministe prend une ampleur considérable durant ces années décisives, beaucoup de femmes qui s’y engagent se méfient particulièrement des initiatives de type gouvernemental et, plus largement, institutionnel.

    « La femme n’existe pas, c’est une des créations du patriarcat destinées à écraser les femmes » :telle est la conclusion lancée par les militantes qui, en novembre 1970, mettent en œuvre le détournement des États généraux de la femme organisés par l’hebdomadaire Elle.

    D’une part, ces féministes luttent frontalement contre l’aliénation spécifique subie par les femmes dans le cadre de l’ordre patriarcal et de la domination masculine qu’elles dénoncent. D’autre part, elles doutent qu’il puisse y avoir une « condition féminine », précisément, en dehors de la construction qui en est faite par ceux qu’elle arrange parce qu’elle les sert.

    Ainsi en France lorsqu’en 1974, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, est mis en place un secrétariat d’État à la Condition féminine avec à sa tête la journaliste et écrivaine Françoise Giroud, certaines en récusent l’appellation, car il s’agit pour elles de « déconditionner » la place des femmes et donc de cesser l’essentialiser.

    De fait, la méfiance est grande à l’égard de ce Président qui certes, pour la première fois, introduit la question des femmes à l’agenda ministériel, mais contribue dans le même mouvement à réifier « la femme », « les femmes », comme si elles formaient une essence, une entité, en reconduisant les clichés. Valéry Giscard d’Estaing évoque en effet, à leur sujet, « leur désintéressement, leur générosité, leur simplicité et leur capacité d’agir pour une société meilleure et non pour des avantages immédiats ».

    Pour les féministes mobilisées, c’est un double piège. D’abord parce que ce type de propos a pour effet de reproduire l’imposition de rôles sexués. Ensuite parce que la visibilité donnée aux femmes avec un portefeuille ministériel peut tout aussi bien servir à faire taire leur soulèvement. « Toutes ces fleurs qui nous sont jetées et qui ne coûtent pas cher à leurs expéditeurs, leur semblent un moyen de calmer le mécontentement grandissant des femmes. » « Mais si c’était pour nous faire taire ? », interroge le Groupe femmes des XIe-XIIearrondissements de Paris[24]. Et si c’était là une manière de consacrer l’image des « femmes-fleurs, femmes-enfants, femmes-épouses ou femmes-mères » ?

    En 1975, à l’occasion du 8 mars, une chanson des groupes femmes de Marseille exprime autrement cette crainte de la récupération et d’un affaiblissement du mouvement : « Ah ! l’énorme chance pour nous/ D’avoir la bonne Madame Giroud/ Nous n’avons plus besoin d’lutter/ Maintenant que nous sommes ministrées »[25].

    De la même manière, l’« Année de la Femme », lancée en 1975 par l’ONU, est très critiquée par de nombreuses féministes, qui y voient une récupération sans effet concret. Elle permet selon elles de se dédouaner à bon compte : mais la page sera vite tournée et après l’année de la femme, on passera à d’autres causes, à autre chose. Certaines l’imaginent avec dérision : après l’année de la femme en 1975 seront peut-être organisées en 1976 « l’année du chien, le plus fidèle ami de l’homme » et en 1977 « l’année du cheval, la plus noble conquête de l’homme » [26].

    Elles ironisent donc, par un jeu de mots – car l’humour est un trait essentiel du féminisme durant cette période : « ONU soit qui mâle y pense ». Ou bien elles chantent : « Les hommes savent plus quoi faire/ Pour nous remettre au pas/ Voilà qu’ils nous libèrent/ Il ne manquait plus qu’ça. » Que des responsables politiques se mettent en tête de « libérer la femme » leur semble suspect ; elles craignent l’instrumentalisation de leurs luttes et leur affaiblissement. Enfin, la vigilance se mue en hostilité ouverte face aux propos et propositions de Françoise Giroud.

    Lors de l’émission du 30 novembre 1975 sur Antenne 2 consacrée à l’Année de la Femme, le présentateur Bernard Pivot invite Françoise Giroud. Interrogée sur la misogynie de certains maris, elle lance à propos de leurs épouses : « Ah, mais je crois qu’elles aiment ça ! » À propos de la chanson Mon homme de Mistinguett que Françoise Giroud est invitée à commenter – et qui comprend notamment ces paroles : « I´m´fout des coups, I´m´prend mes sous, je suis à bout », elle lance : « Mais c’est une chanson d’amour ! ».

    Dans le film de la réalisatrice féministe Carole Roussopoulos, Maso et Miso vont en bateau (1975), ces passages provocateurs sont insérés et détournés. Les autrices du film reviennent ainsi sur une certaine acception de la « condition féminine » selon sa représentante officielle et ministérielle qui se révèle in fine très misogyne : « Elle ne peut qu’incarner la condition féminine, oscillant entre la nécessité de plaire (féminisation : Maso) et le désir d’accéder au pouvoir (masculinisation : Miso) ». D’où la formule d’ouverture qui sert d’amorce au film : « Nous avons toujours pensé que le Secrétariat à la Condition Féminine et l’Année de la femme étaient une mystification. En voici une preuve officielle. »

    Auto-organisation féministe

    Tout au long de ces années 1970, dans un contexte de puissante auto-organisation pour leurs droits et en particulier le droit à l’avortement – comme le montre l’impressionnante importance du MLAC, le Mouvement pour la libération de l’avortement et de la contraception –, se forment des groupes femmes, inspirés pour certains des consciousness raising groups constitués aux États-Unis.

    Ces groupes sont d’emblée perçus comme une subversion dans la mesure où ils placent en leur centre la parole publique des femmes, jusque-là si confinées dans l’espace privé. Traditionnellement, les femmes ne ‘font pas de politique’. Ce n’est pas leur rayon. La société a bien fait les choses ; que chacun s’occupe de ses affaires, et les vaches seront bien gardées. Alors, quand les femmes parlent de s’organiser et de lutter, on ne comprend plus ![27] Ces groupes sont pensés et vécus comme une mise au jour de l’aliénation qu’il s’agit dans le même mouvement d’affronter pour l’éradiquer. Cet objectif suppose de pouvoir se saisir de cette parole, hors des tabous et des carcans qui la contraignent trop souvent.

    Affiche d’une campagne du MLAC, Claire Bretécher, 1976.

    L’histoire dans laquelle les femmes ne sont que des vierges et des saintes, des mères aimantes ou des femmes fatales supposées dont l’alcôve est le seul terrain de lutte doit être abolie au profit d’une histoire où apparaissent vraiment les luttes, les grèves, les soulèvements populaires, à l’intersection de l’histoire des femmes et de l’histoire ouvrière.

    La référence au 8 mars 1917, évidemment, ne manque pas, comme on le voit dans ce texte d’un groupe femmes de Saint-Germain-en-Laye, en date précisément du 8 mars 1978 :

    « L’histoire, ce n’est pas seulement : Jules César, Charlemagne, Louis XIV, Napoléon, De Gaulle, tous grands hommes, grands constructeurs, grands destructeurs […] Ce n’est pas non plus seulement : Cléopâtre, la Beauté Fatale ; Ste Blandine, l’Innocence Sacrifiée ; la Du Barry, la Perfide Courtisane ; ou Mata-Hari, la Belle Espionne. C’est aussi, beaucoup moins connues : Flora Tristan […] ; Louise Michel, Paule Mink, Nathalie Lemel, particulièrement actives sous la Commune, y compris sur les barricades (et pas seulement comme infirmières…), Alexandra Kollontaï, révolutionnaire russe qui s’est battue pour la cause des femmes. C’est encore celles dont on ne parle jamais : les ouvrières russes du textile qui, en se mettant en grève le 27 février du calendrier russe, soit le 8 mars 1917, sans qu’aucune organisation ait appelé à la grève, déclenchent la Révolution de février 1917 (de l’aveu même de Trotski) ; les ouvrières en luttes de LIP et de Cerisay, les femmes argentines et boliviennes qui vont jusqu’à la grève de la faim pour le rétablissement des droits démocratiques violés dans leur pays. »[28] 

     Institutionnalisation du 8 mars

    Cependant, l’institutionnalisation de la Journée se poursuit. Ainsi, après avoir lancé une « année de la femme », l’Organisation des Nations unies adopte le 8 mars 1977 une résolution pour que les pays membres célèbrent une « Journée des Nations unies pour les droits des femmes et la paix internationale ». Elle sera rapidement nommée « Journée internationale de la femme », appellation critiquée par nombre de collectifs féministes et qui sera légèrement modifiée à partir du 8 mars 2016, transformée en « Journée internationale des femmes ». Mais le mot « droits », officiellement, n’apparaît pas.

    En France, c’est le 8 mars 1982 que la journée devient homologuée par le gouvernement Mauroy sous la présidence de François Mitterrand, à l’initiative de la ministre déléguée aux Droits de la femme, Yvette Roudy. Désormais, elle acquiert alors un statut officiel, bien que ce soit sans loi ni décret.

    Le 8 mars en Iran


    C’est au cœur d’une révolution, qui s’est elle-même rapidement retournée en processus réactionnaire, que des femmes mobilisées pour leurs droits subissent l’une des plus terribles répressions qui soient. À partir du 8 mars 1979, jour d’une impressionnante mobilisation d’Iraniennes, une vague d’arrestations, d’emprisonnements, de persécutions et d’exécutions s’abat sur elles.

    Les femmes de ce pays n’ont cessé d’en payer le prix mais leurs soulèvements forment un fil continu depuis la fin du XIXe siècle jusqu’au soulèvement en cours prenant pour slogan (lui-même emprunté au mouvement kurde de Turquie) « Femmes Vie Liberté ». Au début du XXe siècle, des femmes avaient fondé des associations pour revendiquer des droits sociaux et politiques. Elles avaient même organisé un sit-in devant le Parlement en 1909 pour les réclamer. Le Parlement, devant l’ampleur de leur mobilisation, finit par céder en instaurant l’école gratuite et obligatoire – même si dans les faits elle peinait à se réaliser, par manque de moyens matériels et financiers, et donc de choix politiques et économiques.

    Des militantes créèrent elles-mêmes des écoles pour filles. C’est en 1963 qu’elles obtinrent enfin les droits civiques et politiques, notamment le droit de vote et d’éligibilité. À cette époque, Khomeini avait protesté auprès du Premier ministre en considérant que l’entrée des femmes dans les Majles (la Chambre des représentants et le Sénat) était « contraire aux lois islamiques ».

    Au cœur du processus révolutionnaire des années 1978-1979, Khomeini fit mine de changer d’avis, en insistant sur le droit des femmes à intervenir dans les affaires politiques. Mais dès son accession au pouvoir, il revint sur ses déclarations et imposa aux femmes un certain nombre d’obligations, dont le port du voile. Le 8 mars 1979 représente donc une date importante dans cette histoire de lutte pour la dignité et les droits pour les femmes en Iran.


    4- Les années 2010 : le féminisme au cœur des mouvements sociaux 

    S’approprier le mot d’ordre de la grève et en redéfinir les contours

    Dans la période récente des luttes féministes, le 8 mars va servir de point d’appui pour relancer et populariser le mot d’ordre de grève féministe. Le 26 août 1970, c’est à l’occasion du cinquantenaire du droit de vote des femmes que le mouvement féministe états-unien appelle à la grève des femmes, une initiative reprise en France, en 1974, par exemple. Mais c’est surtout vers le milieu des années 2010, alors que se déploie une nouvelle vague féministe, que, dans plusieurs pays, les femmes s’approprient l’instrument de la grève.

    Le 3 octobre 2016 en Pologne, la première grève générale des femmes s’organise en protestation contre un projet de loi bannissant l’avortement. Dans le même temps, en Argentine, le 19 octobre, les femmes se mettent en grève pour dénoncer le féminicide de Lucia Perez, assassinée à l’âge de 16 ans. À l’appel du collectif « Ni Una Menos » (pas une de moins), des milliers de femmes sortent dans la rue pour dénoncer les violences sexistes dont elles sont victimes.

    Depuis cette date, les féministes lancent chaque année un appel à une grève internationale à l’occasion du 8 mars. Le retentissement de cet appel est, d’année en année, plus puissant. Depuis le 8 mars 2017, ce sont les féministes d’une trentaine de pays qui appellent à la grève internationale du travail professionnel et du travail domestique.

    Le 8 mars 2018, dans l’État espagnol, la grève a été massivement suivie (6 millions de grévistes). Elle a commencé à minuit par un concert de casseroles pour « réveiller la société et les pouvoirs publics ». Les grévistes ont préparé cette journée pendant un an, en organisant des assemblées de femmes, en faisant du porte-à-porte pour convaincre les femmes de la nécessité de se mettre en grève.

    L’enjeu de la grève féministe est de s’approprier le mot d’ordre de grève et d’en reconfigurer les contours. Tout comme le travail change le travail domestique, la grève féministe change la grève. La grève féministe ne se résume pas à la cessation du travail dans le milieu professionnel mais concerne d’autres sphères de la société où les femmes agissent : travail domestique de façon majoritaire, formation et études, consommation.

    La grève féministe a notamment pour but de rendre visible une réalité encore trop souvent ignorée : l’inégalité de la répartition des tâches dans la famille. Et au-delà, il s’agit également de révéler toutes les dimensions du travail des femmes bien souvent invisibilisés et/ou réalisés gratuitement, et de souligner combien elles sont centrales dans la reproduction de la force de travail et le renouvellement du système capitaliste.

    Grève des femmes à Pamplune, en Espagne, 8 mars 2018, Ekinklik
    Collages féministes à Rouen, 19 septembre 2020, AwkwardChester

    En grève contre la « réforme » des retraites !

    Le 11 décembre 2019, à l’occasion de la contre-réforme des retraites « par points », le Premier ministre affirme que les femmes seront les « grandes gagnantes » du nouveau système. Immédiatement, un collectif de féministes et de syndicalistes appelle à un meeting à la maison des Métallos le 16 décembre pour démonter cette affirmation. Elles soulignent entre autres qu’avec la nouvelle prise en compte de l’ensemble de la carrière, les femmes seront pénalisées par la « réforme » : leurs carrières hachées, interrompues par l’éducation des enfants et le temps partiel pèseront davantage dans le nouveau mode de calcul.

    Pendant les vacances de Noël, après que la flashmob du collectif féministe chilien Las Tesis a fait le tour du monde, l’association ATTAC lance une flashmob sur la chanson « À cause de Macron », une version parodique d’« À cause des garçons », un tube de 1987, en reprenant l’icône de Rosie la Riveteuse. Vêtues d’un bleu de travail, symbole du travail professionnel, de gants jaunes pour le travail domestique et d’un foulard rouge pour la lutte, des groupes de femmes se réunissent dans les manifestations et lors d’autres événements pour chanter et danser les effets désastreux qu’aura cette contre-réforme sur les femmes :

    « À cause de Macron
    C’est la chute des pensions
    pour Fatou et Marion
    À cause de Macron
    Grandes perdantes nous serons
    Faut t’le dire sur quel ton ?! »

    Cette flashmob fait tache d’huile. Elle est réappropriée dans de très nombreuses villes durant plus de deux mois : cette mobilisation féministe est historique[29]. Le 8 mars 2020 s’inscrit dans la continuité de cette contestation, alimentée par le scandale des Césars, qui provoque un tollé dans le monde du cinéma à la suite de la récompense pour le scénario de Roman Polanski, accusé de viols et de multiples violences sexuelles, condamné pour abus sexuel sur personne mineure, et par la répression de la manifestation parisienne du 7 mars.

    Les « Rosies », figures féministes emblématiques du mouvement contre la réforme des retraites de 2019, Le Vent se lève (Flickr)

    En 2023, la mobilisation contre le report de l’âge de la retraite à 64 ans s’inscrit dans cette continuité. Plusieurs initiatives féministes ont été relancées, allant des Rosies aux meetings soulignant les méfaits[30] de la contre-réforme sur les femmes à l’image de celui du 15 février 2023 qui s’est tenu à Paris en passant par la perspective de la grève féministe qui s’annonce le lendemain du 7 mars, le jour où l’intersyndicale appelle à mettre la « France à l’arrêt ».

    Elle invite les travailleurs et les travailleuses « à se saisir du 8 mars » pour dénoncer « l’injustice sociale majeure de cette réforme des retraites pour les femmes ». En effet, le « recul de l’âge légal à 64 ans fait perdre tout ou partie du bénéfice des trimestres validés au titre de la maternité et de l’éducation des enfants. »

    L’assemblée féministe Paris-Banlieue prépare aussi la « grève féministe pour nos retraites », soulignant que « les femmes, les personnes LGBTQI+, les personnes racisées, les personnes handicapées sont les plus exposées par la réforme des retraites qui s’annonce. Les parcours hachés, souvent liés au travail reproductif, à l’éducation des enfants et au soin diminuent les pensions. Sans compter les discriminations, les exclusions et les difficultés rencontrées sur le marché du travail. » Le 8 mars 2023 est vu comme l’occasion de poursuivre et d’élargir la grève entamée le 7 avec l’idée, non pas d’y ajouter un petit supplément d’âme féministe, mais pour rappeler que le féminisme est un anticapitalisme.

    Comme l’écrit Silvia Federici : « Le féminisme n’exprime pas un intérêt particulier, ne se limite pas à l’expérience d’une fraction particulière de la population, c’est un point de vue qui jette une lumière nouvelle sur toute la réalité sociale, redéfinit le travail, le développement capitaliste, la classe et la lutte anticapitaliste. » [31]

    Conclusion

    Dans toutes ces luttes, celles du passé jusqu’aux plus récentes où les « premières de corvée » se sont fortement mobilisées, comme on l’a vu avec les impressionnantes grèves dans le secteur de l’hôtellerie – celle de l’Ibis Batignolles, tenace et victorieuse, restera comme tant d’autres dans l’histoire –, la force de l’entraide et de la solidarité a puissamment aidé. D’où l’importance aujourd’hui comme hier des ressources concrètes de cette entraide, avec les caisses de grève en particulier.

    Si les femmes s’arrêtent, tout s’arrête ! Contre les récupérations, contre les instrumentalisations qui reconduisent les femmes à une place assignée, l’histoire du 8 mars est non seulement l’histoire d’un long refus – le refus de la domination, de l’oppression et de l’exploitation – mais aussi celle d’une immense émancipation, de génération en génération. Cette année, dans un contexte de mobilisation déterminée, la grève générale féministe se prépare. Contre les violences sexistes, sexuelles, sociales, capitalistes, patriarcales, ce 8 mars 2023 s’annonce plus déterminé que jamais !

    Bibliographie

    Ludivine Bantigny, Fanny Bugnon & Fanny Gallot, eds, « Prolétaires de tous les pays, qui lave vos chaussettes ?». Le genre de l’engagement dans les années 1968, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2017.

    Christine Bard, Féminismes : 150 ans d’idées reçues, Paris, Le Cavalier Bleu, 2020.

    Christine Bard, Parisiennes citoyennes ! Engagements pour l’émancipation des femmes (1789-2000), Paris, Paris Musées, 2022.

    Pauline Delage & Fanny Gallot, Féminismes dans le monde : 23 récits d’une révolution planétaire, Paris, Textuel, 2020.

    Silvia Federici, Le capitalisme patriarcal, Paris, La Fabrique, 2019.

    Pauline Grosjean, Patriarcapitalisme. En finir avec les inégalités femmes/hommes dans l’économie, Paris, Le Seuil, 2021.

    Liliane Kandel, Françoise Picq, « Le mythe des origines, à propos de la journée internationale des femmes », La Revue d’En face, n° 12, automne 1982.

    Aurore Koechlin, La révolution féministe, Paris, amsterdam, 2019.

    Maud Navarre, eds, La Grande histoire du féminisme, Auxerre, Éditions Sciences Humaines, 2022.

    Françoise Picq, « Journée internationale des femmes : à la poursuite d’un mythe », Travail, genre et sociétés, 2000, n°3, p. 161-168.

    Bibia Pavard, Florence Rochefort, Michelle Zancarini-Fournel, Ne nous libérez pas, on s’en charge, Paris, La Découverte, 2020.

    Rachel Silvera, « De 1995 à aujourd’hui : la place des femmes dans les mobilisations contre les réformes des retraites. Entretien avec Annick Coupé », in Nathalie Lapeyre, Jacqueline Laufer, Séverine Lemière, Sophie Pochic et Rachel Silvera, eds, Le genre au travail. Recherches féministes et luttes de femmes, Paris, Syllepse, 2021.

  • Contre la casse de nos retraites : on peut gagner !


    Avant-propos

    Dans le contexte bien précis de la deuxième quinzaine de février 2023, le département d’histoire de l’Institut La Boétie a décidé de consacrer une note dont l’aspect incomplet et imparfait n’échappera à personne ; cette note traite de certains conflits sociaux récents victorieux.

    Nous avons décidé (et ce choix comme tous les choix est critiquable) de ne pas remonter trop loin dans le temps pour donner des éléments factuels les plus ramassés possibles sur une question essentielle : « il est possible de gagner ».

    Nous ne versons dans aucun angélisme et nous savons que les obstacles sont réels et nombreux. Mais se rappeler et faire savoir que des combats essentiels ont été victorieux, ce que l’adversaire veut toujours nous faire oublier, n’est pas, à cette heure, une petite chose.

    En procédant ainsi, notre département entend rester à sa place et, pour reprendre la formule que nous avons faite nôtre, « être utile à notre camp social ».

    Précisons une chose : des tonalités ou des approches différentes seront certainement perceptibles à l’intérieur de ce document collectif. Nous assumons pleinement cette diversité. Nous voulons œuvrer à une construction commune qui, non seulement, ne souffre pas d’éventuelles différences mais, tout au contraire, s’enrichit d’elles. Puisse cette construction commune nous amener, aussi, à la victoire à venir.

    Bonne lecture.

    Introduction

    Dès l’annonce de la contre-réforme des retraites, différents sondages ont souligné l’opposition majoritaire de l’opinion pouvant aller de 60 % à 80 % de la population au fil des manifestations et des grèves des mois de janvier et de février[1].

    Les manifestations d’ampleur se poursuivant, avec des taux de grévistes importants dans la fonction publique[2], l’intersyndicale nationale, comprenant un arc historique, appelle à « mettre la France à l’arrêt le 7 mars ». Dans cette dynamique, différents secteurs prévoient de reconduire la grève pour amplifier et durcir le mouvement : c’est le cas notamment de la CGT-cheminots et de Sud Rail ou encore la fédération CGT de la chimie, des ports et des docks, mines et énergies ou encore verre et céramique.

    Rappelons que la grève est une cessation de travail concertée et volontaire de la part de salariés, généralement avec l’appui ou à l’initiative de syndicats. Elle consiste donc à rompre la relation de travail entre l’employeur et le salarié, afin d’empêcher la réalisation de bénéfices par l’employeur. Les salariés, par la grève, interrompent le circuit économique pour contraindre l’employeur à satisfaire leurs revendications. Si les négociations sont un des corollaires de la grève, parfois, la grève exclut toute négociation : c’est le cas de grèves générales visant à chasser un gouvernement ou à demander une revendication précise qui exclut toute négociation (libération de prisonniers, retrait d’une décision, etc.). Elle est la matérialisation de l’échec du « dialogue social ». En effet, il ne s’agit plus de déterminer un compromis visant l’intérêt commun des parties (salariés et employeurs) : la grève est la défense des intérêts des seuls salariés. Il s’agit d’un rapport de force[3].

    Malgré l’opposition majoritaire à la contre-réforme des retraites, un sentiment de fatalité pèse : on ne pourrait pas gagner face à ce gouvernement rouleau-compresseur. Nos contestations multiples contre l’ère néolibérale seraient uniquement marquées par une accumulation de défaites qui nous conduisent à reculer toujours un peu plus.

    Contre ce sentiment, il ne s’agit pas ici de regarder le verre à moitié plein mais de tirer le bilan de certaines luttes victorieuses récentes, leurs stratégies, leurs formes variées ayant conduit à la victoire et d’envisager à cette aune la contestation de 2023.

    1 – Les jeunes contre le Contrat première embauche (CPE) : l’auto-organisation au cœur de la contestation

    En janvier 2006, le gouvernement Villepin propose un nouveau contrat pour les moins de 26 ans d’une durée maximale de deux ans, au cours de laquelle l’employeur peut licencier sa recrue sans justification : le Contrat première embauche (CPE). Il s’inscrit dans la loi dite pour l’Égalité des chances (LEC) qui est présentée comme une réponse aux révoltes de 2005[4].

    Cette proposition de contrat de travail précaire déclenche un important mouvement social qui démarre dans la jeunesse. À partir de février, « la grève avec blocage des universités » est lancée : « elle s’inspire des mouvements précédents – ceux de 1986, de 1995 et de 2003 en particulier – en reprenant leur répertoire d’actions : démocratie directe, élection de délégués par des assemblées générales, coordinations régionales et nationales, manifestations imposantes. »[5]

    Durant le mouvement de novembre-décembre 2003 contre le Licence Master Doctorat (LMD), quelques universités avaient déjà été bloquées. Certaines, à l’image de Rennes 2, l’avaient été durant tout le mouvement et d’autres, quelques jours. En 2005, le recours aux blocages avait été généralisé par les lycéen·nes durant le mouvement contre la loi Fillon[6]. Avec le CPE, jusqu’à 80 universités ont été bloquées et près de 700 lycées. L’introduction de ce mode d’action vise à permettre à l’ensemble des lycéen·nes et des étudiant·es de participer à la manifestation et non plus seulement celles et ceux prêt·es à louper les cours. Son utilisation massive lors du mouvement contre le CPE est donc le fruit des deux décennies précédentes où les mouvements de jeunesse avaient expérimenté ce moyen d’action.

    Durant deux mois, le mouvement de blocages des universités fait tache d’huile et se structure en coordinations nationales et régionales où se retrouvent des délégués des Assemblées générales locales.

    Les lycéen·nes rejoignent ensuite le mouvement – 25 % des établissements sont concernés – puis les salarié·es[7]. Il s’agit en effet de défendre le Code du travail et de lutter contre la précarité. La mobilisation des salarié·es sur ces revendications s’inscrit dans la dynamique de nombreuses grèves et mobilisations antérieures, à l’image des grèves dans la restauration rapide (McDonald’s, Pizza Hut)[8] ou de celle des femmes de ménage d’Arcade[9].

    « Pas de mouvement sans AG ». Ainsi s’intitule la thèse de la sociologue Julie Le Mazier revenant notamment sur les mobilisations étudiantes de 2006[10]. L’auto-organisation –c’est-à-dire le fait de se doter de structures de mobilisation pour faire en sorte que les personnes mobilisées et/ou les grévistes ne soient pas dépossédés des décisions ayant trait au mouvement qu’ils et elles poursuivent – est au cœur de la contestation du CPE.

    Les coordinations nationales qui rythment la mobilisation émanent des assemblées générales locales. Elles constituent une véritable direction du mouvement fixant par exemple les dates de mobilisations, en relation avec l’UNEF, le principal syndicat étudiant d’alors.

    Finalement, certaines manifestations regroupent jusqu’à 3 millions de personnes dans les rues et le 10 avril, le mouvement est victorieux : Jacques Chirac annonce que le CPE ne sera pas mis en place.

    Pour la première fois depuis les puissantes manifestations et grèves de 1995, le gouvernement, fragilisé par l’affaire Clearstream et marqué par des divisions, est contraint de renoncer à son projet, d’autant que les directions syndicales, y compris la CFDT de François Chérèque d’alors, font front commun.

    Malgré l’absence de grève reconductible, la puissance, la détermination et la mobilisation de la jeunesse, des lycéen·es et des étudiant·es, structurée par les assemblées générales et leur coordination, sont parvenus à mobiliser massivement… jusqu’à la victoire.

    Entrée du campus universitaire Jussieu à Paris pendant la mobilisation, 2006, auteur inconnu

    2 – Grèves des femmes de chambre : des caisses de grève pour tenir sur la durée

    Dans la deuxième moitié des années 2010, les hôtels en région parisienne ont connu des grèves nombreuses, avec le soutien de la CGT Hôtels de prestige économique (HPE) : Park Hyatt Vendôme (87 jours de grève en 2018), Hyatt Madeleine (8 jours de grève en 2014), W Opéra (23 jours de grève en 2015), Holiday Inn de Clichy (111 jours de grève en 2018), Ibis Batignolles (22 mois de grève en 2019-2021), etc.

    Ces grèves de très longue durée, appuyées sur une caisse de grève organisée par le syndicat, ont pour la plupart été victorieuses. Comme les femmes de chambre d’Arcade au début des années 2000, les grévistes dénoncent leurs conditions de travail. En 2019, à l’Ibis des Batignolles, on leur impose ainsi d’effectuer en moyenne trois chambres et demi par heure, ce qui est irréalisable, selon Tiziri Kandi, syndicaliste de la CGT : « Tout cela fait que les femmes de chambre effectuent souvent des temps complets tout en étant payées à temps partiel car cette arnaque rapporte aux employeurs. »[11] Au-delà, la question du respect et de la dignité anime les grévistes qui se sentent déconsidérées parce qu’elles sont noires.

    En 2018, au Park Hyatt Vendôme, elles obtiennent un statut collectif pour les salarié·es de la sous-traitance, supérieur aux minima conventionnels de l’hôtellerie, ainsi que des représentant·es du personnel. Une victoire contre l’employeur mais aussi contre les ordonnances Macron de 2017 relatives à la nouvelle organisation du dialogue social et économique dans l’entreprise, qui avaient privé les salarié·es de la sous-traitance de droits à la représentation.

    Ces grèves dans l’hôtellerie ne sont pas cantonnées à la région parisienne. À Marseille, ces conflits, étudiés par la sociologue Saphia Doumenc, se multiplient également. En 2016, soutenues par la CNT-Solidarité Ouvrière qui s’est spécialisée dans le secteur du nettoyage, les femmes de chambre revendiquent « la fin du paiement à la tâche (avec installation d’une pointeuse), un rappel de salaire sur les heures complémentaires et supplémentaires non payées depuis mars 2016, l’obtention d’une prime de panier et d’un treizième mois, etc. ». Encore une fois, cette lutte est victorieuse[12], après rupture conventionnelle avec le sous-traitant.

    La plupart de ces mobilisations sont marquées par un recours massif et organisé aux caisses de grève permettant aux travailleuses les plus précaires de rester mobilisées sur la durée, voire pendant de longs mois, à l’image de la grève des femmes de chambre de l’hôtel Ibis Batignolles qui obtiennent un accord historique après 22 mois de grève. En janvier 2020, Tiziri Kandi, alors salariée du syndicat Hôtel Prestige Économique de la CGT, revient sur le fonctionnement de cette caisse de grève pour la revue Contretemps :

    « Au sein de la CGT-HPE, on a une caisse de grève mais il y a des conditions pour en bénéficier, notamment l’ancienneté, même si on fait régulièrement des dérogations. La caisse correspond à 20 % du budget de fonctionnement de notre syndicat mais c’est ce qui nous permet de lancer des grèves. Quand il y a des grosses sections comme le Hyatt, ou quand un conflit dure dans le temps, ce n’est pas toujours évident. On complète avec des caisses spécifiques qu’on met en place, comme le pot commun en ligne. On fait quelques soirées, des interventions dans des collectifs et on participe à des grands rendez-vous nationaux comme les dernières manifestations. Le 24 décembre, nous avons même organisé un réveillon de lutte avec distribution de cadeaux aux enfants des salarié·es.

    Cela demande beaucoup d’investissement. Et puis, la répartition de l’argent se fait selon le contrat de la salariée et au bout du compte, elles ne perdent pas beaucoup d’argent voire elles gagnent plus ou moins la même chose compte tenu des pratiques mafieuses et les arnaques de leur employeur. Par exemple pour l’Ibis, on est arrivé à sortir près de 19 000 euros par mois et pour le Hyatt Vendôme environ 50 000 euros par mois. »[13]

    Réalisant une recherche sur les caisses de grève, le sociologue Gabriel Rosenman souligne que le recours aux caisses de grèves et leur généralisation dans la dernière période constitue une « réponse tactique à la pression financière »[14], tandis que la précarité s’accroît et que l’inflation plombe notamment les petits budgets. Elles ont permis un renouveau de la mobilisation sociale dans des secteurs très précarisés du salariat.

    Cette stratégie a été reprise par d’autres mouvements sociaux, comme les cheminot·es en 2019-2020. Le recours à cet outil tend à se généraliser comme le montre l’association « Caisse de solidarité » créée par les syndicats Info’Com-CGT, Sud Postes 92 et CGT Goodyear, qui lève de façon permanente de l’argent pour soutenir les mouvements sociaux.

    Depuis sa création en 2016, elle a versé près de 4 millions d’euros à des grévistes et sa campagne pour soutenir le mouvement contre la réforme des retraites a déjà levé plus de 400 000 euros[15]. À noter aussi, la France Insoumise recourt depuis 2022 à ce moyen d’action pour soutenir les mouvements sociaux, notamment contre réforme des retraites, avec plus de 200 000 euros levés depuis octobre 2022[16].

    3 – Contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes : convergence et complémentarité des modes d’action

    Si la lutte contre l’installation d’un aéroport à Notre-Dame-des-Landes commence dès les années 1970, c’est à la fin des années 2000 que l’occupation des terres s’engage, un mode d’action paysan ancien, auquel se joignent ce qu’on appellera un peu plus tard les « zadistes » (l’acronyme ZAD initial, signifiant « zone à aménagement différé », le dispositif juridique employé pour l’acquisition des terrains devant accueillir le futur aéroport, est ainsi détourné en « zone à défendre »)[17].

    En octobre 2012, l’opération de police dite « César » tente, durant deux mois, d’évacuer les occupant·es, en vain.  Certaines installations sont détruites, Jean-Marc Ayrault, alors Premier ministre de François Hollande, finit par reculer, et l’opération d’expulsion connaît une pause.

    En novembre, une manifestation rassemble près de 40 000 personnes en vue de la réoccupation du site. Le mouvement prend alors une ampleur nationale grâce au soutien important qu’il connaît et à la création de dizaines de comités de soutien sur l’ensemble du territoire. Sur place, la vie des occupant·es s’organise sur 1600 hectares : outre une boulangerie, des projets agricoles sont mis en œuvre avec une perspective d’autosuffisance alimentaire.

    Il s’agit pour les zadistes de « faire la démonstration in situ qu’un autre monde est possible, en proposant un renversement complet des normes (en termes de prise de décision, de rapports sociaux, de sexe, de modèle économique, d’organisation domestique) »[18]. S’articule à l’élaboration de ce nouveau mode de vie non seulement une capacité de résistance très forte, notamment face aux violences policières, à la répression qui s’abat sur le mouvement mais également la construction, non sans tensions, d’alliances larges avec différent·es acteur·ices allant des paysan·nes aux naturalistes en passant par des artisan·es, ayant des stratégies plus ou moins légalistes avec un ancrage territorial important.

    Le projet d’aéroport est finalement abandonné par le gouvernement en janvier 2018. Pourtant, une nouvelle opération d’évacuation est tentée à coups de grenades lacrymogènes et assourdissantes : des centaines de gendarmes mobiles investissent la ZAD. Il s’agit alors pour le gouvernement de faire le ménage dans cette « zone de non-droit » qui s’oppose à l’État depuis près de dix ans. Le face-à-face dure quatre jours. Au même moment, des conventions d’occupation précaire sont signées par des « paysans historiques » qui retrouvent leurs droits. L’un d’eux, Sylvain Fresneau explique à Reporterre : « On était squatteur chez nous, dans la maison qu’on a payée […]. On payait nos factures d’eau, d’électricité, la taxe d’enlèvement des ordures ménagères, mais on était squatteurs… Aujourd’hui, on redevient légal, ce qui n’a été réussi que grâce aux différentes composantes de la lutte. »[19]

    Si le projet d’aéroport a pu être enterré, c’est d’abord le fruit de la détermination des opposant·es, tant les paysan·nes historiques qui n’ont jamais baissé les bras, que les occupants de la ZAD installés au début des années 2010, ou leurs multiples soutiens.

    Ainsi, malgré de fortes divergences entre les acteur·ices impliqué·es, les modes de régulation des conflits internes et la volonté de reconnaître comme légitimes une diversité de tactiques et un répertoire d’actions assez vaste (de la défense juridique à  l’autodéfense physique, en passant par l’expertise, les événements culturels ou les très larges rassemblements qui ont ponctué la lutte) ont permis cette victoire.

    Par ailleurs, la lutte de Notre-Dame-des-Landes prend place dans un contexte de montée des inquiétudes vis-à-vis du changement climatique, qui permet, pour certain·es acteur·ices, d’ancrer territorialement la lutte climatique, de l’articuler avec la question paysanne, avec celle des terres et de la propriété privée, et de la légitimer aux yeux du plus grand nombre. Elle a su trouver un écho auprès de personnes à priori peu enclines à s’engager dans les luttes écologistes, mais qui ont fait un pas en avant vers des engagements militants qui n’étaient pas les leurs. Comme par exemple le collectif de syndicalistes et les salarié·es de Vinci qui ont su apporter une voix du monde du travail dans cette lutte.

    Si ce n’est pas le seul élément d’explication – il faudrait également analyser les contradictions du pouvoir, – la complémentarité des tactiques, qui a nécessité de longs débats pour comprendre et accepter les pratiques respectives au sein des opposant·es, a été déterminante.

    La diversité des opposant·es, qui a pu de manière variée et articulée, légitimer cette lutte ; l’inscription dans le territoire, non sans difficultés, comme l’a montré le référendum en juin 2016 à l’échelle du département de Loire-Atlantique, et la victoire du oui au projet ; et enfin, la longue durée de la lutte, qui a nécessité de ne pas baisser les bras à chaque victoire d’étape de Vinci et du gouvernement, ont finalement renversé la vapeur.

    Manifestant·es participant à la construction de la ZAD, 2012, Llann Wé

    4 – Gilets jaunes : quand le peuple prend le gouvernement par surprise

    Fin 2018, le mouvement des « Gilets jaunes » a exprimé le niveau de conflictualité sociale qui couvait en France depuis l’élection d’Emmanuel Macron. Dénonçant initialement une hausse des taxes sur le carburant, qui aurait pesé en priorité sur les travailleurs et travailleuses du périurbain, le mouvement réagit plus largement contre la baisse du pouvoir d’achat, les injustices fiscales, les bas salaires, mais aussi la condescendance du pouvoir et le mépris de la classe dirigeante.

    Le « gilet jaune », ou « gilet de haute visibilité », devient alors le symbole de ce mouvement. Renvoyant à un « signifiant vide » de toute connotation politique ou culturelle préexistante, cet objet, obligatoire dans chaque voiture depuis 2008, devient le signe de ralliement d’un mouvement social d’une forme et d’une ampleur inédites dans l’histoire récente du pays.

    Des Gilets jaunes devant l’Arc de Triomphe à Paris, lors de l’acte IX (12 janvier 2019), Olivier Ortelpa

    La politique fiscale de la discorde : portrait d’une France en colère

    Le mouvement des Gilets jaunes a pour point de départ l’augmentation de la taxe intérieure sur la consommation des produits énergétiques (TICPE), que le gouvernement prévoyait d’augmenter de 6,5 centimes par litre sur le gasoil et de 2,9 centimes par litre sur l’essence. Cette annonce constitue alors la « goutte d’eau qui fait déborder le vase », pour reprendre une expression souvent utilisée par les Gilets jaunes eux-mêmes.

    Alexis Spire, auteur de Résistances à l’impôt, attachement à l’État, démontre ainsi que c’est le rapport à l’État et aux services publics qui traverse alors une crise profonde[20]. En effet, les catégories de la population les plus touchées par les politiques fiscales injustes de la décennie précédente sont également celles qui subissent le plus la dégradation des services publics, dans les villes moyennes et les zones rurales.

    Le sentiment d’injustice fiscale est d’autant plus fort que les scandales financiers, notamment liés à l’évasion fiscale pratiquée par les grandes fortunes, voire par la classe politique, se sont multipliés et ont approfondi la fracture entre le peuple et une élite privilégiée. Symbole d’une politique fiscale qui prend aux petits et épargne les grands, la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) et la baisse des cotisations sociales sur les entreprises sont particulièrement impopulaires.

    Dès lors, la hausse des prix du carburant est d’autant plus sensible que l’étalement urbain a fait de l’automobile individuelle le mode de transport indispensable en zone rurale et périurbaine, au cœur de l’ensemble des mobilités dans le bassin de vie et au-delà. Notons que dans ces territoires, les classes populaires sont sur-représentées. Selon Zakaria Bendali et Aldo Rubert, « bien que la place de la voiture dans le déclenchement du mouvement doive être relativisée, […] elle est devenue « le symbole politique » qui a rassemblé et permis la prise de parole publique »[21].

    Un mouvement à la forme originale, marqué par la défiance vis-à-vis de la classe politique et des corps intermédiaires

    Outre les sentiments d’injustice fiscale et d’abandon, voire de déclassement, la défiance vis-à-vis de la classe politique mais aussi des corps intermédiaires, tels que les partis traditionnels et les syndicats, est un vecteur de mobilisation des Gilets jaunes, autant que de ses formes originales. L’étude annuelle OpinionWay-CEVIPOF publiée pendant le mouvement des Gilets jaunes relève en ce sens un niveau historique de défiance vis-à-vis des personnalités politiques, des institutions, des syndicats et des médias[22].

    De là naît la grande originalité des formes prises par ce mouvement, inédites dans l’histoire du pays. À l’instar des précédents d’Occupy Wall Street, des Indignados ou encore des révolutions arabes, et contrairement aux manifestations traditionnelles coordonnées par les syndicats, le mouvement des Gilets jaunes est lancé sur Internet, et se développe rapidement grâce à la viralité des réseaux sociaux. Ce mouvement n’est donc pas structuré comme le sont les organisations politiques ou syndicales, mais à partir de groupes Facebook, dont les administrateurs gagnent rapidement en notoriété[23]. Face à cette forme inédite et à l’absence de cohérence idéologique clairement exprimée par le mouvement, les principales centrales syndicales ne relaient pas la date de mobilisation fixée au 17 novembre.

    Plus largement, la plupart des organisations de gauche se montrent méfiantes vis-à-vis d’un mouvement qu’elles perçoivent comme perméable à l’influence de l’extrême-droite. Deux organisations, la France insoumise et le Parti communiste, se distinguent par une attitude plus bienveillante vis-à-vis du mouvement, avec l’objectif de donner un sens progressiste à la colère populaire qu’il exprime.

    Les observateurs insistent dans le même temps sur la déconnexion entre le peuple et ses élites comme clé explicative du mouvement. Sa dimension « populiste » apparaît centrale, notamment à travers la demande de souveraineté nationale et populaire qui en constitue le dénominateur commun[24].

    Des ronds-points aux Champs-Élysées, de l’occupation à la manifestation : un répertoire d’action diversifié

    Ce mouvement original se caractérise par l’occupation de ronds-points, une intense activité sur les réseaux sociaux et des manifestations nationales chaque samedi appelées « actes ». D’ailleurs, notons que ces trois formes de mobilisation – ronds-points, réseaux sociaux, manifestations – ne mobilisent pas nécessairement les mêmes personnes. Selon une étude de 2019[25], environ trois millions de Français y auraient pris part entre mi-novembre 2018 et juin 2019 : 1,7 million uniquement sur des ronds-points, un demi-million uniquement aux manifestations et 700 000 aux deux. De plus, les auteurs indiquent que l’effectif aurait été largement sous-évalué, de telle sorte que le mouvement pourrait être comparé à celui de Mai 68.

    Les premières formes physiques de protestations s’organisent autour de blocages illégaux d’axes routiers et de ronds-points. Cette stratégie de la « grappe de ronds-points » apparaît selon Quentin Ravelli comme une « structure politique souple »[26]. Au total, on compte environ 800 points de blocage en métropole, la plupart dans des zones rurales et périurbaines, et ce pendant plusieurs mois. Le géographe Samuel Depraz insiste sur le symbole que représentent ces ronds-points dans la vie quotidienne de cette « France des Gilets jaunes » : « c’est un territoire vécu, pleinement maîtrisé par les manifestantes et manifestants : ce sont les lieux de la « France contrainte », c’est-à-dire de cette population essentiellement périurbaine qui, sans être la plus pauvre de France (on a une voiture, un logement), est la plus pénalisée par les dépenses pré-engagées, c’est-à-dire les factures, le coût de l’essence et autres remboursements d’emprunts »[27]. Des opérations « péages gratuits », souvent mieux perçues par le reste de la population que les blocages, permettent également de rendre le mouvement plus populaire.

    Le premier « Acte », nom donné aux grandes manifestations nationales organisées chaque samedi, a lieu le 17 novembre. Les Réunionnais sont dès le matin dans les rues et sur les ronds-points, ce qui fait d’eux les premiers Français ce jour-là à protester contre l’augmentation de la taxe sur les carburants. En métropole, les manifestations se déroulent principalement dans les grandes villes, mais aussi dans certaines préfectures voire sous-préfectures. À Paris, le rendez-vous est donné non pas dans le traditionnel triangle République-Bastille-Nation[28], mais dans les beaux quartiers de l’Ouest bourgeois de la capitale. Les images d’une foule jaune qui a fait des Champs-Élysées son lieu de rassemblement de prédilection illustrent que « dans le conflit de classes qui se joue, l’avenue est un champ de bataille idéal »[29], vitrine d’un luxe réservé à quelques-uns, et brisée symboliquement – et parfois littéralement – par un mouvement qui ne revendique que « l’honneur des travailleurs » et ne réclame qu’un « monde meilleur ».

    Malgré des tentatives d’auto-organisation avec par exemple une « Assemblée des assemblées » à Commercy, le mouvement des Gilets jaunes se caractérise également par l’absence d’Assemblées générales. Le mouvement s’incarne en revanche à travers différentes personnalités, manifestants désignés comme porte-parole de ronds-points et parfois médiatisés, comme Éric Drouet, à l’origine de l’appel au rassemblement du 17 novembre lancé sur Facebook, Priscillia Ludosky, qui avait diffusé une pétition en mai 2018 pour la baisse des prix du carburant, Maxime Nicolle, qui anime la page FlyRider, Jérôme Rodrigues, qui est d’ailleurs éborgné lors de l’acte XI, ou encore l’avocat rouennais François Boulo. Certaines personnalités, comme Jacline Mouraud ou Ingrid Levavasseur, suscitent au contraire le rejet dans les rangs des Gilets jaunes, qui leur reprochent d’usurper cette cause à des fins personnelles.

    Portrait de Marcel, Gilet jaune © Catfish Tomei

    Il est donc intéressant de relever que l’exigence d’horizontalité qu’expriment les Gilets jaunes n’empêche pas des formes d’incarnation. Dans le film documentaire J’veux du soleil, François Ruffin et Gilles Perret insistent à un moment sur le portrait de Marcel, travailleur immigré devenu le symbole d’un rond-point, illustrant ainsi la solidarité de Gilets jaunes venant d’horizons différents, mais réunis sur les ronds-points autour de valeurs fraternelles. Cette inversion des valeurs vis-à-vis de la classe politique, renvoie néanmoins selon Antoine Cargoet à « un conflit plus vaste pour le sacré »[30]. Celui-ci repose précisément sur une désacralisation de la classe politique et sur une resacralisation du politique, en faisant référence à l’histoire populaire de la France, au cycle des révolutions – en particulier 1789 et 1793 – et à la République sociale.

    Des revendications qui se diversifient au fil du mouvement

    De ces caractéristiques originales découlent des revendications diverses : au-delà de la justice sociale et fiscale, les préoccupations des Gilets Jaunes témoignent d’une demande d’action des pouvoirs locaux, notamment en faveur de services publics de proximité. S’appuyant sur une liste de 42 revendications diffusées par le mouvement dès la fin du mois de novembre, Samuel Hayat convoque le concept d’« économie morale des classes populaires » pour faire émerger leur cohérence. Celle-ci repose selon lui sur « la formulation de principes économiques essentiellement moraux : il est impératif que les plus fragiles soient protégés, que les travailleurs soient correctement rémunérés, que la solidarité fonctionne, que les services publics soient assurés, que les fraudeurs fiscaux soient punis, et que chacun contribue selon ses moyens, ce que résume parfaitement cette formule : « Que les GROS payent GROS et que les petits payent petit » »[31]. Le rétablissement de l’ISF devient ainsi l’une des principales revendications des Gilets jaunes, de même que la hausse des salaires.

    Les Gilets jaunes portent également une demande démocratique. L’échelon local s’articule alors à des revendications nationales. Or les communes ont perdu de nombreuses compétences dans les décennies précédentes, en lien avec les politiques d’intercommunalité et de décentralisation, tandis que la pression budgétaire n’a cessé d’augmenter. En ce sens, le Référendum d’initiative citoyenne (RIC), mesure phare des Gilets Jaunes dès le début du mois de décembre 2018, traduit une volonté de souveraineté populaire et de réappropriation d’un territoire progressivement laissé à l’abandon par des pouvoirs publics plus intéressés par la « start up nation » et les règles budgétaires européennes.

    Les appels à « prendre l’Élysée » ou à manifester devant d’autres lieux importants du pouvoir, illustrent enfin la volonté d’instaurer un rapport de force avec le gouvernement et également le niveau de conflictualité et de radicalité du mouvement. Il s’agit donc d’une contestation sociale mais aussi politique, qui défie le pouvoir au chant de « On est là, on est là, même si Macron ne veut pas nous on est là ! », qui fait écho au mot d’ordre de « Macron démission ».

    Du mépris à la répression : la réaction d’une classe dirigeante déterminée à garder son pouvoir

    La première réponse du pouvoir réside dans le mépris du mouvement et de ses soutiens, grâce au renfort d’une machine médiatique elle-même prise à partie par les manifestants. Sur les plateaux télévisés comme dans les colonnes de la presse, on se moque des « beaufs » (Jean Quatremer), vêtus d’une « chemise brune » (Bernard-Henri Lévy), qui adhèrent à des théories « conspirationnistes lunaires » (Jean-Michel Aphatie). Gérald Darmanin, alors ministre de l’Action et des Comptes publics, va jusqu’à comparer les Gilets jaunes à la « peste brune ». Gilles Le Gendre estime quant à lui que : « notre erreur est d’avoir été probablement trop intelligents, trop subtils », tandis que les manifestants sont victimes d’une répression rarement égalée dans un pays démocratique.

    En effet, la seconde réponse est la répression du mouvement. Lors des rassemblements, souvent non déclarés, plusieurs milliers de personnes sont blessées. Même l’ONU et le Conseil de l’Europe critiquent la politique de maintien de l’ordre décidée par l’exécutif, et notamment le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner. En cause principalement, des armes telles que les LBD et les grenades de désencerclement, alors même qu’elles sont parfois considérées comme des armes de guerre.

    Dans un rapport publié le 14 décembre 2018, Amnesty International dénonce un « usage excessif de la force » contre des manifestants pacifiques, des fouilles et arrestations abusives (notamment sur des street medics), ainsi que les conditions « inhumain[es] » d’interpellation le 3 décembre à Mantes-la-Jolie de 148 lycéens, agenouillés et menottés pendant plusieurs heures[32]. Acrimed a d’ailleurs montré à quel point ce rapport n’avait eu qu’un très faible écho dans les médias français.

    En septembre 2019, une enquête d’opinion indique que seuls 12 % des Français trouvent justifiées les violences commises par les forces de l’ordre, contre 46 % qui les jugent inacceptables[33]. Parmi les catégories de la population qui trouvent le plus ces violences justifiées, on trouve les retraités, les cadres, ainsi que les sympathisants LREM, LR et RN, tandis que les classes populaires et les sympathisants de gauche y sont largement opposés.

    L’issue du mouvement

    Le gouvernement renonce finalement à la hausse de la TICPE, ce qui constituait la revendication initiale du mouvement. D’autres « mesures Gilets jaunes » sont également annoncées par Emmanuel Macron, avant d’être traduites dans la loi portant mesures d’urgence économiques et sociales.

    Afin de tenter de répondre à certaines critiques exprimées contre le pouvoir « jupitérien », le président de la République lance aussi un grand débat national, à l’issue duquel une baisse d’impôts pour les classes moyennes est prévue, ainsi que la réindexation des petites retraites. Pour autant, de nombreuses revendications, notamment démocratiques, ne sont pas satisfaites, de sorte que cette réponse ne met pas fin au mouvement.

    Cependant, l’ampleur financière du paquet mis sur la table par Emmanuel Macron le 10 décembre 2018 pour répondre au mouvement a conduit de nombreux observateurs à considérer les Gilets jaunes comme l’un des mouvements qui avait gagné le plus ces dernières années.

    Dans les caractéristiques clés qui ont conduit à ce résultat, on peut noter le dépassement de toutes les organisations classiques, l’effet de surprise induit par des modes d’actions inhabituels comme l’occupation de ronds-points ou les manifestations dans les beaux quartiers ainsi que le caractère très large et mouvant des revendications.

    5 – Contre la réforme des retraites de 2019 : étape par étape, interprofessionnel et reconductions[34]

    Dans la foulée du mouvement des Gilets jaunes, des mouvements dépassant les cadres coutumiers éclatent et s’organisent, notamment pour la défense des services publics : grève du personnel des urgences, ou des correcteurs du baccalauréat.

    Le contexte du projet de réforme des retraites, à l’hiver 2019-2020, est propice à remobiliser le mouvement social. La première déflagration a lieu le 13 septembre à la RATP. Une grève d’une ampleur jamais vue depuis douze ans est organisée par des syndicats unis. Le vœu d’une grève reconductible s’exprime à travers les fortes manifestations nationales de FO le 21 septembre, puis de la CGT le 25. Les mobilisations des personnels des urgences, pompiers, agents des Finances, personnels de l’EDF, sont très suivies. D’après Le Monde, Emmanuel Macron surveillerait « le chaudron social »[35]. La décision de l’intersyndicale de la RATP accélère le mouvement et le clarifie. Une date est fixée, un moyen d’action déterminé, une revendication définie : le 16 novembre, l’intersyndicale CGT FO Solidaires avec la CGC et la FSU, appelle à la grève illimitée pour le 5 décembre. Son objectif : le retrait de la réforme des retraites.

    Cette dernière visait à l’époque à imposer un régime par points pour remplacer l’actuel régime par annuités. Dans ce cadre, la question de l’âge de départ, dit « âge pivot », est alors marginale. Toutes les « négociations » ne servent qu’à amortir le conflit. La prise de position des confédérations CGT et FO, avec SUD et Solidaires, est claire : retrait pur et simple.

    Préparation

    Jusqu’au 5 décembre, on assiste à une série d’engagements, comme si le mouvement testait sa propre force. Les grèves, dures par leur détermination et leur participation, se succèdent. Le Parisien du 25 novembre cite Raymond Soubie, observateur du monde social : « Ce qui rend tous ces mouvements inquiétants, c’est qu’il y a une radicalité des bases, prêtes à en découdre. »

    À la RATP, l’UNSA Traction alerte les usagers : « À partir du 5 décembre, nous allons débuter une grève illimitée, non pas pour vous « emmerder », mais bien avec la volonté de faire reculer ce gouvernement sur cette réforme des retraites injuste pour tous. »

    Personne n’envisage le 5 décembre comme « une journée ». Les syndiqués, toutes organisations confondues, l’organisent. Des comités de préparation de la grève sont mis en place, avec des syndiqués comme des non-syndiqués. Des convergences avec le mouvement des Gilets jaunes s’opèrent et inquiètent le gouvernement. La formation de ces équipes militantes, cherchant à écarter tout prétexte de division, est un des éléments marquants du mouvement.

    Décembre

    La grève s’avère être un succès, de même que les manifestations : on annonce plus d’un million de manifestants dans toute la France, y compris dans des petites villes. Le gouvernement ferme les facultés et réprime les lycéens pour empêcher la jonction avec la jeunesse. Mais, de la même manière que les Assemblées générales (AG) ont préparé et permis la réussite de la grève du 5, celles qui se tiennent au soir et au lendemain contribuent à l’installation de la grève. C’est une autre caractéristique du mouvement que cette place des « AG », qui deviennent le centre de décision.

    Entre le 5 et le 10 décembre, il s’agit d’installer la grève comme élément central de la situation. Les AG des secteurs en pointe (RATP, SNCF, raffineries, Éducation nationale) reconduisent la grève. En effet  le 10, une nouvelle journée est prévue par l’intersyndicale comme étant un « temps fort ». Cette stratégie a ses limites, car s’il y a des temps forts, c’est qu’il y a des temps faibles, au risque d’affaiblir la grève. Celle-ci tient jusqu’au 10. Les déclarations du Premier ministre, qui visaient à déminer le terrain, aggravent les tensions. 20 minutes commente que « le gouvernement a fait l’unanimité contre lui ». Le piège de l’âge pivot est écarté, en raison de la perte de crédibilité revendicative de la CFDT et parce que l’on comprend que l’âge dit pivot est un leurre qui illustre la duplicité du projet gouvernemental.

    Les « Rosies », figures féministes emblématiques du mouvement contre la réforme des retraites de 2019, Le Vent se Lève (Flickr)

    Du 10 au 17 décembre, c’est le bras de fer et la question de la durée de la grève, laquelle s’étend pendant cette semaine cruciale : les ports du Havre, de Marseille, de Rouen, de La Rochelle, d’Ajaccio, sont bloqués. Dans beaucoup de secteurs, on assiste à des débrayages plus ou moins longs. Ce n’est pas la grève générale mais ce n’est plus une grève généralisée. De même, l’implication des femmes est encouragée par les organisations syndicales ou ATTAC, qui mettent d’emblée en avant la dimension féministe de la contestation.

    Le 11 décembre, lorsqu’il est question de réformer le système de retraites, le Premier ministre affirme que les femmes seront les « grandes gagnantes ». Immédiatement, un collectif de féministes et de syndicalistes appelle à un meeting à la Maison des Métallos pour contester cette affirmation, soulignant qu’avec la nouvelle prise en compte de l’ensemble de la carrière, les femmes seront pénalisées par la réforme : leurs carrières hachées, interrompues par l’éducation des enfants et le temps partiel seront davantage impactés par le nouveau mode de calcul.

    Le lendemain, 12 décembre, la Ministre des Transports sort de son mutisme, mais pour stigmatiser le mouvement et tenter de retourner l’opinion publique contre les grévistes : « Annoncer que les trains ne rouleront pas pour Noël, je pense que c’est assez irresponsable », dit-elle, avant d’être aussitôt relayée par Marine Le Pen, le MEDEF et Laurent Berger (CFDT). Les manifestations du 17 sont massives, les contacts interprofessionnels commencent. Des délégations de grévistes enseignants rencontrent des cheminots ou encore des hospitaliers, des assemblées « interpro » se mettent en place.

    Un manifestant contre le projet de retraites à points, 2019, Jeanne Menjoulet

    La « trêve »

    La question de la trêve de Noël va se heurter à la force de la grève. Le 19, Philippe Martinez, au nom de l’intersyndicale, annonce une journée de mobilisation le 9 janvier. Cette réponse n’est pas celle qu’attendent les grévistes. Le problème va cristalliser tout le mouvement et constitue la troisième caractéristique : qui décide ? Les AG ou les directions ? Les équipes militantes, peu importe leurs affiliations, ont aidé à imposer les AG qui ont permis que le mouvement tienne, y compris contre « la trêve ».

    Les directions syndicales ne parlent pas de « trêve » mais d’une grève le 9 janvier, ce qui revient au même. Le 19, l’UNSA RATP émet un communiqué cinglant : « Ce mouvement de grève appartient aux salarié(e)s et aux AG. Si les confédérations ont décidé de capituler face à ce gouvernement et de partir en vacances jusqu’au 9 janvier, l’UNSA Ratp, elle, confirme sa détermination et appelle à la mobilisation sans trêve. » Dans l’enseignement, la question d’agir avec les cheminots et la RATP pendant les vacances scolaires se traduit par des manifestations qui n’étaient pas prévues entre Noël et le Jour de l’An. On voit aussi les premières manifestations nocturnes (« marches aux flambeaux »), inhabituelles mais suivies. Une des images les plus fortes de la grève de cet hiver fut le Lac des Cygnes, joué gratuitement par le Ballet et l’orchestre de l’Opéra, sur le parvis de l’Opéra Garnier, le 24 décembre.

    Le combat social se transpose dans la culture comme dans la communication numérique. Alors que la flashmob du collectif féministe chilien Las Tesis a fait le tour du monde, ATTAC produit avec la chanson À cause de Macron, une version parodique d’À cause des garçons, un tube de 1987, en reprenant l’icône de Rosie la Riveteuse[36]. Affublées d’un bleu de travail symbole du travail professionnel, de gants jaunes pour le travail domestique et d’un foulard rouge pour la lutte, des groupes de femmes se réunissent dans les manifestations et lors d’autres événements pour chanter et danser en soulignant les effets désastreux qu’auront cette réforme des retraites sur les femmes : « À cause de Macron / C’est la chute des pensions / Pour Fatou et Marion / À cause de Macron / Grandes perdantes nous serons / Faut t’le dire sur quel ton ?! » Cette flashmob fait tache d’huile et est reprise par la suite dans de nombreuses manifestations.

    Dans le même temps, un débat est lancé sur la « clause du grand-père » : la réforme ne frapperait que les générations suivantes. Cette proposition méconnaît la psychologie ouvrière, dont la solidarité intergénérationnelle est un des traits essentiels. De même pour les grévistes de l’Opéra, qui écrivent : « Nous ne sommes qu’un petit maillon dans une chaîne vieille de 350 ans. Cette chaîne doit se prolonger loin dans le futur : nous ne pouvons pas être la génération qui aura sacrifié les suivantes. »

    La solidarité est internationale : des soutiens arrivent du monde entier, à l’instar des agents du métro de São Paulo qui expriment en vidéo leur admiration pour leurs homologues parisiens. Le 28 décembre, à Tours, des paysans offrent un banquet aux grévistes. La « bataille de l’opinion » est gagnée, le soutien populaire est là. Le succès des « caisses de grève » témoigne de cette popularité.

    Ainsi, à la fin de « la trêve » qui n’a jamais eu lieu, et sans même savoir ce que donnera le 9 janvier, le gouvernement est extrêmement fragilisé. Informations ouvrières rapporte ce propos d’un conducteur dans une AG de la RATP : « Jamais une grève n’avait duré si longtemps ; leur coup de la trêve a échoué, nous pouvons être fiers de nous. »

    Janvier

    Le jour de la rentrée scolaire, malgré la fermeture des universités et une situation tendue devant les lycées, et même si les sacrifices de plus d’un mois de grève pèsent pour certains, la grève ne décline pas. Une manifestation est prévue le samedi 11 janvier. L’intersyndicale semble privilégier les manifestations à la grève.

    Cependant, les « négociations » obscurcissent le paysage. Pour faire adopter le projet de réforme, la CFDT imagine une conférence de financement des retraites qu’Édouard Philippe accepte aussitôt, le 12 janvier. L’intersyndicale admet  ce cadre, en même temps que sa stratégie reste celle des « temps forts ». Le 3 janvier, la FNIC CGT interpelle les directions syndicales à mots à peine couverts : « L’heure n’est pas aux réunions de CSE ni à remplir ses agendas avec des rencontres avec les patrons … quand on veut lutter, on trouve des solutions. Quand on ne veut rien faire, on cherche des excuses ». FO puis la CGT quittent ensuite la conférence de financement, lui ôtant la crédibilité que leur présence avait donnée.

    Après 45 jours de grève, avec des bulletins de salaire « blancs », insultés, comparés à des terroristes par un député macroniste, isolés par les chefs syndicaux, les salariés de la RATP et de la SNCF votent la reprise les 18 et 19. Notons que ce sont les AG qui votent, ce ne sont pas les grévistes démoralisés et battus qui quittent individuellement la grève.

    Cette opposition entre grève totale et « temps forts » est justement au cœur des AG, mais ce sont ces dernières qui donnent le la : le mouvement n’a pas reflué sur le fond, il s’est déplacé. D’autres professions entrent en scène. Les avocats jettent leurs robes devant « leur » ministre, comme les ouvriers des Gobelins avaient jeté leurs outils. Les avocats, en robe, se joignent aux cortèges des grévistes. Les éboueurs de Paris, de Marseille sont en grève. C’est par la grève que les enseignants du second degré – avec les lycéens – refusent les épreuves que plus personne n’ose appeler « bac ». Là encore, la répression est dure.

    Un gouvernement défait

    Le jour de la présentation du projet de loi au Conseil des ministres, le 24 janvier 2020, est l’occasion d’une nouvelle journée de grève, particulièrement suivie, à l’appel de l’intersyndicale. Le calendrier habituel couplant la présentation du projet et une grève plus ou moins routinière a été bousculé par la grève du 5 décembre. Le Conseil d’État, le 25 janvier « tacle durement » le projet[37]. Crise politique et encouragement aux opposants se combinent. Le gouvernement est isolé, en grande partie grâce à la grève.

    « La France est transformée en une immense toile de révoltes », estime le sociologue Michel Fize le 8 février. Au mouvement généralisé contre la réforme des retraites, s’ajoutent les multiples grèves locales. Ainsi, à l’appel de la CGT, FO et Solidaires, les saisonniers de plus de 40 stations de ski sont en grève samedi 15 février. Surtout, les grévistes « ne rentrent pas ». Obligés d’interrompre leur mouvement, ils ne le cessent pas pour autant.

    La grève est passée, elle a écharpé le gouvernement. Devant l’opposition parlementaire, pourtant bien minoritaire, malgré les observateurs unanimes, le 29 février, le Premier ministre Édouard Philippe, poussé dans ses retranchements, décide d’utiliser l’article 493, à l’issue d’un Conseil des ministres restreint consacré à la gestion de la crise du Covid-19. Quelques grèves, sursauts de la vague passée, éclatent.

    Deux semaines plus tard, dans son discours du 16 mars 2020, Emmanuel Macron annonce la suspension de la réforme des retraites, les grévistes obtenant cette victoire dans un contexte de crise sanitaire naissante. Celle-ci allait par ailleurs révéler la pertinence des alertes et des revendications des hospitaliers en grève, encore quelques semaines auparavant.

    La victoire de l’hiver 2019-2020 est marquée non seulement par une mobilisation de longue durée mais aussi par des étapes successives et des passages de relais entre différents secteurs et différents modes d’action.

    Conclusion

    À ce stade, le mouvement contre la réforme des retraites de 2023 est caractérisé à la fois par un front syndical uni, la généralisation de la pratique des caisses de grèves, des journées de manifestations massives et des taux de grévistes importants.

    Des actions de blocages ponctuent le mouvement depuis janvier, tandis que les Rosies, leurs flash mobs et le nombre de militantes féministes insistent sur la dimension sexiste de cette contre-réforme.

    Comme dans le mouvement des Gilets jaunes ou celui de Notre-Dame-des-Landes, l’ancrage territorial, et notamment la structuration de la contestation dans les petites villes, est significatif.

    Conduite  par l’intersyndicale, à défaut d’une auto-organisation de la base au sommet, l’horizon du 7 mars dans le paysage depuis plusieurs semaines s’annonce énorme tandis que des reconductions sont d’ores et déjà prévues dans certains secteurs.

  • Étienne de La Boétie et le Discours de la servitude volontaire

    Humanisme et insoumission


    Introduction

    « Comme si le monde par-dessus les siècles ressassait
    Car enfin, n’est-ce pas, ça y ressemble fort
    Le XVIe siècle et le nôtre »
    Jean Rouaud, Juge de Montaigne (2022)

    « Le Discours force le mur du temps », a écrit le philosophe Claude Lefort[1]. C’est vrai, et c’est bien pourquoi ce texte vieux de bientôt cinq siècles nous parle encore. Mais, pour goûter pleinement le Discours de la servitude volontaire, pour en prendre la vraie mesure, en apprécier la force, il faut le replacer dans son époque et dans son milieu culturel. Cette époque, cette culture, appelons-les par leurs noms usuels : Renaissance, humanisme.

    Une révolution des esprits : l’humanisme

    Changements de perspective

    Quand La Boétie vient au monde, en 1530, cela fait plus d’un siècle que l’humanisme transforme les esprits – si radicalement que certains historiens n’ont pas hésité à parler d’une « révolution culturelle ». Cette mutation séculaire, lente mais profonde, procède d’un double élargissement des perspectives – et il faudrait presque entendre ici « élargissement » dans son sens juridique de « libération d’un prisonnier ».

    Élargissement dans le temps d’abord. Décidés à rompre avec la « barbarie gothique » du Moyen Âge, les lettrés redécouvrent l’Antiquité. Ils apprennent le latin classique, mais aussi le grec, et pour les plus audacieux l’hébreu ou l’arabe. Lancés dans une véritable « chasse aux manuscrits », ils s’efforcent de retrouver les textes des Anciens, oubliés, décriés ou corrompus par la tradition chrétienne ; ils travaillent à en donner des versions fiables, qui pourront circuler ensuite dans toute l’Europe. Cette redécouverte, facilitée par l’arrivée en Occident de savants et de manuscrits byzantins après la chute de Constantinople (1453), mobilise les meilleurs esprits d’Europe.

    Élargissement dans l’espace, ensuite. À des fins commerciales, diplomatiques ou militaires, ou simplement pour voir du pays, on voyage. Il n’est pas nécessaire d’aller très loin pour rencontrer la nouveauté. Il peut suffire de passer les monts : les interminables guerres d’Italie, qui conduisent la noblesse française dans la péninsule, lui font découvrir une haute civilisation qui la fascine et la marque durablement. Mais on explore aussi des contrées lointaines et inconnues, des routes jamais frayées. Tout au long du XVe siècle, les Portugais suivent les côtes occidentales de l’Afrique ; ils passent le cap de Bonne-Espérance, atteignent l’océan Indien. Des rapports s’établissent avec l’Inde et les îles à épices. En 1492, un capitaine génois gorgé de lectures, de rêveries et d’ambitions, Christophe Colomb, débarque aux Antilles, ouvrant ainsi la voie à l’exploration, à la colonisation (et au pillage) de l’Amérique. À peine trente ans plus tard, les vaisseaux de Magellan bouclent le premier tour du monde. Encore une décennie et Jacques Cartier ira explorer le Canada pour le compte du roi François Ier. Ces « grandes découvertes » s’opèrent lentement, non sans tâtonnements, et la connaissance des terres nouvelles ne progresse qu’à petite vitesse. Néanmoins, les cartes géographiques s’enrichissent et se précisent. Les récits de navigation et les témoignages des voyageurs font savoir que d’autres mondes existent.

    Ce double élargissement bouleverse les perspectives. La Renaissance, résume Claude Lévi-Strauss, a découvert « le moyen de mettre sa propre culture en perspective » en se confrontant à « d’autres temps et d’autres lieux »[2]. La redécouverte et la valorisation de l’Antiquité offre aux élites d’autres points de référence que ceux de la civilisation chrétienne : des écrivains païens, qui peuvent être matérialistes, ou républicains. La rencontre des mondes africains, asiatiques, américains, avec leurs normes et leurs mœurs propres, vient ébranler la primauté de l’Europe, dont la culture perd sa valeur absolue. Dans le temps et dans l’espace, voilà que surgissent des Autres qui obligent à penser différemment. L’ébranlement des certitudes attise l’esprit critique, aiguise la pensée, favorise la recherche et la novation.

    Le surmultiplicateur

    La diffusion de cet esprit nouveau est encouragée par des échanges accrus (épistolaires ou directs) entre les intellectuels, mais aussi et surtout par un fait technique de grande importance : l’invention de l’imprimerie, au milieu du XVe siècle. En créant les caractères typographiques métalliques mobiles, en mettant au point sa presse et en privilégiant finalement le papier (au détriment du traditionnel vélin, plus rare et plus cher), Gutenberg ne modifie pas seulement la forme du livre. Il crée la possibilité de produire des ouvrages en « grand » nombre ; il invente ainsi ce que l’historien Pierre Chaunu a appelé le « surmultiplicateur »[3], le moyen de diffuser les textes et les idées dans des proportions jamais entrevues. D’autant que les ateliers d’imprimeurs se multiplient rapidement, dans la vallée du Rhin d’abord, puis dans toute l’Europe. En 1480, on compte déjà des presses dans plus de cent villes européennes. Dans les plus importantes s’établissent des ateliers fameux, et souvent des dynasties d’imprimeurs : Alde Manuce à Venise, Frobenius à Bâle, Josse Bade, Jean Petit et Estienne à Paris, Sébastien Gryphe à Lyon… Rien qu’entre 1450 et 1500, les historiens comptent 30 000 éditions environ, soit 15 000 textes différents imprimés, et peut-être 20 millions d’exemplaires diffusés. Au siècle suivant, la production ne fera qu’augmenter. Ainsi, une dynamique intellectuelle rencontre des conditions matérielles nouvelles, et favorables. Certes, tous les livres imprimés ne diffusent pas les idées humanistes – loin s’en faut. Mais le livre n’en est pas moins un « ferment » de l’esprit nouveau. Des presses sortent « des pamphlets aigus comme des flèches qui [vont] frapper au loin l’ignorance, la moinerie et le fanatisme »[4]. Autour du « petit monde du livre »[5], des imprimeries, mais aussi de certaines cours ou institutions d’enseignement, des réseaux humanistes s’établissent, de petits foyers intellectuels se constituent. La République des lettres, lentement, prend corps. Et peu à peu, les idées nouvelles se répandent.

    Nouveau regard, nouvelles idées

    Quelles idées ? Le phénomène humaniste est complexe, ramifié, plein de nuances et de contradictions. Il y a, si l’on veut, autant d’humanismes que d’humanistes. Pour autant, il n’est pas impossible d’isoler quelques traits principaux.

    Dignité de l’Homme

    Dans le grand chamboulement intellectuel de la Renaissance, l’ici-bas, tant décrié par l’Église, est réhabilité. Sans renier Dieu, on apprend à reconnaître et à revendiquer la grandeur de l’homme – et même, quelquefois, la « noblesse et préexcellence » de la femme[6]. Au milieu des années 1480, Pic de la Mirandole rédige un texte dont le titre dit tout : Discours de la dignité de l’homme. Il y réaffirme, en même temps que la « noble condition » de l’homme, sa faculté (auto)créatrice. Chez Pic de la Mirandole, Dieu, « le parfait ouvrier », s’adresse à l’homme en ces termes : « Si nous ne t’avons donné, Adam, ni une place déterminée, ni un aspect qui te soit propre, ni aucun don particulier, c’est afin que la place, l’aspect, les dons que toi-même tu aurais souhaités, tu les aies et les possèdes selon ton vœu, à ton idée. Pour les autres créatures, leur nature définie est tenue en bride par des lois que nous leur avons prescrites ; toi, aucune restriction ne te bride, c’est ton propre jugement, auquel je t’ai confié, qui te permettra de définir ta nature ». « Doté pour ainsi dire du pouvoir arbitral et honorifique de [se] modeler et de [se] façonner [lui]-même »[7], l’homme peut se donner la forme à laquelle il aspire.

    L’homme – il faut comprendre l’être humain – des humanistes est donc capable de faire son histoire, et même de faire l’Histoire. Il est faber fortunae, l’artisan de son destin[8]. Cette idée éclate, par exemple, dans Le Prince, le chef-d’œuvre de Machiavel, qui proclame la capacité du grand homme à forger son destin, malgré les incertitudes et les revers de la Fortune. La Providence chrétienne, sans être explicitement congédiée, est réduite à la portion congrue. Elle est, explique le Florentin, comme un fleuve, avec lequel il faut compter, mais que l’homme avisé et résolu peut endiguer, voire détourner à son profit. Même si les circonstances semblent difficiles, et l’avenir bouché, l’homme machiavélien doit continuer « à espérer, à se battre, à rêver, à dessiner des utopies »[9].

    Interroger le monde, questionner les autorités

    Comme la Fortune, la Nature peut être domptée, maîtrisée – à condition d’être connue. Cette certitude anime les hommes de la Renaissance, qui vont accorder aux réalités physiques et au monde sensible une attention sans précédent. Si la science moderne tarde à naître, la curiosité, l’expérimentation et l’invention technique sont partout : des artistes s’attachent à restituer au plus juste les paysages qu’ils ont sous les yeux ; des architectes transforment les villes et les règles de la construction ; des ingénieurs imaginent des appareils et des dispositifs nouveaux. Avec une passion ardente, parfois brouillonne, on cherche à connaître les choses, à en forcer les mystères.

    Cet esprit questionneur, forcément désacralisant, s’exerce aux dépens des autorités traditionnelles. Premières cibles : l’Église et le dogme. La philologie ne s’applique pas qu’aux textes profanes de l’Antiquité. Certains humanistes examinent aussi, d’un œil critique, les textes sacrés. Lorenzo Valla prouve que la « donation de Constantin », censée fonder le pouvoir temporel du Pape, est un faux tardif ; Érasme se permet de modifier la Vulgate, et notamment le Pater noster, dont le latin lui paraît fautif ; bientôt, de grandes traductions en langue vulgaire permettront aux laïcs de prendre connaissance de la Bible sans passer par la médiation du clergé. Mais plus que les Écritures, c’est l’institution religieuse, l’Église réellement existante, qui fait l’objet de critiques. Érasme – un religieux pourtant, qui restera jusqu’au bout fidèle à Rome, et qui se verra même proposer la barrette de cardinal – n’épargne pas le clergé. Dans son Éloge de la folie, petit texte plein de sel qui est comme le bréviaire de l’esprit humaniste, il se moque tout à la fois des dévots, de la superstition, des sermons pendant lesquels « tout le monde dort, baille, s’ennuie », des théologiens qui passent leur temps à « pétrir et repétrir les saintes écritures comme une cire molle » et voient des hérétiques partout, des prélats fastueux, des mauvais prêtres qui « ont de bons yeux pour découvrir dans de vieux manuscrits de quoi terrifier le petit peuple, et le convaincre qu’il leur doit plus que la dîme »[10]. Selon certains critiques, Érasme s’en serait même pris au souverain pontife, en stigmatisant, dans un pamphlet intitulé Julius exclusus (Jules, privé de paradis !) l’immoralité et la corruption du pape Jules II. Chez Rabelais, la charge contre l’Église est plus forte, plus violente, plus bouffonne encore : toute son œuvre d’écrivain est une entreprise libératrice, qui pourfend la bigoterie, le fanatisme, le puritanisme, la superstition, les moines dépravés et les censeurs de la Sorbonne. Il n’est guère question d’athéisme, ni encore de laïcité, bien sûr. Mais déjà, les abus et l’emprise de l’Église sont mis en question.

    Autre cible des humanistes : le mauvais souverain, le tyran – celui qui opprime son peuple, pille et ravage le pays, sert ses intérêts sans souci du bien public. Érasme, encore lui, dénonce « ce Prince comme on en voit tant : un homme qui ignore les lois, presque un ennemi du bien public, et qui ne cherche que le sien propre, adonné aux plaisirs, haïssant le savoir, haïssant la liberté et la vérité, se moquant éperdument du salut de la République, mais mesurant tout à sa passion et à ses intérêts »[11]. Pour le premier des humanistes, un prince ne doit « pas dominer ses sujets autrement qu’en essayant d’être le meilleur et le plus utile à tous », il ne doit s’estimer « heureux que s’il rend ses sujets heureux ». Rabelais ne dit pas autre chose, quand, dans ses romans, il oppose au tyran Picrochole ses bons géants Gargantua et Pantagruel, modèles de souverains éclairés.

    Cosmopolitique du genre humain

    En même temps que les mauvais Princes, les humanistes condamnent leurs politiques aventureuses, et leur passion de la guerre. Habité par un idéal de concorde, Érasme voit dans la paix « la source de toutes les félicités ici-bas ». Il s’étonne que l’homme, qui a « la faculté de raisonner » et « le don de la parole, qui est la grande conciliatrice de l’amitié », ait malgré tout « cette rage insatiable de la guerre »[12].

    Rien d’étonnant à ce que les tyrans veuillent la guerre, ni à ce que de mauvais prélats leur fournissent une justification « théologique ». Mais Érasme perçoit que le mal est plus profond. Il est dans le peuple même : « l’Anglais hait le Français uniquement parce qu’il est Français, le Breton hait l’Écossais seulement parce qu’il est Écossais ; l’Allemand ne s’entend pas avec le Français ; l’Espagnol est en désaccord avec l’Allemand et le Français. Cruelle perversité humaine ! La diversité des noms qu’ils portent suffit à elle seule à les diviser à ce point »[13]. Pour Érasme, enfant bâtard et nomade impénitent, qui passa sa vie à sillonner l’Europe, le cosmopolitisme s’impose.

    D’autres, plus tard, iront plus loin encore, et affirmeront que la fraternité humaine ne s’arrête pas aux frontières de la chrétienté. Confrontés aux indigènes du Nouveau Monde, quelques esprits d’élite sauront reconnaître en eux, non des « bêtes » ou des « sauvages », mais, malgré la différence culturelle, des semblables, porteurs de droits et dignes de respect. C’est le cas, par exemple, du dominicain Las Casas, qui, des deux côtés de l’Atlantique, passera la plus grande partie de sa vie à défendre les Indiens contre ceux qui voient en eux des êtres vils, voués à l’esclavage. « Ces peuples des Indes », affirme Las Casas, « égalent et même surpassent beaucoup de nations du monde, réputées policées et raisonnables »[14] ; « ils ont l’entendement clair, sain et vif »[15] ; « ce sont des êtres libres (…). Quant à leur état d’esclave par nature, il est aussi éloigné de la vérité que les cieux le sont de la terre »[16]. Montaigne, lui, saluera la découverte d’un Nouveau monde « non moins grand, plein et membru » que l’Ancien. Il balayera, surtout, les préjugés du temps en avançant qu’« il n’y a rien de barbare ou de sauvage » chez les indigènes des Amériques, « sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage »[17]. Pratiquant le renversement de perspective dont parlait Lévi-Strauss, Montaigne se sert de l’Autre d’outre-Atlantique, l’Indien, pour mettre en question sa propre civilisation et son penchant pour la violence : « nous les pouvons bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie »[18]. Ce qui point ainsi chez Las Casas, chez Montaigne, chez quelques autres à la même époque, c’est le sentiment de l’unité indissoluble du genre humain, qui est un des acquis les plus puissants et les plus révolutionnaires de l’humanisme renaissant.

    Réformer la société pour réformer l’Homme

    Critique de l’Église et des mauvais Princes, idéal de concorde, cosmopolitisme : cela, sans doute, ne suffit pas à composer un programme. Il n’y a pas, à strictement parler, un projet politique de la Renaissance. Mais il y a bien, diffus, implicite ou manifeste, un désir de réforme, de l’être humain et des institutions. Ou mieux : de l’être humain par les institutions. Car les humanistes ont compris que l’humanité n’est pas un donné, mais une construction, une conquête. « On ne naît pas homme, on le devient », résume Érasme. Et il faut des institutions justes et vertueuses pour humaniser l’être humain, pour produire le vir humanus. Dans cette perspective, la première institution, la plus décisive, c’est l’enseignement ; de là l’intérêt que les plus grands (Érasme, Juan Luis Vives, Rabelais, Montaigne…) ont accordé aux questions de pédagogie.

    Hors de la sphère éducative, ce sont les institutions politiques qui retiennent l’attention des humanistes. Il existe, en Italie notamment, tout un courant d’« humanisme civique » qui insiste sur la nécessité de « restreindre par la loi la discrétion laissée au souverain »[19], et de donner au peuple sa juste place dans la conduite des affaires publiques. Puisant dans la tradition républicaine antique, cet humanisme civique fait de la « liberté » son point cardinal. Pour lui, la fonction des institutions politiques n’est pas seulement d’assurer l’ordre et la sécurité, mais aussi et surtout d’offrir et de cultiver cette liberté. Or, être libre, et pleinement humain, c’est être en mesure de « prendre une part active dans la gestion de la communauté »[20], c’est pouvoir « s’engager activement et en toute égalité dans les affaires de l’État »[21]. « La corruption des formes politiques naît de l’exclusion du peuple d’un rôle suffisamment actif dans les affaires du gouvernement »[22]. Dans cette perspective, le régime légitime et vertueux est celui qui permet et garantit la participation de tous à la conduite de la cité.

    La projection réformatrice s’étend parfois au-delà de ces considérations politiques générales. Il arrive qu’elle embrasse l’ensemble des réalités sociales. Dans son Utopie, Thomas More, scandalisé par le vice, les inégalités et la misère qui grevaient la société anglaise, en imagine ainsi une refonte radicale : chez les Utopiens, la propriété privée est abolie ; l’oisif n’a pas sa place ; les hommes sont également appelés à travailler, pour une durée limitée ; les ressources sont réparties de manière rationnelle et équitable ; les villes sont vastes et propres, mais le luxe est banni (l’or ne servant qu’à confectionner des urinoirs) ; un Sénat élu règle la marche ordinaire de l’île, tandis que la population tout entière est appelée à trancher pour les grandes décisions ; on valorise les « plaisirs bons et honnêtes », l’entraide ; on se défie du fanatisme religieux, de la guerre et de la gloire militaire, etc. On peut, naturellement, gloser sur les limites et les naïvetés du modèle utopien, ou s’interroger sur les convictions profondes de l’homme Thomas More. Mais on ne peut qu’être saisi, à la lecture d’un texte comme L’Utopie, par la vigueur critique, la capacité d’invention et la puissance civilisatrice de la pensée humaniste.

    Crépuscule

    Dans les premières années du XVIe siècle, l’humaniste Ulrich von Hutten peut encore s’exclamer : « Ô siècle, ô sciences ! C’est joie de vivre ! Les études fleurissent, les esprits s’éveillent. Ô Barbarie, prépare-toi au bannissement ! ». Mais le rêve humaniste va rapidement s’assombrir, à cause des dissensions religieuses. La critique de l’Église et l’idéal de réforme étaient, on l’a vu, choses anciennes, largement partagées par les humanistes, et présentes jusque dans l’entourage des puissants. Mais après les schismes luthérien et anglican, puis la multiplication des Églises réformées, la modération n’est plus de mise : il faut désormais choisir son camp. La République des Lettres, autrefois unie, se fracture. En France, à partir du milieu des années 1530, et plus encore dans la décennie 1540, François Ier, jusque-là plutôt libéral, entreprend de lutter contre l’hérésie. Les tribunaux condamnent, la Sorbonne censure. En 1546, Étienne Dolet, humaniste et imprimeur (de Rabelais, entre autres), accusé de déviance religieuse, est brûlé place Maubert, avec ses livres. Au mitan du siècle, les guerres de Religion commencent à déchirer le pays. Qu’il soit catholique ou protestant, le fanatisme religieux – souvent mêlé de calculs politiques – va meurtrir la France et l’Europe pendant de longues décennies.

    La Boétie dans son temps

    « Il l’escrivit en sa première jeunesse, à l’honneur de la liberté… »

    C’est à la charnière de ces deux époques, entre âge d’or de l’humanisme et conflits de religion, que s’inscrit la courte vie d’Étienne de La Boétie. Il naît à Sarlat, dans une famille de petite noblesse appartenant au milieu consulaire. La cité périgourdine, qui compte alors quelque 3 000 habitants, une cathédrale, une abbaye, n’est pas à l’écart de la floraison de la Renaissance, puisqu’elle accueille au début des années 1540 un évêque venu de Florence, Niccolo Gaddi, qui arrive sur les bords de la Dordogne avec son cortège de lettrés et, dans ses bagages, de précieux ouvrages. On suppose, mais sans assurance, que le jeune Étienne a d’abord fréquenté un collège parisien. On sait, en revanche, qu’il rejoint finalement l’Université des lois d’Orléans, pour y faire son droit. L’université, l’une des plus fameuses du royaume, est un foyer humaniste : l’enseignement tranche avec les routines de la scolastique, et l’on peut y entendre des maîtres éminents, dont le protestant Anne du Bourg, qui sera pendu en 1559 pour avoir osé s’élever, devant le roi, contre les persécutions infligées aux réformés. La Boétie y parfait sa formation et obtient son grade de licencié en 1553.

    C’est, semble-t-il, au cours de la décennie 1540 qu’il écrit le Discours de la servitude volontaire, cette philippique contre la tyrannie qui lui vaudra de passer à la postérité. Sur la date de composition du texte, pas de certitude : Montaigne dira qu’il fut écrit à 18 ans, avant de se corriger et de proposer 16 ans ; un autre auteur, l’historien De Thou, parle de 19 ans. Pas de certitude non plus sur les circonstances qui l’ont inspiré, mais De Thou évoque la révolte populaire contre la Gabelle, qui a secoué l’Angoumois, la Saintonge, et finalement la Guyenne et le Périgord en 1548. L’agitation fut spectaculaire, et la répression royale terrible (la ville de Bordeaux fut occupée par les troupes, son Parlement suspendu). Il se peut que ce soulèvement du peuple contre un ordre écrasant ait nourri les réflexions du jeune La Boétie, mais son texte n’y fait aucune référence explicite. Quoiqu’il en soit, le Discours ne circule, à ce stade, que sous forme manuscrite. Passant « ès mains des gens d’entendement » (comme l’écrira Montaigne), il contribue à la renommée intellectuelle de La Boétie au sein d’un petit milieu de lettrés.

    Diplômé, La Boétie rejoint son sud-ouest natal : il rachète une charge de conseiller et, dès 1554, il se fait recevoir (avant l’âge légal) au Parlement de Bordeaux. Le voilà désormais introduit dans le patriciat, parmi les meilleures familles de la ville. Il fait un beau mariage. Quand sa charge et ses obligations sociales lui en laissent le temps, il se livre à des jeux, se consacre à la traduction des auteurs grecs ou à la composition de poèmes (latins et français).

    « Parce que c’était lui, parce que c’était moi »

    Vers la fin des années 1550, vraisemblablement en 1557, La Boétie fait la rencontre d’un autre conseiller, tout nouvellement rattaché au Parlement de Bordeaux : Montaigne. Ce dernier, de deux ans son cadet, sera comme on le sait son « frère d’alliance ». La Boétie évoque cette relation dans un poème latin dédié à son ami : « Une bonne partie des sages se méfiant de la foule/ Ne croit pas en l’amitié, sauf quand le temps l’a mise à l’épreuve/ Et qu’elle a lutté contre les divers assauts du malheur./ Or un amour d’un peu plus d’un an nous unit/ Sans rien envier à l’amour le plus fort. […] À toi Montaigne au milieu de tous les hasards/ La souveraine nature et la précieuse vigueur séductrice de l’amour/ M’ont uni »[23].

    Quant à l’auteur des Essais, il consacrera à cette amitié des pages inoubliables[24] :

    Il y a au-delà de tout mon discours, et de ce que j’en puis dire particulièrement, je ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être vus, et par des rapports que nous oyions l’un de l’autre, qui faisaient en notre affection plus d’effort que ne porte la raison des rapports, je crois par quelque ordonnance du ciel ; nous nous embrassions par nos noms. Et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche, que l’un à l’autre. Il écrivit une Satire Latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse et explique la précipitation de notre intelligence, si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé (car nous étions tous deux hommes faits, et lui plus de quelques années) elle n’avait point à perdre de temps et à se régler au patron des amitiés molles et régulières, auxquelles il faut tant de précautions de longue et préalable conversation. Celle-ci n’a point d’autre idée que d’elle-même, et ne se peut rapporter qu’à soi. Ce n’est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille : c’est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange, qui ayant saisi toute ma volonté, l’amena se plonger et se perdre dans la sienne ; qui, ayant saisi toute sa volonté, l’amena se plonger et se perdre en la mienne, d’une faim, d’une concurrence pareille. Je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien, ou mien.

    Au service de l’État royal

    Au début de l’année 1661, envoyé auprès de la cour avec d’autres représentants du Parlement de Bordeaux, La Boétie rencontre Michel de l’Hospital, grand humaniste et chancelier de France. Quelques mois plus tard, alors que les troubles de religion s’intensifient, il est choisi pour participer à une mission de pacification en Agenais. On est encore, alors, à une période où la monarchie, sous l’influence de l’Hospital, cherche une voie moyenne qui permettrait la cohabitation pacifique des différentes communautés religieuses. Il s’agit moins, pour les agents du roi, de réprimer l’hérésie que d’assurer l’ordre civil. Les consignes du pouvoir royal sont claires sur ce point : « vous ferez bien entendre […] que vous ne venez point là pour les châtier pour le fait de la religion qu’ils tiennent, que vous n’êtes envoyé et n’avez commission de moi que de punir ceux qui abusent du nom de la religion à une infinité de scandales, violences, meurtres et séditions ». En Agenais, La Boétie s’acquitte de sa mission, en mettant au point, avec son chef Burie, une « résolution » qui fixe les règles de coexistence à respecter pour toutes les religions et toutes les couches sociales : préservation de l’ordre public, refus des provocations, partage équitable des lieux de culte, silence imposé sur les maux passés.

    On situe généralement à la même époque (entre la fin de 1561 et l’été 1562) la rédaction par La Boétie d’une autre œuvre, à laquelle Montaigne fait allusion à deux reprises : le Sarladais serait l’auteur de Quelques Mémoires de nos troubles sur l’Edict de janvier 1562[25]. On a longtemps pensé ce texte perdu. Mais, au début des années 1920, un érudit a cru le découvrir dans une liasse de manuscrits conservés à la bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence. La publication de cet écrit, désormais intitulé Mémoire sur la pacification des troubles ou Mémoire touchant l’édit de janvier 1562, a donné lieu à de vives controverses entre chercheurs. Car le contenu du texte semble contraster avec le ton et l’esprit frondeur du Discours de la servitude volontaire : l’auteur y apparaît comme un loyaliste, soucieux d’ordre, qui juge que « tout le mal » et les troubles que connaît alors le royaume tiennent à « la diversité de religion », et qui invite par conséquent le pouvoir à maintenir une unique religion (catholique) plutôt qu’à en tolérer deux. Pour beaucoup de spécialistes qui se sont penchés sur la question, l’attribution de ce Mémoire à la Boétie est tout simplement erronée. Mais, quand bien même on accepterait de voir en La Boétie l’auteur véridique du texte, le problème n’est pas si grand. Il n’y a pas lieu, en effet, d’opposer trop strictement le La Boétie du Discours, apôtre véhément de la liberté, et l’auteur « intolérant » du Mémoire. Ce dernier, en effet, ne condamne pas la religion réformée pour des raisons théologiques, mais parce qu’elle introduit au sein du royaume une dissension, établit en France « deux diverses républiques opposées de front l’une à l’autre », et, ce faisant, prépare la guerre civile. Il reconnaît d’ailleurs la pertinence de certaines critiques portées par les Réformateurs, regrette les « vices manifestes du clergé, la mauvaise vie, la vilenie, avarice » des ecclésiastiques. Ce qu’il envisage, c’est une réforme interne à l’Église catholique, qui, en mettant un terme aux abus et en proposant des accommodements sur certains points disputés, satisferait et ramènerait dans son giron « le grand nombre » des protestants. L’objectif, ici, n’est pas de préserver à tout prix une catholicité rigide, mais bien de défendre l’ordre et la paix civile, à la fois en restaurant l’autorité d’une monarchie arbitrale et en rassemblant les fidèles séparés. C’est, en somme, la ligne que suivent, à cette époque, les autorités, et en premier lieu Michel de l’Hospital. On n’est alors en France qu’à l’orée des guerres de Religion, et l’hypothèse d’un grand concile permettant de réconcilier catholiques et « mal-sentants de la foi » n’est pas encore écartée. La grande radicalisation et la polarisation du royaume en deux camps irréductibles ne viendront qu’ensuite.

    À partir de 1562, la situation se tend dans le royaume, et notamment dans le Bordelais. À Bordeaux même, les modérés sont mis en difficulté par le parti catholique intransigeant. On sait relativement peu de choses sur l’activité de La Boétie durant ces temps troublés. Seules quelques traces archivistiques subsistent, qui permettent de supposer qu’il continue à jouer un rôle significatif dans l’élite de la ville, s’acquitte de sa tâche de parlementaire, et se range parmi les parlementaires fidèles au pouvoir royal.

    Mort de La Boétie, survie du Discours

    À l’été 1563, au retour d’une mission en Périgord et en Agenais, La Boétie est saisi par la maladie et doit s’aliter. Il ne lui reste que quelques jours à vivre. Tout au long de son agonie, il a à ses côtés le fidèle Montaigne, qui nous a laissé un témoignage précis et poignant dans une lettre à son père. La Boétie, sachant sa fin proche, met ses affaires en ordre, s’entretient avec son ami :

    Mon frère, que j’aime si chèrement et que j’avais choisi parmi tant d’hommes, pour renouveler avec vous cette vertueuse et sincère amitié, de laquelle l’usage est par les vices dès si longtemps éloigné d’entre nous qu’il n’en reste que quelques vieilles traces en la mémoire de l’antiquité, je vous supplie pour signal de mon affection envers vous, vouloir être successeur de ma bibliothèque et de mes livres que je vous donne : présent bien petit, mais qui part de bon cœur, et qui vous est concevable pour l’affection que vous avez aux Lettres. Ce vous sera μνημοσυνον tui sodalis [en souvenir de ton ami].

    Peu à peu, son état empire. Enfin, note Montaigne, « tirant à soi un grand soupir, il rendit l’âme, sur les trois heures du mercredi matin dix-huitième d’août, l’an mil cinq cent soixante-trois après avoir vécu 32 ans, sept mois et dix-sept jours »[26].

    Mort jeune, avant d’avoir pu donner sa pleine mesure politique et philosophique, en tout cas avant d’avoir pu confier ses œuvres à l’impression, La Boétie risquait fort de sombrer dans l’oubli. Sans surprise, c’est Montaigne qui sera le gardien et le promoteur de sa mémoire. Sept ans après la disparition de La Boétie, il fait publier les traductions et les poésies de son ami, en veillant à dédier chacun de ces ouvrages à des personnages célèbres, qui pourront assurer leur diffusion posthume (notamment L’Hospital et Henri de Mesmes, c’est-à-dire des serviteurs du pouvoir royal, d’esprit plutôt modéré). En outre, il trace le portrait du disparu, et avec quelle ferveur, dans son propre livre, les Essais – dont on a pu dire qu’ils étaient conçus comme un écrin, un « tombeau » dédié à l’ami défunt. La Boétie y est dépeint comme un « esprit moulé au patron d’autres siècles que ceux-ci »[27], comme « une âme à la vieille marque, et qui eût produit de grands effets si la fortune l’eût voulu »[28], comme un républicain égaré dans une France monarchique (« Et sais davantage que, s’il eût eu à choisir, il eût mieux aimé être né à Venise qu’à Sarlat ; et avec raison »[29]).

    « Une si mal plaisante saison »

    Mais surtout, Montaigne envisage d’insérer l’œuvre maîtresse de La Boétie, le sulfureux Discours de la servitude volontaire, au cœur même de son propre livre. Pourtant, quand paraît la première édition des Essais, en 1580, le Discours n’y figure pas. Au centre du monument de papier, l’écrivain a préféré faire figurer les sonnets de son ami, bien tournés, mais de moindre importance… Dans son chapitre « De l’amitié », Montaigne explique son choix : les temps ont changé ; le Discours, rédigé dans la paix des années 1540, prendrait un tout autre sens dans la France des années 1580, déchirée par la lutte fratricide entre communautés religieuses. Montaigne ne veut pas « abandonner » le texte de La Boétie « au grossier et pesant air d’une si mal plaisante saison »[30], ni contribuer au malentendu entretenu, autour du Discours, par ceux qui s’en servent pour « troubler et changer l’état de notre police ». L’allusion, obscure pour le lecteur d’aujourd’hui, est claire pour celui du XVIe siècle : Montaigne veut se démarquer des publicistes protestants qui ont enrôlé le texte de La Boétie dans leur lutte à mort contre la monarchie française. Ce sont les réformés, en effet, qui ont procuré dans les années 1570 les premières éditions imprimées du texte, en le détournant, voire en le tronquant, et en l’affublant de titres de leur invention. Dès 1574, le Discours était ainsi inséré dans le Réveille-matin des François, pamphlet dirigé contre les Valois, dépeints en tyrans sanguinaires. Trois ans plus tard, un éditeur protestant le baptise Contr’un ; un autre l’intitule Vive description de la Tyrannie et des Tyrans, avec les moyens de se garantir de leur joug.

    Les leçons du Discours

    Un cri contre la tyrannie, donc ? Sans doute. La Boétie s’étonne que l’être humain, né pour la liberté et pour la raison, soit, comme l’écrira plus tard Rousseau, « partout dans les fers ». Que le peuple, qui a le nombre et la force pour lui, se soumette aux volontés d’un seul, qui le maltraite. C’est bien ainsi – comme une charge éloquente contre le tyran, comme un appel à la désobéissance et à la révolte – que le Discours a été lu. C’est comme tel qu’il a été mobilisé, tout au long de l’histoire, par les rebelles à l’ordre établi, depuis les adversaires de la monarchie absolue jusqu’aux résistants antifascistes, en passant par les contestataires du XIXe siècle[31].

    Mais si La Boétie s’en était tenu à une noble déclamation contre le mauvais prince, son Discours n’aurait pas la même force, ni la même importance pour nous. En vérité, son propos va plus loin.

    C’est qu’il ne suffit pas d’un tyran pour faire une tyrannie. Le tyran n’est pas capable, seul, d’imposer sa loi à tous. Considéré objectivement et isolément, il n’est qu’un petit homme, un « hommeau », aussi faible qu’un autre. Si le peuple n’était pas, pour une part au moins, disposé à servir, le pouvoir du monarque serait nul.

    Et voilà précisément ce qui intéresse la Boétie : saisir ce qui permet au tyran et à son régime inique de « tenir » ; comprendre ce qui assure la consistance de l’ordre tyrannique, la pérennité de la domination, la stabilité d’un système social et politique que tous, ou presque, devraient refuser et mettre à bas. Sur quoi repose le pouvoir du tyran ? Pour que son ordre inique tienne, il faut que les sujets se tiennent tranquilles, passifs. Il faut, en un mot, qu’ils consentent.

    Pour obtenir passivité et consentement, une première arme est la contrainte physique : il faut l’armée, la police, les gens d’armes. Mais la coercition physique se voit ; un régime d’oppression militaire est vite haï. Et puis, la force est faible : une autre force peut la briser. Bref, ce ne sont pas tant « les hallebardes, les gardes et le guet qui garantissent le tyran ». Il y a d’autres mécanismes, d’autres vecteurs, non moins efficaces, qui permettent d’obtenir le consentement du peuple. Dans son Discours, qu’on peut lire comme un traité de sociologie politique avant l’heure, La Boétie analyse et dénonce ces autres moyens, qui permettent d’installer l’amour de l’ordre établi jusqu’au cœur des sujets.

    • Le Prince doit d’abord, en abusant du langage, dissimuler ses vrais motifs et travestir le sens de ses actes. Il ne fait jamais le mal « sans l’orner de quelque joli propos du Bien public et soulagement commun ». Cette pratique récurrente du mensonge, cette manière de mésuser des mots produisent une confusion des esprits, dont le tyran sait tirer profit.
    • Le pouvoir doit aussi impressionner les sujets, pour mieux s’établir au-dessus d’eux. Tout l’apparat de l’ancienne monarchie – les « fleurs de lys, l’ampoule et l’oriflamme » – vient sacraliser le souverain, lui confère un halo mystique et une autorité paternelle. Chacun est appelé à s’en remettre au monarque, être supérieur, à la fois élu de Dieu et père de ses sujets, qui guide et qui protège.
    • Autre ressort : l’intérêt personnel. Le pouvoir doit savoir distribuer les ressources à ses affidés, dans les hautes sphères ; mais il doit aussi abandonner des miettes à une partie au moins de la population. Pour se l’attacher, « les tyrans f[on]t largesse » (d’un peu de blé, de vin, d’une pièce) au menu peuple. Ceux sur qui ruisselle cette maigre manne se sentent ainsi solidaires du monde tel qu’il est ; tous ont à perdre (ou plutôt, croient avoir à perdre) à un changement de régime.
    • Le pouvoir du tyran repose également sur l’oubli et l’ignorance organisés. Il s’agit d’effacer de la mémoire humaine le souvenir de leur liberté native, et tous les exemples anciens d’émancipation : en somme, faire croire que rien d’autre que l’ordre établi, rien de différent, rien de noble, rien de juste n’est possible. Il faut accoutumer les hommes au servage, afin que, « sans regarder plus avant, [ils] se contentent de vivre comme ils sont nés, et ne pensent point avoir autre bien ni autre droit que ce qu’ils ont trouvé » et « prennent pour leur naturel l’état de leur naissance ».

    • Dernière recette pour faire un peuple consentant : l’avilissement par le divertissement. La Boétie pointe « cette ruse des tyrans d’abêtir leurs sujets » : en donnant au peuple « des bordels, tavernes et jeux publics », en l’étourdissant avec « les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux et autres drogueries », on capte et détourne l’attention du peuple, on le dissuade de penser ; on lui fait désirer des choses sans importance ; on mobilise ses instincts les plus bas et on le convainc qu’il n’est bon à rien d’autre qu’à courir d’un spectacle à l’autre, d’une jouissance à l’autre.

    Voilà ce qui fait la force et l’inaltérable modernité de La Boétie : il a compris qu’il ne suffit pas de commander aux sujets ; il faut qu’ils soient « enchantés et charmés » par le pouvoir. Il faut créer et entretenir en eux une « opiniâtre volonté de servir ». Il faut des institutions et des pratiques qui non seulement rendent la tyrannie acceptable, mais installent le consentement, l’amour de l’ordre tyrannique, au cœur même du sujet. Ce sont ces institutions, ces pratiques que La Boétie nous invite à analyser pour mieux combattre leurs effets, en nous et dans la société.

    Et maintenant, comme disait Montaigne, « oyons un peu parler ce garçon de dix-huit ans »…

    Discours de la servitude volontaire[32]

    Homère raconte qu’un jour, parlant en public, Ulysse dit aux Grecs :

    « Il n’est pas bon d’avoir plusieurs maîtres ; n’en ayons qu’un seul. »

    S’il eût seulement dit : il n’est pas bon d’avoir plusieurs maîtres, c’eût été si bien, que rien de mieux ; mais, tandis qu’avec plus de raison, il aurait dû dire que la domination de plusieurs ne pouvait être bonne, puisque la puissance d’un seul, dès qu’il prend ce titre de maître, est dure et révoltante ; il vient ajouter au contraire : n’ayons qu’un seul maître.

    Toutefois il faut bien excuser Ulysse d’avoir tenu ce langage qui lui servit alors pour apaiser la révolte de l’armée, adaptant, je pense, son discours plus à la circonstance qu’à la vérité. Mais en conscience n’est-ce pas un extrême malheur que d’être assujetti à un maître de la bonté duquel on ne peut jamais être assuré et qui a toujours le pouvoir d’être méchant quand il le voudra ? Et obéir à plusieurs maîtres, n’est-ce pas être autant de fois extrêmement malheureux ? Je n’aborderai pas ici cette question tant de fois agitée ! « Si la république est ou non préférable à la monarchie ». Si j’avais à la débattre, avant même de rechercher quel rang la monarchie doit occuper parmi les divers modes de gouverner la chose publique, je voudrais savoir si l’on doit même lui en accorder un, attendu qu’il est bien difficile de croire qu’il n’y ait vraiment rien de public dans cette espèce de gouvernement où tout est à un seul. Mais réservons pour un autre temps cette question, qui mériterait bien son traité à part et amènerait d’elle-même toutes les disputes politiques.

    Pour le moment, je désirerais seulement qu’on me fit comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois tout d’un Tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’on lui donne, qui n’a de pouvoir de leur nuire, qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal, s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui, que de le contredire. Chose vraiment surprenante (et pourtant si commune, qu’il faut plutôt en gémir que s’en étonner), c’est de voir des millions de millions d’hommes, misérablement asservis, et soumis tête baissée, à un joug déplorable, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et, pour ainsi dire, ensorcelés par le seul nom d’un qu’ils ne devraient redouter, puisqu’il est seul, ni chérir puisqu’il est, envers eux tous, inhumain et cruel. Telle est pourtant la faiblesse des hommes ! Contraints à l’obéissance, obligés de temporiser, divisés entre eux, ils ne peuvent pas toujours être les plus forts. Si donc une nation, enchaînée par la force des armes, est soumise au pouvoir d’un seul (comme la cité d’Athènes le fut à la domination des trente tyrans[33]), il ne faut pas s’étonner qu’elle serve, mais bien déplorer sa servitude, ou plutôt ne s’en étonner, ni s’en plaindre ; supporter le malheur avec résignation et se réserver pour une meilleure occasion à venir.

    Nous sommes ainsi faits que les communs devoirs de l’amitié absorbent une bonne part de notre vie. Aimer la vertu, estimer les belles actions, être reconnaissant des bienfaits reçus, et souvent même réduire notre propre bien-être pour accroître l’honneur et l’avantage de ceux que nous aimons et qui méritent d’être aimés : tout cela est très naturel. Si donc les habitants d’un pays trouvent, parmi eux, un de ces hommes rares qui leur ait donné des preuves réitérées d’une grande prévoyance pour les garantir, d’une grande hardiesse pour les défendre, d’une grande prudence pour les gouverner ; s’ils s’habituent insensiblement à lui obéir ; si même ils se confient à lui jusqu’à lui accorder une certaine suprématie, je ne sais si c’est agir avec sagesse que de l’ôter de là où il faisait bien, pour le placer où il pourra mal faire, cependant il semble très naturel et très raisonnable d’avoir de la bonté pour celui qui nous a procuré tant de biens et de ne pas craindre que le mal nous vienne de lui.

    Mais ô grand Dieu ! Qu’est donc cela ? Comment appellerons-nous ce vice, cet horrible vice ? N’est-ce pas honteux, de voir un nombre infini d’hommes, non seulement obéir, mais ramper, non pas être gouvernés, mais tyrannisés, n’ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie même qui soient à eux ? Souffrir les rapines, les brigandages, les cruautés, non d’une armée, non d’une horde de barbares, contre lesquels chacun devrait défendre sa vie au prix de tout son sang, mais d’un seul ; mais d’un hommeau, souvent le plus lâche, le plus vil et le plus efféminé de la nation, qui n’a jamais flairé la poudre des batailles, mais à peine foulé le sable des tournois ; qui est inhabile, non seulement à commander aux hommes, mais aussi à satisfaire la moindre femmelette ! Nommerons-nous cela lâcheté ? Appellerons-nous vils et couards les hommes soumis à un tel joug ? Si deux, si trois, si quatre cèdent à un seul ; c’est étrange, mais toutefois possible ; peut-être avec raison, pourrait-on dire : c’est faute de cœur. Mais si cent, si mille se laissent opprimer par un seul, dira-t-on encore que c’est de la couardise, qu’ils n’osent se prendre à lui, ou plutôt que, par mépris et dédain, ils ne veulent lui résister ? Enfin, si l’on voit non pas cent, non pas mille, mais cent pays, mille villes, un million d’hommes ne pas assaillir, ne pas écraser celui qui, sans ménagement aucun, les traite tous comme autant de serfs et d’esclaves : comment qualifierons-nous cela ? Est-ce lâcheté ? Mais pour tous les vices, il est des bornes qu’ils ne peuvent dépasser. Deux hommes et même dix peuvent bien en craindre un, mais que mille, un million, mille villes ne se défendent pas contre un seul homme ! Oh ! Ce n’est pas seulement couardise, elle ne va pas jusque-là ; de même que la vaillance n’exige pas qu’un seul homme escalade une forteresse, attaque une armée, conquière un royaume ! Quel monstrueux vice est donc celui-là que le mot de couardise ne peut rendre, pour lequel toute expression manque, que la nature désavoue et la langue refuse de nommer ?…

    Qu’on mette, de part et d’autre, cinquante mille hommes en armes ; qu’on les range en bataille ; qu’ils en viennent aux mains ; les uns libres, combattant pour leur liberté, les autres pour la leur ravir : auxquels croyez-vous que restera la victoire ? Lesquels iront plus courageusement au combat, de ceux dont la récompense doit être le maintien de leur liberté, ou de ceux qui n’attendent pour salaire des coups qu’ils donnent ou reçoivent que la servitude d’autrui ? Les uns ont toujours devant leurs yeux le bonheur de leur vie passée et l’attente d’un pareil aise pour l’avenir. Ils pensent moins aux peines, aux souffrances momentanées de la bataille qu’aux tourments que, vaincus, ils devront endurer à jamais, eux, leurs enfants, et toute leur prospérité. Les autres n’ont pour tout aiguillon qu’une petite pointe de convoitise qui s’émousse soudain contre le danger et dont l’ardeur factice s’éteint presque aussitôt dans le sang de leur première blessure. Aux batailles si renommées de Miltiade, de Léonidas, de Thémistocle[34], qui datent de deux mille ans et vivent encore aujourd’hui, aussi fraîches dans les livres et la mémoire des hommes que si elles venaient d’être livrées récemment en Grèce, pour le bien de la Grèce et pour l’exemple du monde entier, qu’est-ce qui donna à un si petit nombre de Grecs, non le pouvoir, mais le courage de repousser ces flottes formidables dont la mer pouvait à peine supporter le poids, de combattre et de vaincre tant et de si nombreuses nations que tous les soldats grecs ensemble n’auraient point élevé en nombre les capitaines des armées ennemies ? Mais aussi, dans ces glorieuses journées, c’était moins la bataille des Grecs contre les Perses, que la victoire de la liberté sur la domination, de l’affranchissement sur l’esclavage.

    Ils sont vraiment miraculeux les récits de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceux qui la défendent ! Mais ce qui advient, partout et tous les jours, qu’un homme seul opprime cent mille et les prive de leur liberté : qui pourrait le croire, si cela n’était qu’un ouï-dire et n’arrivait pas à chaque instant et sous nos propres yeux ? Encore, si ce fait se passait dans des pays lointains et qu’on vint nous le raconter, qui de nous ne le croirait controuvé et inventé à plaisir ? Et pourtant ce tyran, seul, il n’est pas besoin de le combattre, ni même de s’en défendre ; il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à la servitude. Il ne s’agit pas de lui rien arracher, mais seulement de ne lui rien donner. Qu’une nation ne fasse aucun effort, si elle veut, pour son bonheur, mais qu’elle ne travaille pas elle-même à sa ruine. Ce sont donc les peuples qui se laissent, ou plutôt se font garrotter, puisqu’en refusant seulement de servir, ils briseraient leurs liens. C’est le peuple qui s’assujettit et se coupe la gorge : qui, pouvant choisir d’être sujet ou d’être libre, repousse la liberté et prend le joug, qui consent, qui consent à son mal ou plutôt le pourchasse. S’il lui coûtait quelque chose pour recouvrer sa liberté je ne l’en presserais point : bien que rentrer dans ses droits naturels et, pour ainsi dire, de bête de redevenir homme, soit vraiment ce qu’il doive avoir le plus à cœur. Et pourtant je n’exige pas de lui une si grande hardiesse : je ne veux pas même qu’il ambitionne une je ne sais quelle assurance de vivre plus à son aise. Mais quoi ! Si pour avoir la liberté, il ne faut que la désirer ; s’il ne suffit pour cela que du vouloir, se trouvera-t-il une nation au monde qui croie la payer trop cher en l’acquérant par un simple souhait ? Et qui regrette volonté à recouvrer un bien qu’on devrait racheter au prix du sang, et dont la seule perte rend à tout homme d’honneur la vie amère et la mort bienfaisante ? Certes, ainsi que le feu d’une étincelle devient grand et toujours se renforce, et plus il trouve de bois à brûler, plus il en dévore, mais se consume et finit par s’éteindre de lui-même quand on cesse de l’alimenter : pareillement plus les tyrans pillent, plus ils exigent ; plus ils ruinent et détruisent, plus on leur fournit, plus on les gorge ; ils se fortifient d’autant et sont toujours mieux disposés à anéantir et à détruire tout ; mais si on ne leur donne rien, si on ne leur obéit point ; sans les combattre, sans les frapper, ils demeurent nus et défaits : semblables à cet arbre qui ne recevant plus de suc et d’aliment à sa racine, n’est bientôt qu’une branche sèche et morte.

    Pour acquérir le bien qu’il souhaite, l’homme entreprenant ne redoute aucun danger, le travailleur n’est rebuté par aucune peine. Les lâches seuls, et les engourdis, ne savent ni endurer le mal, ni recouvrer le bien qu’ils se bornent à convoiter. L’énergie d’y prétendre leur est ravie par leur propre lâcheté ; il ne leur reste que le désir naturel de le posséder. Ce désir, cette volonté innée, commune aux sages et aux fous, aux courageux et aux couards, leur fait souhaiter toutes choses dont la possession les rendrait heureux et contents. Il en est une seule que les hommes, je ne sais pourquoi, n’ont pas même la force de désirer. C’est la liberté : bien si grand et si doux ! que dès qu’elle est perdue, tous les maux s’ensuivent, et que, sans elle, tous les autres biens, corrompus par la servitude, perdent entièrement leur goût et leur saveur. La seule liberté, les hommes la dédaignent, uniquement, ce me semble, parce que s’ils la désiraient, ils l’auraient : comme s’ils se refusaient à faire cette précieuse conquête, parce qu’elle est trop aisée.

    Pauvres gens et misérables, peuples insensés, nations opiniâtres en votre mal et aveugles en votre bien, vous vous laissez enlever, sous vos propres yeux, le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, dévaster vos maisons et les dépouiller des vieux meubles de vos ancêtres ! Vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies. Et tout ce dégât, ces malheurs, cette ruine enfin, vous viennent, non pas des ennemis, mais bien certes de l’ennemi et de celui-là même que vous avez fait ce qu’il est, pour qui vous allez si courageusement à la guerre et pour la vanité duquel vos personnes y bravent à chaque instant la mort. Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus que vous, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. D’où tire-t-il les innombrables argus[35] qui vous épient, si ce n’est de vos rangs ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les emprunte de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, ne sont-ils pas aussi les vôtres ? A-t-il pouvoir sur vous, que par vous-mêmes ? Comment oserait-il vous courir sus, s’il n’était d’intelligence avec vous ? Quel mal pourrait-il vous faire si vous n’étiez receleur du larron qui vous pille, complice du meurtrier qui vous tue, et traîtres de vous-mêmes ? Vous semez vos champs, pour qu’il les dévaste ; vous meublez et remplissez vos maisons afin qu’il puisse assouvir sa luxure ; vous nourrissez vos enfants, pour qu’il en fasse des soldats (trop heureux sont-ils encore !) pour qu’il les mène à la boucherie, qu’il les rende ministres de ses convoitises, les exécuteurs de ses vengeances. Vous vous usez à la peine, afin qu’il puisse se mignarder en ses délices et se vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez, afin qu’il soit plus fort, plus dur et qu’il vous tienne la bride plus courte : et de tant d’indignités, que les bêtes elles-mêmes ne sentiraient point ou n’endureraient pas, vous pourriez vous en délivrer, sans même tenter de le faire, mais seulement en essayant de le vouloir. Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres. Je ne veux pas que vous le heurtiez, ni que vous l’ébranliez, mais seulement ne le souteniez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse dont on dérobe la base, tomber de son propre poids et se briser.

    Les médecins disent qu’il est inutile de chercher à guérir les plaies incurables, et peut-être, ai-je tort de vouloir donner ces conseils au peuple, qui, depuis longtemps, semble avoir perdu tout sentiment du mal qui l’afflige, ce qui montre assez que sa maladie est mortelle. Cherchons cependant à découvrir, s’il est possible, comment s’est enracinée si profondément cette opiniâtre volonté de servir qui ferait croire qu’en effet l’amour même de la liberté n’est pas si naturel.

    Premièrement, il est, je crois, hors de doute que si nous vivions avec les droits que nous tenons de la nature et d’après les préceptes qu’elle enseigne, nous serions naturellement soumis à nos parents, sujets de la raison, mais non esclaves de personne. Certes, chacun de nous ressent en soi, dans son propre cœur, l’impulsion toute instinctive de l’obéissance envers ses père et mère. Quant à savoir si la raison est en nous innée ou non (question débattue à fond dans les académies et longuement agitée dans les écoles de philosophes), je ne pense pas errer en croyant qu’il est en notre âme un germe de raison, qui, réchauffé par les bons conseils et les bons exemples, produit en nous la vertu ; tandis qu’au contraire, étouffé par les vices qui trop souvent surviennent, ce même germe avorte. Mais ce qu’il y a de clair et d’évident pour tous, et que personne ne saurait nier, c’est que la nature, premier agent de Dieu, bienfaitrice des hommes, nous a tous créés de même et coulés, en quelque sorte, au même moule, pour nous montrer que nous sommes tous égaux, ou plutôt tous frères. Et si, dans le partage qu’elle nous a fait de ses dons, elle a prodigué quelques avantages de corps ou d’esprit, aux uns plus qu’aux autres, toutefois elle n’a jamais pu vouloir nous mettre en ce monde comme en un champ clos, et n’a pas envoyé ici-bas les plus forts et les plus adroits comme des brigands armés dans une forêt pour y traquer les plus faibles. Il faut croire plutôt, que faisant ainsi les parts, aux uns plus grandes, aux autres plus petites, elle a voulu faire naître en eux l’affection fraternelle et les mettre à même de la pratiquer ; les uns ayant puissance de porter des secours et les autres besoin d’en recevoir : ainsi donc, puisque cette bonne mère nous a donné à tous toute la terre pour demeure, nous a tous logés sous le même grand toit, et nous a tous pétris de même pâte, afin que, comme en un miroir, chacun put se reconnaître dans son voisin ; si elle nous a fait, à tous, ce beau présent de la voix et de la parole pour nous aborder et fraterniser ensemble, et par la communication et l’échange de nos pensées nous ramener à la communauté d’idées et de volontés ; si elle a cherché, par toutes sortes de moyens à former et resserrer le nœud de notre alliance, les liens de notre société ; si enfin, elle a montré en toutes choses le désir que nous fussions, non seulement unis, mais qu’ensemble nous ne fissions, pour ainsi dire, qu’un seul être, dès lors, peut-on mettre un seul instant en doute que nous avons tous naturellement libres, puisque nous sommes tous égaux, et peut-il entrer dans l’esprit de personne que nous ayant mis tous en même compagnie, elle ait voulu que quelques-uns y fussent en esclavage.

    Mais en vérité est-ce bien la peine de discuter pour savoir si la liberté est naturelle, puisque nul être, sans qu’il en ressente un tort grave, ne peut être retenu en servitude et que rien au monde n’est plus contraire à la nature (pleine de raison) que l’injustice. Que dire encore ? Que la liberté est naturelle, et, qu’à mon avis, non seulement nous naissons avec notre liberté, mais aussi avec la volonté de la défendre. Et s’il s’en trouve par hasard qui en doute encore et soient tellement abâtardis qu’ils méconnaissent les biens et les affections innées qui leur sont propres, il faut que je leur fasse l’honneur qu’ils méritent et que je hisse, pour ainsi dire, les bêtes brutes en chaire pour leur enseigner et leur nature et leur condition. Les bêtes (Dieu me soit en aide !) si les hommes veulent les comprendre, leur crient : Vive la liberté ! Plusieurs d’entre elles meurent sitôt qu’elles sont prises. Telles que le poisson qui perd la vie dès qu’on le retire de l’eau, elles se laissent mourir pour ne point survivre à leur liberté naturelle. (Si les animaux avaient entre eux des rangs et des prééminences, ils feraient, à mon avis, de la liberté leur noblesse.) D’autres, des plus grandes jusqu’aux plus petites, lorsqu’on les prend, font une si grande résistance des ongles, des cornes, des pieds et du bec qu’elles démontrent assez, par-là, quel prix elles attachent au bien qu’on leur ravit. Puis, une fois prises, elles donnent tant de signes apparents du sentiment de leur malheur, qu’il est beau de les voir, dès lors, languir plutôt que vivre, ne pouvant jamais se plaire dans la servitude et gémissant continuellement de la privatisation de leur liberté. Que signifie, en effet, l’action de l’éléphant, qui, s’étant défendu jusqu’à la dernière extrémité, n’ayant plus d’espoir, sur le point d’être pris, heurte sa mâchoire et casse ses dents contre les arbres, sinon qu’inspiré par le grand désir de rester libre, comme il l’est par nature, il conçoit l’idée de marchander avec les chasseurs, de voir si, pour le prix de ses dents, il pourra se délivrer, et si, son ivoire, laissé pour rançon, rachètera sa liberté. Et le cheval ! Dès qu’il est né, nous le dressons à l’obéissance ; et cependant, nos soins et nos caresses n’empêchent pas que, lorsqu’on veut le dompter, il ne morde son frein, qu’il ne rue quand on l’éperonne ; voulant naturellement indiquer par-là (ce me semble) que s’il sert, ce n’est pas de bon gré, mais bien par contrainte.

    Que dirons-nous encore ?… Les bœufs eux-mêmes gémissent sous le joug, les oiseaux pleurent en cage. Comme je l’ai dit autrefois en rimant, dans mes instants de loisir.

    Ainsi donc[36], puisque tout être, qui a le sentiment de son existence, sent le malheur de la sujétion et recherche la liberté : puisque les bêtes, celles-là même créées pour le service de l’homme, ne peuvent s’y soumettre qu’après avoir protesté d’un désir contraire ; quel malheureux vice a donc pu tellement dénaturer l’homme, seul vraiment né pour vivre libre, jusqu’à lui faire perdre la souvenance de son premier état et le désir même de le reprendre ?

    Il y a trois sortes de tyrans. Je parle des mauvais Princes. Les uns possèdent le Royaume par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, et les autres par succession de race. Ceux qui l’ont acquis par le droit de la guerre, s’y comportent, on le sait trop bien et on le dit avec raison, comme en pays conquis. Ceux qui naissent rois, ne sont pas ordinairement meilleurs ; nés et nourris au sein de la tyrannie, ils sucent avec le lait naturel du tyran, ils regardent les peuples qui leur sont soumis comme leurs serfs héréditaires ; et, selon le penchant auquel ils sont le plus enclins, avares ou prodigues, ils usent du Royaume comme de leur propre héritage. Quant à celui qui tient son pouvoir du peuple, il semble qu’il devrait être plus supportable, et il le serait, je crois, si dès qu’il se voit élevé en si haut lieu, au-dessus de tous les autres, flatté par je ne sais quoi, qu’on appelle grandeur, il ne prenait la ferme résolution de n’en plus descendre. Il considère presque toujours la puissance qui lui a été confiée par le peuple comme devant être transmise à ses enfants. Or, dès qu’eux et lui ont conçu cette funeste idée, il est vraiment étrange de voir de combien ils surpassent en toutes sortes de vices, et même en cruautés, tous les autres tyrans. Ils ne trouvent pas de meilleur moyen pour consolider leur nouvelle tyrannie que d’accroître la servitude et d’écarter tellement les idées de liberté de l’esprit de leurs sujets, que, pour si récent qu’en soit le souvenir, bientôt il s’efface entièrement de leur mémoire. Ainsi, pour dire vrai, je vois bien entre ces tyrans quelque différence, mais pas un choix à faire : car s’ils arrivent au trône par des routes diverses, leur manière de régner est toujours à peu près la même. Les élus du peuple le traitent comme un taureau à dompter ; les conquérants, comme une proie sur laquelle ils ont tous les droits ; les successeurs, comme tout naturellement.

    À ce propos, je demanderai : si le hasard voulait qu’il naquît aujourd’hui quelques gens tout à fait neufs, n’étant ni accoutumés à la sujétion, ni affriandés à la liberté, ignorant jusqu’aux noms de l’une et de l’autre, et qu’on leur offrit l’option d’être sujets ou de vivre libre ; quel serait leur choix ? Nul doute qu’ils n’aimassent beaucoup mieux obéir à leur seule raison que de servir un homme, à moins qu’ils ne fussent comme ces juifs d’Israël, qui, sans motifs, ni contrainte aucune, se donnèrent un tyran, et, desquels, je ne lis jamais l’histoire sans éprouver un extrême dépit qui me porterait presque à être inhumain envers eux, jusqu’à me réjouir de tous les maux qui, par la suite, leur advinrent. Car pour que les hommes, tant qu’il reste en eux vestige d’homme, se laissent assujettir, il faut de deux choses l’une : ou qu’ils soient contraints, ou qu’ils soient abusés : contraints, soit par les armes étrangères, comme Sparte et Athènes le furent par Alexandre ; soit par les factions, comme lorsque, bien avant ce temps, le gouvernement d’Athènes tomba aux mains de Pisistrate[37]. Abusés, ils perdent aussi leur liberté ; mais c’est alors moins souvent par la séduction d’autrui que par leur propre aveuglement. Ainsi, le peuple de Syracuse (jadis capitale de la Sicile), assailli de tous côtés par des ennemis, ne songeant qu’au danger du moment, et sans prévoyance de l’avenir, élut Denys Ier, et lui donna le commandement général de l’armée. Ce peuple ne s’aperçût qu’il l’avait fait aussi puissant que lorsque ce fourbe adroit, rentrant victorieux dans la ville, comme s’il eût vaincu ses concitoyens plutôt que leurs ennemis, se fit d’abord capitaine roi et ensuite roi tyran. On ne saurait s’imaginer jusqu’à quel point un peuple, ainsi assujetti par la fourberie d’une traître, tombe dans l’avilissement, et même dans un tel profond oubli de tous ses droits, qu’il est presque impossible de le réveiller de sa torpeur pour les reconquérir, servant si bien et si volontiers qu’on dirait, à la voir, qu’il n’a pas perdu seulement sa liberté, mais encore sa propre servitude, pour s’engourdir dans le plus abrutissant esclavage[38]. Il est vrai de dire qu’au commencement, c’est bien malgré soi et par force que l’on sert ; mais ensuite on s’y fait et ceux qui viennent après, n’ayant jamais connu la liberté, ne sachant pas même ce que c’est, servent sans regret et font volontairement ce que leurs pères n’avaient fait que par la contrainte. Ainsi les hommes qui naissent sous le joug, nourris et élevés dans le servage sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés, et ne pensant point avoir d’autres droits, ni d’autres biens que ceux qu’ils ont trouvés à leur entrée dans la vie, ils prennent pour leur état de nature, l’état même de leur naissance. Toutefois il n’est pas d’héritier, pour si prodigue ou nonchalant qu’il soit, qui ne porte un jour les yeux sur ses registres pour voir s’il jouit de tous les droits de sa succession, et vérifier si l’on n’a pas empiété sur les siens ou sur ceux de son prédécesseur. Cependant l’habitude qui, en toutes choses, exerce un si grand empire sur toutes nos actions, a surtout le pouvoir de nous apprendre à servir : c’est elle qui à la longue (comme on nous le raconte de Mithridate qui finit par s’habituer au poison) parvient à nous faire avaler, sans répugnance, l’amer venin de la servitude. Nul doute que ce ne soit la nature qui nous dirige d’abord suivant les penchants bons ou mauvais qu’elle nous a donnés ; mais aussi faut-il convenir qu’elle a encore moins de pouvoir sur nous que l’habitude ; car, pour si bon que soit le naturel, il se perd s’il n’est entretenu ; tandis que l’habitude nous façonne toujours à sa manière en dépit de nos penchants naturels. Les semences de bien que la nature met en nous sont si frêles et si minces, qu’elles ne peuvent résister au moindre choc des passions ni à l’influence d’une éducation qui les contrarie. Elles ne se conservent pas mieux, s’abâtardissent aussi facilement et même dégénèrent ; comme il arrive à ces arbres fruitiers qui ayant tous leur propre, la conservent tant qu’on les laisse venir naturellement ; mais la perdent, pour porter des fruits tout à fait différents, dès qu’on les a greffés. Les herbes ont aussi chacune leur propriété, leur naturel, leur singularité : mais cependant, le froid, le temps, le terrain ou la main du jardinier, détériorent ou améliorent toujours leur qualité ; la plante qu’on a vue dans un pays n’est souvent plus reconnaissable dans un autre. Celui qui verrait chez eux les Vénitiens, poignée de gens qui vivent si librement que le plus malheureux d’entre eux ne voudrait pas être roi et qui, tous aussi nés et nourris, ne connaissent d’autre ambition que celle d’aviser pour le mieux au maintien de leur liberté ; ainsi appris et formés dès le berceau, qu’ils n’échangeraient pas un brin de leur liberté pour toutes les autres félicités humaines : qui verrait, dis-je, ces hommes, et s’en irait ensuite, en les quittant, dans les domaines de celui que nous appelons le grand-seigneur, trouvant là des gens qui ne sont nés que pour le servir et qui dévouent leur vie entière au maintien de sa puissance, penserait-il que ces deux peuples sont de même nature ? Ou plutôt ne croirait-il pas qu’une sortant d’une cité d’hommes, il est entré dans un parc de bêtes ? On raconte que Lycurgue, législateur de Sparte, avait nourri deux chiens, tous deux frères, tous deux allaités du même lait[39], et les avait habitués, l’un au foyer domestique et l’autre à courir les champs, au son de la trompe et du cornet. Voulant montrer aux Lacédémoniens l’influence de l’éducation sur le naturel, il exposa les deux chiens sur la place publique et mit entre eux une soupe et un lièvre : l’un courut au plat et l’autre au lièvre. Voyez, dit-il, et pourtant, ils sont frères ! Ce législateur sut donner une si bonne éducation aux Lacédémoniens que chacun d’eux eut préféré souffrir mille morts plutôt que de se soumettre à un maître ou de reconnaître d’autres institutions que celles de Sparte.

    J’éprouve un certain plaisir à rappeler ici un mot des favoris de Xercès, le grand roi de Perse, au sujet des Spartiates : lorsque Xercès faisait ses préparatifs de guerre pour soumettre la Grèce entière, il envoya, dans plusieurs villes de ce pays, ses ambassadeurs pour demander de l’eau et de la terre (formule symbolique qu’employaient les Perses pour sommer les villes de se rendre), mais il se garda bien d’en envoyer, ni à Sparte, ni à Athènes, parce que les Spartiates et les Athéniens, auxquels son père Darius en avait envoyés auparavant pour faire semblable demande, les avaient jetés, les uns dans les fossés, les autres dans un puits, en leur disant : « Prenez hardiment, là, de l’eau et de la terre, et portez-les à votre prince ». En effet, ces fiers républicains ne pouvaient souffrir que, même par la moindre parole, on attentât à leur liberté. Cependant, pour avoir agi de la sorte, les Spartiates reconnurent qu’ils avaient offensé leurs dieux et surtout Talthybie, dieu des héraults. Ils résolurent donc, pour les apaiser, d’envoyer à Xercès deux de leurs concitoyens pour que, disposant d’eux à son gré, il pût se venger sur leurs personnes du meurtre des ambassadeurs de son père. Deux Spartiates, l’un nommé Sperthiès et l’autre Bulis, s’offrirent pour victimes volontaires. Ils partirent. Arrivés au palais d’un Perse, nommé Hydarnes, lieutenant du roi pour toutes les villes qui étaient sur les côtes de la mer, celui-ci les accueillit fort honorablement et après divers autres discours leur demanda pourquoi ils rejetaient si fièrement l’amitié du grand roi[40] ? « Voyez par mon exemple, leur ajouta-t-il, comment le Roi sait récompenser ceux qui méritent de l’être et croyez que si vous étiez à son service et qu’il vous eût connus, vous seriez tous deux gouverneurs de quelque ville grecque ». « En ceci, Hydarnes, tu ne pourrais nous donner un bon conseil, répondirent les Lacédémoniens ; car si tu as goûté le bonheur que tu nous promets, tu ignores entièrement celui dont nous jouissons. Tu as éprouvé la faveur d’un roi, mais tu ne sais pas combien est douce la liberté, tu ne connais rien de la félicité qu’elle procure. Oh ! Si tu en avais seulement une idée, tu nous conseillerais de la défendre, non seulement avec la lance et le bouclier, mais avec les ongles et les dents ». Les Spartiates seuls disaient vrai ; mais chacun parlait ici selon l’éducation qu’il avait reçue. Car il était impossible au Persan de regretter la liberté dont il n’avait jamais joui ; et les Lacédémoniens au contraire, ayant savouré cette douce liberté, ne concevaient même pas qu’on pût vivre dans l’esclavage.

    Caton d’Utique, encore enfant et sous la férule du maître, allait souvent voir Sylla le dictateur, chez lequel il avait ses entrées libres, tant à cause du rang de sa famille que des liens de parenté qui les unissaient. Dans ces visites, il était toujours accompagné de son précepteur, comme c’était l’usage à Rome pour les enfants des nobles de ce temps-là. Un jour, il vit que, dans l’hôtel même de Sylla, en sa présence, ou par son commandement, on emprisonnait les uns, on condamnait les autres ; l’un était banni, l’autre étranglé ; l’un proposait la confiscation des biens d’un citoyen, l’autre demandait sa tête. En somme, tout s’y passait, non comme chez un magistrat de la ville, mais comme chez un tyran du peuple ; et c’était bien moins le sanctuaire de la justice qu’une caverne de tyrannie. Ce noble enfant dit à son percepteur : « Que ne me donnez-vous un poignard ? Je le cacherai sous ma robe. J’entre souvent dans la chambre de Sylla avant qu’il soit levé… j’ai le bras assez fort pour en délivrer la république ». Voilà vraiment la pensée d’un Caton ; c’est bien là le début d’une vie si digne de sa mort. Et néanmoins, taisez le nom et le pays, racontez seulement le fait tel qu’il est ; il parle de lui-même : ne dira-t-on pas aussitôt que cet enfant était Romain et né lorsqu’elle était libre. Pourquoi dis-je ceci ? Je ne prétends certes pas que le pays et le sol y changent quelque chose, car partout et en tous lieux l’esclavage est odieux aux hommes et la liberté leur est chère ; mais par ce qu’il me semble que l’on doit compatir à ceux qui, en naissant, se trouvent déjà sous le joug ; qu’on doit les excuser ou leur pardonner, si, n’ayant pas encore vu l’ombre même de la liberté, et n’en ayant jamais entendu parler, ils ne ressentent pas le malheur d’être esclave. Si en effet (comme le dit Homère des Cimmériens), il est des pays où le Soleil se montre tout différemment qu’à nous et qu’après les avoir éclairés pendant six mois consécutifs, il les laisse dans l’obscurité durant les autres six mois, serait-il étonnant que ceux qui naîtraient pendant cette longue nuit, s’ils n’avaient point ouï parler de la clarté, ni jamais vu le jour, s’accoutumassent aux ténèbres dans lesquelles ils sont nés et ne désirassent point la lumière ? On ne regrette jamais ce qu’on n’a jamais eu ; le chagrin ne vient qu’après le plaisir et toujours, à la connaissance du bien, se joint le souvenir de quelque joie passée. Il est dans la nature de l’homme d’être libre et de vouloir l’être ; mais il prend très facilement un autre pli, lorsque l’éducation le lui donne.

    Disons donc que, si toutes les choses auxquelles l’homme se fait et se façonne lui deviennent naturelles, cependant celui-là seul reste dans sa nature qui ne s’habitue qu’aux choses simples et non altérées : ainsi la première raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude ; comme il arrive aux plus braves courtauds[41] qui d’abord mordent leur frein et puis après s’en jouent ; qui, regimbant naguère sous la selle, se présentent maintenant d’eux-mêmes, sous le brillant harnais, et, tout fiers, se rengorgent et se pavanent sous l’armure qui les couvre. Ils disent qu’ils ont toujours été sujets, que leurs pères ont ainsi vécu. Ils pensent qu’ils sont tenus d’endurer le mors, s’en persuadent par des exemples et consolident eux-mêmes, par la durée, la possession de ceux qui les tyrannisent. Mais les années donnent-elles le droit de mal faire ? Et l’injure prolongée n’est-elle pas une plus grande injure ? Toujours en est-il certains qui, plus fiers et mieux inspirés que les autres, sentent le poids du joug et ne peuvent s’empêcher de le secouer ; que ne se soumettent jamais à la sujétion et qui, toujours et sans cesse (ainsi qu’Ulysse cherchant, par terre et par mer, à revoir la fumée de sa maison), n’ont garde d’oublier leurs droits naturels et s’empressent de les revendiquer en toute occasion. Ceux-là ayant l’entendement net et l’esprit clairvoyant, ne se contentent pas, comme les ignorants encroûtés, de voir ce qui est à leurs pieds, sans regarder ni derrière, ni devant ; ils rappellent au contraire les choses passées pour juger plus sainement le présent et prévoir l’avenir. Ce sont ceux qui, ayant d’eux-mêmes l’esprit droit, l’ont encore rectifié par l’étude et le savoir. Ceux-là, quand la liberté serait entièrement perdue et bannie de ce monde, l’y ramèneraient ; car la sentant vivement, l’ayant savourée et conservant son germe en leur esprit, la servitude ne pourrait jamais les séduire, pour si bien qu’on l’accoutrât.

    Le grand Turc s’est bien aperçu que les livres et la saine doctrine inspirent plus que tout autre chose, aux hommes, le sentiment de leur dignité et la haine de la tyrannie. Aussi, ai-je lu que, dans le pays qu’il gouverne, il n’est guère plus de savants qu’il n’en veut. Et partout ailleurs, pour si grand que soit le nombre des fidèles à la liberté, leur zèle et l’affection qu’ils lui portent restent sans effet, parce qu’ils ne savent s’entendre. Les tyrans leur enlèvent toute liberté de faire, de parler et quasi de penser, et ils demeurent totalement isolés dans leur volonté pour le bien : c’est donc avec raison que Momus[42] trouvait à redire à l’homme forgé par Vulcain de ce qu’il n’avait pas une petite fenêtre au cœur par où l’on pût voir ses plus secrètes pensées. On a rapporté que, lors de leur entreprise pour la délivrance de Rome, ou plutôt du monde entier, Brutus et Cassius ne voulurent point que Cicéron, ce grand et beau diseur si jamais il en fut, y participât, jugeant son cœur trop faible pour un si haut fait. Ils croyaient bien à son bon vouloir, mais non à son courage. Et toutefois, qui voudra se rappeler les temps passés et compulser les anciennes annales, se convaincra que presque tous ceux qui, voyant leur pays malmené et en mauvaises mains, formèrent le dessein de le délivrer, en vinrent facilement à bout, et que, pour son propre compte, la liberté vient toujours à leur aide ; ainsi Harmodius et Dion[43], qui conçurent un si vertueux projet, l’exécutèrent heureusement. Pour de tels exploits, presque toujours le ferme vouloir garantit le succès. Cassius et Marcus Brutus réussirent en frappant César pour délivrer leur pays de la servitude ; ce fut lorsqu’ils tentèrent d’y ramener la liberté qu’ils périrent, il est vrai ; mais glorieusement, car, qui oserait trouver rien de blâmable, ni en leur vie, ni en leur mort ? Celle-ci fut au contraire un grand malheur et causa l’entière ruine de la république, qui, ce me semble, fut enterrée avec eux. Les autres tentatives essayées depuis contre les empereurs romains ne furent que des conjurations de quelques ambitieux dont l’irréussite et la mauvaise fin ne sont pas à regretter, étant évident qu’ils désiraient, non renverser le trône, mais avilir seulement la couronne ne visant qu’à chasser le tyran et à retenir la tyrannie. Quant à ceux-là, je serais bien fâché qu’ils eussent réussi et je suis content qu’ils aient montré par leur exemple qu’il ne faut pas abuser du saint nom de la liberté pour accomplir un mauvais dessein.

    Mais, revenant à mon sujet, que j’avais quasi perdu de vue, la première raison pour laquelle les hommes servent volontairement, c’est qu’ils naissent serfs et qu’ils sont élevés dans la servitude. De celle-là découle naturellement cette autre : que, sous les tyrans, les hommes deviennent nécessairement lâches et efféminés, ainsi que l’a fort judicieusement, à mon avis, fait remarquer le grand Hippocrate, le père de la médecine, dans l’un de ses livres intitulé Des maladies[44]. Ce digne homme avait certes le cœur bon et le montra bien lorsque le roi de Perse voulut l’attirer près de lui à force d’offres et de grands présents ; car il lui répondit franchement qu’il se ferait un cas de conscience de s’occuper à guérir les Barbares qui voulaient détruire les Grecs et de faire rien qui pût être utile à celui qui écrivit à ce sujet, se trouve parmi les autres œuvres, et témoignera toujours de son bon cœur et de son beau caractère. Il est donc certain qu’avec la liberté, on perd aussitôt la vaillance : les esclaves n’ont ni ardeur, ni constance dans le combat. Ils n’y vont que comme contraints, pour ainsi dire engourdis, et s’acquittant avec peine d’un devoir : ils ne sentent pas brûler dans leur cour le feu sacré de la liberté qui fait affronter tous les périls et désirer une belle et glorieuse mort qui nous honore à jamais auprès de nos semblables. Parmi les hommes libres, au contraire, c’est à l’envi, à qui mieux mieux, tous pour chacun et chacun pour tous : ils savent qu’ils recueilleront une égale part au malheur de la défaite ou au bonheur de la victoire ; mais les esclaves, entièrement dépourvus de courage et de vivacité, ont le cœur bas et mou et sont incapables de toute grande action. Les tyrans le savent bien : aussi font-ils tous leurs efforts pour les rendre toujours plus faibles et plus lâches.

    L’historien Xénophon, l’un des plus dignes et des plus estimés parmi les Grecs, a fait un livre peu volumineux, dans lequel se trouve un dialogue entre Simonide et Hiéron, roi de Syracuse, sur les misères du tyran. Ce livre est plein de bonnes et graves remontrances, qui, selon moi, ont aussi une grâce infinie. Plût à Dieu que tous les tyrans qui aient jamais été l’eussent placé devant eux en guise de miroir. Ils y auraient certainement reconnu leurs propres vices et en auraient rougi de honte. Ce traité parle de la peine qu’éprouvent les tyrans, qui, nuisant à tous, sont obligés de craindre tout le monde. Il dit, entre autres choses, que les mauvais rois prennent à leur service des troupes étrangères, n’osant plus mettre les armes aux mains de leurs sujets qu’ils ont maltraités de mille manières. Quelques rois, en France même (plus encore autrefois qu’aujourd’hui), ont eu à leur solde des troupes étrangères, mais c’était plutôt pour épargner leurs propres sujets, ne regardant point, pour atteindre ce but, à la dépense que cet entretien nécessitait. Aussi, était-ce l’opinion de Scipion (du grand Africain, je pense) qui aimait mieux, disait-il, avoir sauvé la vie à un citoyen que d’avoir défait cent ennemis. Mais ce qu’il y a de bien positif, c’est que le tyran ne croit jamais sa puissance assurée, s’il n’est parvenu à ce point de n’avoir pour sujets que des hommes, sans valeur aucune. On pourrait lui dire à juste titre ce que, d’après Térence, Thrason disait au maître des éléphants : « Vous vous croyez brave, parce que vous avez dompté des bêtes ? ».

    Mais cette ruse des tyrans d’abêtir leurs sujets, n’a jamais été plus évidente que dans la conduite de Cyrus envers les Lydiens, après qu’il se fut emparé de Sardes, capitale de Lydie et qu’il eût pris et emmené captif Crésus, ce tant riche roi, qui s’était rendu et remis à sa discrétion. On lui apporta la nouvelle que les habitants de Sardes s’étaient révoltés. Il les eût bientôt réduits à l’obéissance. Mais ne voulant ni saccager une aussi belle ville, ni être toujours obligé d’y tenir une armée pour la maîtriser, il s’avisa d’un expédient extraordinaire pour s’en assurer la possession : il établit des maisons de débauches et de prostitution, des tavernes et des jeux publics et rendit une ordonnance qui engageait les citoyens à se livrer à tous ces vices. Il se trouva si bien de cette espèce de garnison, que, par la suite, il ne fût plus dans le cas de tirer l’épée contre les Lydiens. Ces misérables gens s’amusèrent à inventer toutes sortes de jeux, si bien que de leur nom même les Latins formèrent le mot par lequel ils désignaient ce que nous appelons passe-temps, qu’ils nommaient, eux, Lundi, par corruption de Lydie. Tous les tyrans n’ont pas déclaré aussi expressément qu’ils voulussent efféminer leurs sujets ; mais de fait, ce que celui-là ordonna si formellement, la plupart d’entre eux l’ont fait occultement. À vrai dire, c’est assez le penchant naturel de la portion ignorante du peuple qui, d’ordinaire, est plus nombreuse dans les villes. Elle est soupçonneuse envers celui qui l’aime et se dévoue pour elle, tandis qu’elle est confiante envers celui qui la trompe et la trahit. Ne croyez pas qu’il y ait nul oiseau qui se prenne mieux à la pipée, ni aucun poisson qui, pour la friandise, morde plus tôt et s’accroche plus vite à l’hameçon, que tous ces peuples qui se laissent promptement allécher et conduire à la servitude, pour la moindre douceur qu’on leur débite ou qu’on leur fasse goûter. C’est vraiment chose merveilleuse qu’ils se laissent aller si promptement, pour peu qu’on les chatouille. Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, la compensation de leur liberté ravie, les instruments de la tyrannie. Ce système, cette pratique, ces allèchements étaient les moyens qu’employaient les anciens tyrans pour endormir leurs sujets dans la servitude. Ainsi, les peuples abrutis, trouvant beaux tous ces passe-temps, amusés d’un vain plaisir qui les éblouissait, s’habituaient à servir aussi niaisement mais plus mal encore que les petits enfants n’apprennent à lire avec des images enluminées. Les tyrans romains renchérirent encore sur ces moyens, en festoyant souvent les hommes des décuries, en gorgeant ces gens abrutis et les flattant par où ils étaient plus faciles à prendre : le plaisir de la bouche. Aussi le plus instruit d’entre eux n’eût pas quitté son écuelle de soupe pour recouvrer la liberté de la République de Platon. Les tyrans faisaient ample largesse du quart de blé, du septier de vin, du sesterce ; et alors c’était vraiment pitié d’entendre crier vive le roi ! Les lourdauds ne s’apercevaient pas qu’en recevant toutes ces choses, ils ne faisaient que recouvrer une part de leur propre bien ; et que cette portion même qu’ils en recouvraient, le tyran n’aurait pu la leur donner, si, auparavant, il ne l’eût enlevée à eux-mêmes. Tel ramassait aujourd’hui le sesterce, tel se gorgeait, au festin public, en bénissant et Tibère et Néron de leur libéralité qui, le lendemain, était contraint d’abandonner ses biens à l’avarice, ses enfants à la luxure, son rang même à la cruauté de ces magnifiques empereurs, ne disait mot, pas plus qu’une pierre et ne se remuait pas plus qu’une souche. Le peuple ignorant et abruti a toujours été de même. Il est, au plaisir qu’il ne peut honnêtement recevoir, tout ouvert et dissolu ; au tort et à la douleur qu’il ne peut raisonnablement supporter, tout à fait insensible. Je ne vois personne maintenant qui, entendant parler seulement de Néron, ne tremble au seul nom de cet exécrable monstre, de cette vilaine et sale bête féroce, et cependant, il faut le dire, après sa mort, aussi dégoûtante que sa vie, ce fameux peuple romain en éprouva tant de déplaisir (se rappelant ses jeux et ses festins) qu’il fut sur le point d’en porter le deuil. Ainsi du moins nous l’assure Cornélius Tacite, excellent auteur, historien des plus véridiques et qui mérite toute croyance[45]. Et l’on ne trouvera point cela étrange, si l’on considère ce que ce même peuple avait fait à la mort de Jules César, qui foula aux pieds toutes les lois et asservit la liberté romaine. Ce qu’on exaltait surtout (ce me semble) dans ce personnage, c’était son humanité, qui, quoiqu’on l’ait tant prônée, fut plus funeste à son pays que la plus grande cruauté du plus sauvage tyran qui ait jamais vécu ; parce qu’en effet ce fut cette fausse bonté, cette douceur empoisonnée qui emmiella le breuvage de la servitude pour le peuple romain. Aussi après sa mort ce peuple-là, qui avait encore en la bouche le goût de ses banquets et à l’esprit la souvenance de ses prodigalités, amoncela[46] les bancs de la place publique pour lui en faire honorablement un grand bûcher et réduire son corps en cendres ; puis il lui éleva une colonne comme Père de la patrie (ainsi portait le chapiteau), et enfin il lui rendit plus d’honneur, tout mort qu’il était, qu’il n’en aurait dû rendre à homme du monde, si ce n’est à ceux qui l’avaient tué. Les empereurs romains n’oubliaient pas surtout de prendre le titre de tribun du peuple, tant parce que cet office était considéré comme saint et sacré, que parce qu’il établit pour la défense et protection du peuple et qu’il était le plus en faveur dans l’État. Par ce moyen ils s’assuraient que ce peuple se fierait plus à eux, comme s’il lui suffisait d’ouïr le nom de cette magistrature, sans en ressentir les effets.

    Mais ils ne font guère mieux ceux d’aujourd’hui qui, avant de commettre leurs crimes, même les plus révoltants, les font toujours précéder de quelques jolis discours sur le bien général, l’ordre public et le soulagement des malheureux. Vous connaissez fort bien le formulaire dont ils ont fait si souvent et si perfidement usage. Et bien, dans certains d’entre eux, il n’y a même plus de place à la finesse tant et si grande est leur impudence. Les rois d’Assyrie, et, après eux, les rois Mèdes, ne paraissaient en public que le plus tard possible, pour faire supposer au peuple qu’il y avait en eux quelque chose de surhumain et laisser en cette rêverie les gens qui se montent l’imagination sur les choses qu’ils n’ont point encore vues. Ainsi tant de nations, qui furent assez longtemps sous l’empire de ces rois mystérieux, s’habituèrent à la servir, et les servaient d’autant plus volontiers qu’ils ignoraient quel était leur maître, ou même s’ils en avaient un ; de manière qu’ils vivaient ainsi dans la crainte d’un être que personne n’avait vu.

    Les premiers rois d’Égypte ne se montraient guère sans porter, tantôt une branche, tantôt du feu sur la tête : ils se masquaient ainsi et se transformaient en bateleurs. Et pour cela pour inspirer, par ces formes étranges, respect et admiration à leurs sujets, qui, s’ils n’eussent pas été si stupide ou si avilis, n’auraient dû que s’en moquer et en rire. C’est vraiment pitoyable d’ouïr parler de tout ce que faisaient les tyrans du temps passé pour fonder leur tyrannie ; combien de petits moyens ils se servaient pour cela, trouvant toujours la multitude ignorante tellement disposée à leur gré, qu’ils n’avaient qu’à tendre un piège à sa crédulité pour qu’elle vint s’y prendre ; aussi n’ont-ils jamais eu plus de facilité à la tromper et ne l’ont jamais mieux asservie, que lorsqu’ils s’en moquaient le plus.

    Que dirai-je d’une autre sornette que les peuples anciens prirent pour une vérité avérée. Ils crurent fermement que l’orteil de Pyrrhus, roi d’Épire, faisait des miracles et guérissait des maladies de la rate. Ils enjolivèrent encore mieux ce conte, en ajoutant : que lorsqu’on eût brûlé le cadavre de ce roi, cet orteil se trouva dans les cendres, intact et non atteint par le feu. Le peuple a toujours ainsi sottement fabriqué lui-même des contes mensongers, pour y ajouter ensuite une foi incroyable. Bon nombre d’auteurs les ont écrits et répétés, mais de telle façon qu’il est aisé de voir qu’ils les ont ramassés dans les rues et carrefours. Vespasien, revenant d’Assyrie, et passant par Alexandrie pour aller à Rome s’emparer de l’empire, fit, disent-ils, des choses miraculeuses. Il redressait les boiteux, rendait clairvoyants les aveugles, et mille autres choses qui ne pouvaient être crues, à mon avis, que par des imbéciles plus aveugles que ceux qu’on prétendait guérir. Les tyrans eux-mêmes trouvaient fort extraordinaire que les hommes souffrissent qu’un autre les maltraita. Ils se couvraient volontiers du manteau de la religion et s’affublaient quelquefois des attributs de la divinité pour donner plus d’autorité à leurs mauvaises actions. Entre autres, Salmonée, qui, pour s’être ainsi moqué du peuple auquel il voulut faire accroire qu’il était Jupiter, se trouve maintenant au fin fond de l’enfer où (selon la sibylle de Virgile, qui l’y a vu) il expie son audace sacrilège :

    Là des fils d’Aloüs gisent les corps énormes,

    ceux qui, fendant les airs de leurs têtes difformes

    osèrent attenter aux demeurent des Dieux,

    et du trône éternel chasser le Roi des cieux,

    Là, j’ai vu de ces Dieux le rival sacrilège,

    pour arracher au peuple un criminel encens,

    de quatre fiers coursiers aux pieds retentissants

    attelant un vain char dans l’Élide tremblante,

    une torche à la main y semaient l’épouvante :

    insensé, qui, du ciel prétendu souverain

    par le bruit de son char et de son pont d’airain

    du tonnerre imitait le bruit inimitable !

    mais Jupiter lança le foudre véritable,

    et renversa, couvert d’un tourbillon de feu,

    le char, et les coursiers, et la foudre et le Dieu :

    son triomphe fut court, sa peine est éternelle.

    (Traduction de l’Énéide, par Delille, liv. 6.)

    Si celui qui n’était qu’un sot orgueilleux se trouve là-bas si bien traité, je pense que ces misérables, qui ont abusé de la religion pour faire le mal, y seront à plus juste titre punis selon leurs œuvres.

    Nos tyrans à nous, semèrent aussi en France je ne sais trop quoi : des crapauds, des fleurs de lys, l’ampoule, l’oriflamme. Toutes choses que, pour ma part, et comme qu’il en soit, je ne veux pas encore croire n’être que de véritables balivernes, puisque nos ancêtres les croyaient et que de notre temps nous n’avons eu aucune occasion de les soupçonner telles, ayant eu quelques rois, si bons en la paix, si vaillants en la guerre, que, bien qu’ils soient nés rois, il semble que la nature ne les aient pas faits comme les autres et que Dieu les ait choisis avant même leur naissance pour leur confier le gouvernement et la garde de ce royaume. Encore quand ces exceptions ne seraient pas, je ne voudrais pas entrer en discussion pour débattre la vérité de nos histoires, ni les éplucher trop librement pour ne point ravir ce beau thème, où pourront si bien s’escrimer ceux de nos auteurs qui s’occupent de notre poésie française, non seulement améliorée, mais, pour ainsi dire, refaite à neuf par nos poètes Ronsard, Baïf et du Bellay, qui en cela font tellement progresser notre langue que bientôt, j’ose espérer, nous n’aurons rien à envier aux Grecs et aux Latins, sinon le droit d’aînesse. Et certes, je ferais grand tort à notre rythme (j’use volontiers de ce mot qui me plaît) car bien que plusieurs l’aient rendu purement mécanique, je vois toutefois assez d’auteurs capables de l’anoblir et de lui rendre son premier lustre : je lui ferais, dis-je, grand tort, de lui ravir ces beaux contes du roi Clovis, dans lesquels avec tant de charmes et d’aisance s’exerce ce me semble, la verve de notre Ronsard en sa Franciade. Je pressens sa portée, je connais son esprit fin et la grâce de son style. Il fera son affaire de l’oriflamme, aussi bien que les Romains de leurs ancilles et des boucliers précités du ciel[47] dont parle Virgile. Il tirera de notre ampoule un aussi bon parti que les Athéniens firent de leur corbeille d’Erisicthone[48]. On parlera encore de nos armoiries dans la tour de Minerve. Et certes, je serais bien téméraire de démentir nos livres fabuleux et dessécher ainsi le terrain de nos poètes. Mais pour revenir à mon sujet, duquel je ne sais trop comment, je me suis éloigné, n’est-il pas évident que, pour se raffermir, les tyrans se sont continuellement efforcés d’habituer le peuple non seulement à l’obéissance et à la servitude, mais encore à une espèce de dévotion envers eux ? Tout ce que j’ai dit jusqu’ici sur les moyens employés par les tyrans pour asservir, n’est guère mis en usage par eux que sur la partie ignorante et grossière du peuple.

    J’arrive maintenant à un point qui est, selon moi, le secret et le ressort de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie. Celui qui penserait que les Hallebardes des gardes et l’établissement du guet garantissent les tyrans, se tromperait fort. Ils s’en servent plutôt, je crois, par forme et pour épouvantail, qu’ils ne s’y fient. Les archers barrent bien l’entrée des palais aux moins habiles, à ceux qui n’ont aucun moyen de nuire ; mais non aux audacieux et bien armés qui peuvent tenter quelque entreprise. Certes, il est aisé de compter que, parmi les empereurs romains, il en est bien moins de ceux qui échappèrent au danger par le secours de leurs archers, qu’il y en eût de tués par leurs propres gardes. Ce ne sont pas les bandes de gens à cheval, les compagnies de gens à pied, en un mot ce ne sont pas les armes qui défendent un tyran, mais bien toujours (on aura quelque peine à le croire d’abord, quoique ce soit exactement vrai) quatre ou cinq hommes qui le soutiennent et qui lui assujettissent tout le pays. Il en a toujours été ainsi que cinq à six ont eu l’oreille du tyran et s’y sont approchés d’eux-mêmes ou bien y ont été appelés par lui pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les complaisants de ses sales voluptés et les copartageants de ses rapines. Ces six dressent si bien leur chef, qu’il devient, envers la société, méchant, non seulement de ses propres méchancetés mais, encore des leurs. Ces six, en tiennent sous leur dépendance six mille qu’ils élèvent en dignité, auxquels ils font donner, ou le gouvernement des provinces, ou le maniement des deniers publics, afin qu’ils favorisent leur avarice ou leur cruauté, qu’ils les entretiennent ou les exécutent à point nommé et fassent d’ailleurs tant de mal, qu’ils ne puissent se maintenir que par leur propre tutelle, ni d’exempter des lois et de leurs peines que par leur protection. Grande est la série de ceux qui viennent après ceux-là. Et qui voudra en suivre la trace verra que non pas six mille, mais cent mille, des millions tiennent au tyran par cette filière et forment entre eux une chaîne non interrompue qui remonte jusqu’à lui. Comme Homère le fait dire à Jupiter qui se targue, en tirant une pareille chaîne, d’amener à lui tous les Dieux. De là venait l’accroissement du pouvoir du Sénat sous Jules César ; l’établissement de nouvelles fonctions, l’élection à des offices, non certes et à bien prendre, pour réorganiser la justice, mais bien pour donner de nouveaux soutiens à la tyrannie. En somme, par les gains et parts de gains que l’on fait avec les tyrans, on arrive à ce point qu’enfin il se trouve presque un aussi grand nombre de ceux auxquels la tyrannie est profitable, que de ceux auxquels la liberté serait utile. C’est ainsi qu’au dire des médecins, bien qu’en notre corps rien ne paraisse gâté, dès qu’en un seul endroit quelque tumeur se manifeste, toutes les humeurs se portent vers cette partie véreuse : pareillement, dès qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dis pas un tas de petits friponneaux et de faquins perdus de réputation, qui ne peuvent faire mal ni bien dans un pays, mais ceux qui sont possédés d’une ardente ambition et d’une notable avarice se groupent autour de lui et le soutiennent pour avoir part au butin et être, sous le grand tyran, autant de petits tyranneaux. Ainsi sont les grands voleurs et les fameux corsaires : les uns découvrent le pays, les autres pourchassent les voyageurs ; les uns sont en embuscade, les autres au guet ; les uns massacrent, les autres dépouillent ; et bien qu’il y ait entre eux des rangs et des prééminences et que les uns ne soient que les valets et les autres les chefs de la bande, à la fin il n’y en a pas un qui ne profite, si non du principal butin, du moins du résultat de la fouille. Ne dit-on pas que non seulement les pirates Ciliciens[49] se rassemblèrent en si grand nombre qu’il fallut envoyer contre eux le grand Pompée ; mais qu’en outre ils attirèrent à leur alliance plusieurs belles villes et grandes cités dans les havres desquelles revenant de leurs courses, il se mettaient en sûreté, donnant en échange à ces villes une portion des pillages qu’elles avaient recélés.

    C’est ainsi que le tyran asservit les sujets les uns par les autres. Il est gardé par ceux desquels il devrait se garder, s’ils n’étaient avilis : mais, comme on l’a fort bien dit pour fendre le bois, il se fait des coins de bois même. Tels sont ses archers, ses gardes, ses hallebardiers. Non que ceux-ci ne souffrent souvent eux-mêmes de son oppression ; mais ces misérables, maudits de Dieu et des hommes, se contentent d’endurer le mal, pour en faire, non à celui qui le leur fait, mais bien à ceux qui, comme eux, l’endurent et n’y peuvent rien. Et toutefois, quand je pense à ces gens-là, qui flattent bassement le tyran pour exploiter en même temps et sa tyrannie et la servitude du peuple, je suis presque aussi surpris de leur stupidité que de leur méchanceté. Car, à vrai dire, s’approcher du tyran, est-ce autre chose que s’éloigner de la liberté et, pour ainsi dire, embrasser et serrer à deux mains la servitude ? Qu’ils mettent un moment à part leur ambition, qu’ils se dégagent un peu de leur sordide avarice, et puis, qu’ils se regardent, qu’ils se considèrent en eux-mêmes : ils verront clairement que ces villageois, ces paysans qu’ils foulent aux pieds et qu’ils traitent comme des forçats ou des esclaves, ils verront, dis-je, que ceux-là, ainsi malmenés, sont plus heureux et en quelque sorte plus libres qu’eux. Le laboureur et l’artisan, pour tant asservis qu’ils soient, en sont quittes en obéissant ; mais le tyran voit ceux qui l’entourent, coquinant et mendiant sa faveur. Il ne faut pas seulement qu’ils fassent ce qu’il ordonne, mais aussi qu’ils pensent ce qu’il veut, et souvent même, pour le satisfaire, qu’ils préviennent aussi ses propres désirs. Ce n’est pas tout de lui obéir, il faut lui complaire, il faut qu’ils se rompent, se tourmentent, se tuent à traiter ses affaires et puisqu’ils ne se plaisent que de son plaisir, qu’ils sacrifient leur goût au sien, forcent leur tempérament et le dépouillement de leur naturel. Il faut qu’ils soient continuellement attentifs à ses paroles, à sa voix, à ses regards, à ses moindres gestes : que leurs yeux, leurs pieds, leurs mains soient continuellement occupés à suivre ou imiter tous ses mouvements, épier et deviner ses volontés et découvrir ses plus secrètes pensées. Est-ce là vivre heureusement ? Est-ce même vivre ? Est-il rien au monde de plus insupportable que cet état, je ne dis pas pour tout homme bien né, mais encore pour celui qui n’a que le gros bon sens, ou même figure d’homme ? Quelle condition est plus misérable que celle de vivre ainsi n’ayant rien à soi et tenant d’un autre son aise, sa liberté, son corps et sa vie !

    Mais ils veulent servir pour amasser des biens : comme s’ils pouvaient rien gagner qui fut à eux, puisqu’ils ne peuvent pas dire qu’ils sont à eux-mêmes. Et, comme si quelqu’un pouvait avoir quelque chose à soi sous un tyran, ils veulent pouvoir se dire possesseurs de biens, et ils oublient que ce sont eux qui lui donnent la force de ravir tout à tous, et de ne laisser rien qu’on puisse dire être à personne. Ils savent pourtant que ce sont les biens qui rendent les hommes plus dépendants de sa cruauté ; qu’il n’y a aucun crime envers lui et selon lui plus digne de mort, que l’indépendance, ou l’avoir de quoi ; qu’il n’aime que les richesses et s’attaque de préférence aux riches, qui viennent cependant se présenter à lui, comme les moutons devant un boucher, pleins et bien repus, comme pour exciter se voracité. Ces favoris ne devraient pas tant se souvenir de ceux qui ont gagné beaucoup de biens autour des tyrans, que de ceux qui s’y étant gorgés d’or pendant quelque temps, y ont perdu peu après et les biens et la vie. Il ne leur devrait pas venir tant à l’esprit combien d’autres y ont acquis des richesses, mais plutôt, combien peu de ceux-là les ont gardées. Qu’on parcoure toutes les anciennes histoires, que l’on considère et l’on verra parfaitement combien est grand le nombre de ceux qui, étant arrivés par d’indignes moyens jusqu’à l’oreille des princes, soit en flattant leurs mauvais penchants, soit en abusant de leur simplicité, ont fini par être écrasés par ces mêmes princes qui avaient mis autant de facilité à les élever qu’ils ont eu d’inconstance à les conserver. Certainement parmi le grand nombre de ceux qui se sont trouvés auprès des mauvais rois, il en est peu, ou presque point qui n’aient éprouvé quelques fois en eux-mêmes la cruauté du tyran qu’ils avaient auparavant attisée contre d’autres, et qui, s’étant le plus souvent enrichis, à l’ombre de sa faveur, des dépouilles d’autrui, n’aient eux-mêmes enrichi les autres de leur propre dépouille.

    Les gens de bien même, si parfois il s’en trouve un seul aimé du tyran, pour si avant qu’ils soient dans sa bonne grâce, pour si brillantes que soient en eux la vertu et l’intégrité qui toujours vues de près, inspirent, même aux méchants, quelque respect ; ces gens de bien, dis-je, ne sauraient se soutenir auprès du tyran ; il faut qu’ils se ressentent aussi du mal commun, et qu’à leurs dépens ils éprouvent ce que c’est que la tyrannie. On peut en citer quelques-uns tels que : Sénèque, Burrhus, Trazéas, cette trinité de gens de bien, dont les deux premiers eurent le malheur de s’approcher d’un tyran qui leur confia le maniement de ses affaires : tous deux estimés et chéris par lui, dont l’un l’avait éduqué et tenait pour gage de son amitié les soins qu’il avait eus de son enfance ; mais ces trois-là seulement, dont la mort fut si cruelle, ne sont-ils pas des exemples suffisants du peu de confiance que l’on doit avoir dans de méchants maîtres. Et en vérité quelle amitié attendre de celui qui a le cœur assez dur pour haïr tout un royaume qui ne fait que lui obéir, et d’un être qui ne sachant aimer, s’appauvrit lui-même et détruit son propre empire ?

    Or si on veut dire que Sénèque, Burrhus et Trazéas n’ont éprouvé ce malheur que pour avoir été trop gens de bien, qu’on cherche hardiment autour de Néron lui-même et on verra que tous ceux qui furent en grâce auprès de lui et qui s’y maintinrent par leur méchanceté, ne firent pas meilleure fin. Qui jamais a ouï parler d’un amour si effréné, d’une affection si opiniâtre ; qui a jamais vu d’hommes aussi obstinément attaché à une femme que celui-là le fut à Poppée[50] ? Agrippine sa mère, n’avait-elle pas, pour le placer sur le trône, tué son propre mari Claude, tout entrepris pour le favoriser, et même commis toutes sortes de crimes ? Et cependant son propre fils, son nourrisson, celui-là même qu’elle avait fait empereur de sa propre main[51], après l’avoir ravalée, lui ôta la vie ; personne ne nia qu’elle n’eût bien mérité cette punition à laquelle on eût généralement applaudi si elle avait été infligée par tout autre. Qui fut jamais plus aisé à manier, plus simple et, pour mieux dire, plus stupide que l’empereur Claude ? Qui fut jamais plus coiffé d’une femme que lui de Messaline ? Il la livra pourtant au bourreau. Les tyrans bêtes sont toujours bêtes quand il s’agit de faire le bien, mais je ne sais comment, à la fin, pour si peu qu’ils aient d’esprit, il se réveille en eux pour user de cruauté, même envers ceux qui leur tiennent de près. Il est assez connu le mot atroce de celui-là[52] qui voyait la gorge découverte de sa femme, de celle qu’il aimait le plus, sans laquelle il semblait qu’il ne put vivre, lui adressa ce joli compliment : « Ce beau cou sera coupé tout à l’heure, si je l’ordonne ». Voilà pourquoi la plupart des anciens tyrans ont presque tous été tués par leurs favoris qui ayant connu la nature de la tyrannie étaient peu rassurés sur la volonté du tyran et se défiaient continuellement de sa puissance. Ainsi Domitien fut tué par Stéphanus[53], Commode par une de ses maîtresses[54] ; Caracalla par le centurion Martial [55] excité par Macrin, et de même presque tous les autres.

    Certainement le tyran n’aime jamais et jamais n’est aimé. L’amitié, c’est un nom sacré, c’est une chose sainte : elle ne peut exister qu’entre gens de bien, elle naît d’une mutuelle estime, et s’entretient non tant par les bienfaits que par bonne vie et mœurs. Ce qui rend un ami assuré de l’autre, c’est la connaissance de son intégrité. Il a, pour garants, son bon naturel, sa foi, sa constance ; il ne peut y avoir d’amitié où se trouvent la cruauté, la déloyauté, l’injustice. Entre méchants, lorsqu’ils s’assemblent, c’est un complot et non une société. Ils ne s’entretiennent pas, mais s’entrecraignent. Ils ne sont pas amis, mais complices.

    Or, quand bien même cet empêchement n’existerait pas, il serait difficile de trouver en un tyran une amitié solide, parce qu’étant au-dessus de tous et n’ayant point de pair, il se trouve déjà au-delà des bornes de l’amitié, dont le siège n’est que dans la plus parfaite équité, dont la marche est toujours égale et où rien ne cloche. Voilà pourquoi il y a bien, dit-on, une espèce de bonne foi parmi les voleurs lors du partage du butin, parce qu’ils sont tous pairs et compagnons, et s’ils ne s’aiment, du moins, ils se craignent entre eux et ne veulent pas, en se désunissant, amoindrir leur force. Mais les favoris d’un tyran ne peuvent jamais se garantir de son oppression parce qu’ils lui ont eux-mêmes appris qu’il peut tout, qu’il n’y a, ni droit, ni devoir qui l’oblige, qu’il est habitué de n’avoir pour raison que sa volonté, qu’il n’a point d’égal et qu’il est maître de tous. N’est-il pas extrêmement déplorable que malgré tant d’exemples éclatants et un danger si réel, personne ne veuille profiter de ces tristes expériences et que tant de gens s’approchent encore si volontiers des tyrans et qu’il ne s’en trouve pas un qui ait le courage et la hardiesse de lui dire ce que dit (dans la fable) le renard au lion qui contrefaisait le malade : « J’irais bien te voir de bon cœur dans ta tanière ; mais je vois assez de traces de bêtes qui vont en avant vers toi, mais de celles qui reviennent en arrière, je n’en vois pas une ».

    Ces misérables voient reluire les trésors du tyran ; ils admirent tout étonnés l’éclat de sa magnificence, et, alléchés par cette splendeur, ils s’approchent, sans s’apercevoir qu’ils se jettent dans la flamme, qui ne peut manquer de les dévorer. Ainsi l’indiscret satyre, comme le dit la fable, voyant briller le feu ravi par le sage Prométhée, le trouva si beau qu’il alla le baiser et se brûla[56]. Ainsi le papillon qui, espérant jouir de quelque plaisir se jette sur la lumière parce qu’il la voit briller, éprouve bientôt, comme dit Lucain, qu’elle a aussi la vertu de brûler. Mais supposons encore que ces mignons échappent des mains de celui qu’ils servent, ils ne se sauvent jamais de celles du roi qui lui succède. S’il est bon, il faut rendre compte et se soumettre à la raison ; s’il est mauvais et pareil à leur ancien maître, il ne peut manquer d’avoir aussi des favoris, qui d’ordinaire, non contents d’enlever la place des autres, leur arrachent encore et leurs biens et leur vie. Comment se peut-il donc qu’il se trouve quelqu’un qui, à l’aspect de si grands dangers et avec si peu de garantie, veuille prendre une position si difficile, si malheureuse et servir avec tant de périls un si dangereux maître ? Quelle peine, quel martyre, est-ce grand Dieu ! Être nuit et jour occupé de plaire à un homme, et néanmoins se méfier de lui plus que de tout autre au monde : avoir toujours l’œil au guet, l’oreille aux écoutes, pour épier d’où viendra le coup, pour découvrir les embûches, pour éventer la mine de ses concurrents, pour dénoncer qui trahit le maître ; rire à chacun, d’entre craindre toujours, n’avoir ni ennemi reconnu, ni ami assuré ; montrer toujours un visage riant et avoir le cœur transi : ne pouvoir être joyeux et ne pas oser être triste.

    Mais il est vraiment curieux de considérer ce qui leur revient de tout ce grand tourment et le bien qu’ils peuvent attendre de leur peine et de cette misérable vie. D’ordinaire, ce n’est pas le tyran que le peuple accuse du mal dont il souffre, mais bien ceux qui gouvernent ce tyran. Ceux-là, le peuple, les nations, tout le monde à l’envi, jusques aux paysans, aux laboureurs, savent leurs noms, découvrent leurs vices, amassent sur eux mille outrages, mille injures, mille malédictions. Toutes les imprécations, tous les vœux sont tournés contre eux. Tous les malheurs, toutes les pestes, toutes les famines, ceux qu’ils appellent sujets les leur imputent ; et si, quelquefois, ils leur rendent en apparence quelques hommages, alors même ils les maudissent au fond de l’âme et les ont en plus grande horreur que les bêtes féroces. Voilà la gloire, voilà l’honneur qu’ils recueillent de leur service, aux yeux de ces gens qui, s’ils pouvaient avoir chacun un morceau de leur corps, ne seraient pas encore (ce me semble) satisfaits ni même à demi-consolés de leurs souffrances. Et, lors même que ces tyrans ne sont plus, les écrivains qui viennent après eux, ne manquent pas de noircir, de mille manières, la mémoire de ces mange-peuple. Leur réputation est déchirée dans mille livres, leurs os même sont, pour ainsi dire, traînés dans la boue par la postérité, et tout cela, comme pour les punir encore après leur mort, de leur méchante vie.

    Apprenons donc enfin, apprenons à bien faire. Levons les yeux vers le ciel, et pour notre honneur, pour l’amour même de la vertu, adressons-nous à Dieu tout puissant, témoin de tous nos actes et juge de nos fautes. Pour moi, je pense bien, et ne crois point me tromper, que puisque rien n’est plus contraire à Dieu, souverainement juste et bon, que la tyrannie ; il réserve sans doute au fond de l’enfer, pour les tyrans et leurs complices, un terrible châtiment.

    Conclusion : La Boétie et notre servitude présente

    Resserrée sur quelques dizaines de pages, l’analyse de La Boétie est pénétrante. Et le Discours semble appartenir à ce petit nombre de textes dont le message ne se périme pas. L’intuition de La Boétie a rebondi de siècle en siècle. Au lieu de l’user, le temps semble avoir confirmé sa puissance et sa pertinence.

    De siècle en siècle

    À la veille de la Révolution française, par exemple, Marat publie un essai, Les Chaînes de l’esclavage, qui réactive (d’autres diraient : qui décalque) les idées du Discours. Le constat est le même : partout les peuples – qui devraient chérir et rechercher la liberté – marchent à la servitude. Cherchant à comprendre cette anomalie, Marat examine les moyens qui permettent aux princes de faire accepter et aimer leur despotisme. Il montre comment ils travaillent à « endormir » et « avilir » le peuple, pour que celui-ci perde à la fois « l’exercice » et la « connaissance de ses droits », qu’il « ne prenne plus de part aux affaires publiques, ne songe qu’à ses besoins & ses plaisirs » privés. Le mauvais prince gagne ses sujets par « des promesses », des « égards », des « cajoleries ». Il « épuise le zèle du peuple sur de faux objets », entretient l’ignorance, « dénature jusqu’au nom des choses ». Amollis et dupés, les sujets s’installent dans la résignation et l’impuissance, s’en accommodent, s’en satisfont même.

    Un siècle plus tard, en 1911, c’est Jean Jaurès qui, dans un passage de son livre L’Armée nouvelle, retrouve, face à la foule apathique des grandes villes, des accents dignes de La Boétie[57] :

    Je me souviens qu’il y a une trentaine d’années, arrivé tout jeune à Paris, je fus saisi un soir d’hiver, dans la ville immense, d’une sorte d’épouvante sociale. Il me semblait que les milliers et les milliers d’hommes qui passaient sans se connaître, foule innombrable de fantômes solitaires, étaient déliés de tout lien. Et je me demandai avec une sorte de terreur impersonnelle comment tous ces êtres acceptaient l’inégale répartition des biens et des maux, comment l’énorme structure sociale ne tombait pas en dissolution.

    Je ne leur voyais pas de chaînes aux mains et aux pieds, et je me disais : par quel prodige ces milliers d’individus souffrants et dépouillés subissent-ils tout ce qui est ? Je ne voyais pas bien : la chaîne était au cœur, mais une chaîne dont le cœur lui-même ne sentait pas le fardeau ; la pensée était liée, mais d’un lien qu’elle-même ne connaissait pas. La vie avait empreint ses formes dans les esprits, l’habitude les y avait fixées ; le système social avait façonné ces hommes, il était en eux. Il était, en quelque façon, devenu leur substance même, et ils ne se révoltaient pas contre la réalité, parce qu’ils se confondaient avec elle.

    Cet homme qui passait en grelottant aurait jugé sans doute moins insensé et moins difficile de prendre dans ses deux mains toutes les pierres du grand Paris pour se construire une maison nouvelle, que de refondre le système social, énorme, accablant et protecteur, où il avait, en quelque coin, son gîte d’habitude et de misère.

    Aujourd’hui encore…

    Et aujourd’hui ? Nous n’en avons pas fini avec la domination et l’iniquité. L’ordre économique, social et politique dans lequel nous vivons lamine les collectifs, broie les individus, gâche les intelligences, les énergies et les ressources ; et pourtant, rien ne semble devoir l’ébranler. La chaîne est toujours au cœur.

    Qui ne voit pas que La Boétie parle aussi de notre monde ? Les outils de la tyrannie, sans doute, ont évolué, mais les recettes de la domination restent, dans le fond, les mêmes : impressionner le peuple ; acheter les consciences ; organiser l’oubli, l’ignorance et la résignation ; endormir, avilir et épointer les esprits…

    • Aujourd’hui encore, le Prince et ses lieutenants abusent des mots pour tromper le public. Il ne s’agit pas seulement d’arrangements sporadiques avec la vérité, mais d’un recours systématique au mensonge et à la novlangue, dont l’effet est de saper le langage et les repères qu’il porte, de troubler les catégories socio-politiques, de brouiller les frontières (entre gauche et droite, paix et guerre, bien public et intérêts privés, etc.). Et, en définitive, de produire une désorientation générale qui permet aux dominants de prospérer.
    • Aujourd’hui encore, le pouvoir cherche à s’élever au-dessus d’un peuple mineur, peuple inapte, peuple enfant à guider et à protéger. Certes, il n’est plus question de se présenter comme l’élu de Dieu, et comme un thaumaturge. Mais nos princes modernes adoptent des profils – homme providentiel, Sauveur, bon pasteur, golden boy, « personnage de roman », « politique-rockstar », « chef de guerre », protecteur, etc. – qui continuent de les placer au-dessus du commun des mortels et entretiennent la « religion du pouvoir » (Simone Weil). Résultat logique de cette glorification des chefs : narcissisme, hybris et abus au sommet ; « remise de soi », passivité et abstention massive à la base.
    • Aujourd’hui encore, le Prince s’entoure d’obligés, dont il sert les intérêts privés (en puisant, souvent, dans les ressources publiques), et qui le servent en retour.
    • Aujourd’hui encore, les dominants abandonnent au peuple des miettes (miettes de richesse, mais aussi bribes de pouvoir, illusions d’autonomie, promesses de sécurité, assurances identitaires ou gratifications symboliques), qui sont la contrepartie dérisoire de sa subordination, mais qui contribuent à le souder à l’ordre établi.
    • Aujourd’hui encore, il s’agit de convaincre que rien n’est possible. On efface progressivement des programmes scolaires et des grilles médiatiques ce qui pourrait nourrir une conscience politique et offrir aux jeunes gens la profondeur historique ou les appuis conceptuels dont ils ont besoin pour penser une réalité différente. Et l’on va répétant, devant les micros et sur les plateaux de télévision, qu’il n’y a pas d’alternative – manière de naturaliser l’ordre établi.
    • Aujourd’hui encore, on pratique l’avilissement par le divertissement. Grands médias, réseaux sociaux et autres institutions de police symbolique déversent en permanence un déluge d’images et de divertissement – racolage publicitaire intensif, déchaînements sportifs, faits-divers-faisant-diversion, odyssées people, polémiques fabriquées, pièges à buzz, etc. – qui fixent les attentions et les désirs, favorisent le néant de pensée et, sous des dehors festifs, entretiennent l’apathie. Cette « politique de dépolitisation » (Pierre Bourdieu) est le complément efficace de la bonne vieille propagande politique, qui n’a pas disparu, mais s’est au contraire étendue et sophistiquée.

    Nouvelles servitudes

    C’est ainsi que se perpétue le règne des mauvais princes. Mais il faut bien comprendre que les autorités politiques ne sont pas seules en cause ici. Si, en son temps, La Boétie visait le monarque, aujourd’hui son propos vaut, au-delà du champ strictement politique, pour d’autres maîtres ; il jette une lumière crue sur d’autres formes de la domination. Il faudrait un livre entier pour recenser tout ce qui, dans le monde d’aujourd’hui, relève de la « servitude volontaire » et confirme les analyses de la Boétie. Contentons-nous de quelques exemples.

    Dans le monde du travail, les managers contemporains ont compris que, pour mettre les employés à la tâche, le plus efficace n’est pas, comme dans le modèle fordiste, de leur promettre un salaire, et par là de faire miroiter devant leurs yeux les joies (différées) de la consommation. Pour les mobiliser de manière optimale, pour les soumettre pleinement à l’ordre du travail, mieux vaut – c’est la trouvaille du management post-fordiste – les conduire à faire corps directement avec l’entreprise, les convaincre que c’est dans leur mission professionnelle elle-même (même prescrite par la hiérarchie de l’entreprise, même quand elle est absurde, aliénante, épuisante…) qu’ils doivent exister et se réaliser. Et c’est ainsi que l’on voit tant de gens collaborer, de leur propre mouvement, et avec ardeur, à un système d’organisation du travail qui les égare et les malmène, mais dont ils ont si profondément incorporé les normes qu’ils ne peuvent pas le remettre en question. On sait comment, trop souvent, se termine cette intériorisation de l’injonction managériale : dans l’effondrement intime du burn out notamment.

    De même, le Discours et les idées de la Boétie peuvent servir à éclairer notre rapport à certaines technologies numériques. Car c’est sans renâcler, et même très volontiers, au fil d’activités jouissives, que nous livrons nos données et notre vie privée aux géants du net, alimentant ainsi la puissance des GAFAM. Nous ne cessons de consentir, ce faisant, au monde qu’ils construisent – un monde où les chiffres et la technique sont mis au service de la prédiction comportementale et de l’hyper-consommation d’une part, d’un renforcement de la surveillance et de la production d’une « société de contrôle » (Ignacio Ramonet) d’autre part. C’est de bon gré, « librement », en somme, que nous entrons dans la « prison algorithmique » (Philippe Vion-Dury).

    Enfin, notre apathie collective devant la crise écologique peut être analysée à la lumière du concept de « servitude volontaire ». Nous savons que le modèle socio-économique dans lequel nous vivons nous conduit à la catastrophe. Cela ne fait aucun doute : les signes annonciateurs se multiplient, et les scientifiques unanimes appellent à changer de cap au plus vite. Nous ne pouvons ignorer la menace que nos modes de vie font peser sur nous-mêmes. Mais, à quelques activistes près, nous semblons incapables de sortir de ce modèle mortifère et d’emprunter une voie nouvelle. Incapables de « rompre le charme » et de « déstabiliser le business as usual » (Andreas Malm). C’est que, comme les citadins observés autrefois par Jaurès, nous nous confondons avec le système social – celui du productivisme, de l’hyperconsommation et de la vitesse – qui nous a façonnés. Nous y sommes insérés, nous y tenons par toutes nos fibres. L’idéologie consumériste et croissanciste dans laquelle nous baignons, la propagande publicitaire, l’habitude (des marchandises venues du monde entier et disponibles partout à tout moment de l’année ; de l’énergie sans restriction et à bas prix ; des transports individuels rapide, sans entraves…), le plaisir que procurent ces facilités : tout nous conduit à ne pas nous interroger (sur les conditions écologiques et sociales de ce modèle), à ne pas voir (ce qu’il coûte réellement), à ne pas agir. Servitude, puisque ce système menace de nous broyer. Volontaire, puisqu’une part de nous au moins y consent et en jouit.

    « Soyez résolus de ne plus servir… » : les chemins de l’émancipation

    Les filets de la servitude sont donc particulièrement serrés, aujourd’hui comme hier. Mais le Discours ne délivre pas pour autant un message résigné. La Boétie affirme qu’il y a, en chaque homme, une part de raison et une propension native à la liberté. Cette propension, gelée par les dispositifs que nous venons d’évoquer, peut se raviver. L’homme peut cesser de « déléguer sa raison et sa conscience à ses supérieurs », et refuser « la vie dans le mensonge » (Václav Havel). Il peut effectuer le pas de côté qui l’arrache à la servitude.

    Cessez de consentir, dit La Boétie, et vous contribuerez à ruiner la pyramide des hiérarchies et des dominations. Cessez de servir, et vous pourrez construire un ordre plus juste et plus fraternel, où « personne [n’est] l’Un et ou tous [sont] pairs » (Jean-Michel Delacomptée), un ordre dont l’amicitia antique – cette amitié choisie et cultivée entre égaux, que La Boétie pratiqua avec Montaigne – offre en quelque sorte le modèle.

    « Soyez résolus de ne plus servir, et vous voilà libres ». La célèbre formule de la Boétie lui a valu d’être taxé de naïveté. Mauvaise lecture, mauvais procès. Car le Discours ne dit pas qu’il suffit d’une sécession individuelle pour que l’ordre oppressif s’effondre ou s’évanouisse. Puisque ce sont – comme il le démontre – des institutions sociales qui activent et entretiennent en nous l’« opiniâtre volonté de servir », il faut, pour en finir avec la servitude, non seulement s’arracher individuellement à la domination, mais défaire ces institutions de servitude pour y substituer d’autres institutions, émancipatrices. Tout processus de libération engage le sujet, mais on ne se libère pas seul. En d’autres termes, la libération est à la fois un acte individuel et une œuvre collective, une discipline pour soi et un projet pour toutes et tous. L’un et l’autre s’appellent, se complètent, se renforcent.

    Chez La Boétie, l’insoumission individuelle, l’appel à l’insurrection de la conscience, s’accompagne d’une réflexion sur les mécanismes sociaux de la domination. En cela, il est un modèle. Il éclaire la voie et nous pouvons, encore, nous inspirer de lui.

    Pour un humanisme de combat

    Plus largement, il y a encore beaucoup à puiser à la source humaniste. « Humanisme » : le terme paraît usé, bien sûr. Comme « République », comme « Renaissance », il a été utilisé à tort et à travers, vidé de sa substance. Il a traîné dans trop de bouches. On a lessivé le mot et obscurci l’idée. Mais l’humanisme n’est pas ce qu’on croit ordinairement. Ce n’est pas un sentiment vague et consensuel ; c’est une doctrine de combat, une conception du monde indissociable d’une lutte pluriséculaire pour l’émancipation. La pensée humaniste a été développée et enrichie par les Lumières au XVIIIe siècle ; aux XIXe et XXe, elle a nourri le meilleur de la tradition socialiste. Aujourd’hui encore, elle garde son actualité, son acuité, et même son tranchant.

    Qu’on en juge. Les humanistes de la Renaissance ont fait le pari de la connaissance et de la raison critique. Ils ont questionné les autorités, passé au crible les dogmes qui pesaient sur eux. Ils ont, comme le résume l’écrivain Jean Rouaud, inauguré « le temps de la puce à l’oreille », celui où l’on s’y reprend « à deux fois/ avant de gober la version que les clercs/ se repassent comme un mistigri sacré depuis cinquante générations »[58]. Serions-nous donc sortis de ce temps ? N’avons-nous pas, nous aussi, besoin de la raison critique, à l’heure où prospère la désinformation de masse, et où les obscurantismes de tous poils redressent la tête ? N’avons-nous pas, nous aussi, grand besoin de contester et congédier quelques clercs – à commencer par ceux qui, depuis des décennies, nous ont imposé la religion du Marché ?

    Les humanistes ont affirmé que l’avenir est ouvert, que les êtres humains peuvent faire leur histoire, et qu’il leur revient de bâtir la cité terrestre selon leurs propres valeurs et non suivant une Loi transcendante – ordre de Dieu ou ordre de l’Économie. Ils ont soutenu qu’une Cité digne de ce nom est celle qui accorde une place égale à tous ses citoyens, leur offre les conditions de leur plein développement, et permet à chacun de participer à la conduite des affaires publiques. Ils ont posé que la bonne organisation sociale, et la seule légitime, est celle qui favorise l’humanisation de l’humain, celle qui le civilise au lieu de l’ensauvager. Là encore, comment ne pas reconnaître que la leçon reste d’actualité ? Ce que nous avons sous les yeux – creusement des inégalités, recul de l’État social, brutalisation systémique des plus faibles, abstention électorale croissante… – montre bien que, cinq siècles après avoir été formulé, le programme humaniste reste à accomplir. Si nous avons, en ce début de XXIe siècle, une tâche historique, c’est toujours la même que nos devanciers : civiliser la société.

    Enfin, les humanistes ont proclamé que, par-delà toutes les différences de culture, l’humanité est une, et qu’elle a besoin de paix et de concorde. Pour les hommes de la Renaissance, un tel avertissement était profitable. Pour nous, aujourd’hui, il est vital. L’existence de menaces globales – risques de conflagration militaire majeure ou surgissement de la crise climatique – qui, dans leurs causes comme dans leurs conséquences, engagent toute l’humanité sans distinction, fait ressortir comme jamais auparavant l’unité infrangible du peuple humain, dont les grands penseurs de la Renaissance avaient eu l’intuition. Et elle rend plus nécessaire que jamais la construction d’un ordre cosmopolitique, fondé sur la compréhension mutuelle et la coopération.

    La leçon des humanistes, on le voit, est loin d’être épuisée. À l’évidence, les hommes de la Renaissance n’ont pas tout dit. Mais, d’Érasme à La Boétie, de Thomas More à Rabelais, ils ont posé des principes, articulé des idées, forgé des outils intellectuels dont nous restons dépositaires. Leur humanisme – humanisme fort, exigeant, aiguisé, humanisme de combat – peut encore nous guider dans la tempête, et accompagner nos luttes.